Une si discrète usine

nucléaireok

Un grand brun en costard a débarqué chez nous deux jours après ce qu’ils appellent l’“incident”. » Sandrine Camps, la quarantaine et la beauté espagnole, glisse sur la gauche, comme un gardien de babyfoot sur son rail, pour s’arrêter devant un homme accoudé au zinc du Café de la poste, un bar sobre et discret sur un boulevard passant de Narbonne. Il commande un café « serré », elle s’exécute.

De retour en position initiale, elle poursuit : « Le grand brun en costard s’est présenté comme une personne de la communication de la Comurhex. » Sandrine attrape un verre à pied et commence à l’essuyer, à le malaxer presque. « Il a utilisé de grands mots. Il a expliqué que les boues qui s’étaient déversées devant notre jardin étaient sans danger, qu’il s’agissait d’engrais, de nitrates, et qu’à la limite on pouvait les utiliser pour faire pousser des patates. » Elle s’immobilise : « Il y avait du plutonium dedans et le type nous dit que l’on pouvait faire pousser des pommes de terre avec ! » À l’autre bout du comptoir, le client couine de surprise.

Pour comprendre l’histoire qui a conduit Sandrine à la tête de ce bar de Narbonne, il faut remonter à 2004. À l’époque, la jeune femme et son compagnon, Guy Montagne, tous deux intermittents du spectacle, élèvent deux garçons à la campagne. Ils se sont installés à Malvési, dans la maison où Sandrine a grandi. À leur arrivée en France, ses grands-parents, des migrants espagnols, avaient acheté la demeure sans trop faire attention à une petite usine des environs inaugurée par Charles de Gaulle dans les années 1950, au tout début de l’aventure nucléaire.

Une usine qui, avec le temps, grignote l’espace, enfantant toujours plus de bassins, de digues et de grillages. Jusqu’à venir buter sur le terrain de la famille Camps, sans que personne ne s’en émeuve. « La Comurhex ne fait rien de dangereux », répèteà chaque repas familial l’oncle de Sandrine, salarié de l’usine.

Le 20 mars 2004, ce « rien » se matérialise brutalement. « Le téléphone a sonné peu avant midi. » Des amis, qui s’inquiètent. Ils ont entendu à la radio qu’une digue de la Comurhex s’est rompue. Ils veulent savoir si la famille va bien, si la soirée d’anniversaire de Sandrine est maintenue.

« Alors je suis sortie de la maison. J’ai découvert le bassin éventré et, partout, de la boue. » Ce jour-là, de 10 000 à 15 000 mètres cubes d’une substance brunâtre viennent de se répandre dans la campagne, l’équivalent en volume de six piscines olympiques. « C’était impressionnant mais, honnêtement, si ce type ne s’était pas pointé, je ne me serais pas posé de questions. »