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Auteur/autrice : Anaïs Benguigui

Rencontre – Gaël Giraud

Prêtre jésuite tendance James Bond, enraciné à gauche, ce chercheur en économie mathématique est en mission contre le néolibéralisme et ses dérives financières. Un trouble-fête d’autant plus redouté qu’il vient de l’intérieur.

Propos recueillis par Ève Charrin

Illustrations Jules Julien

Dès qu’il peut, Gaël Giraud écoute les variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, « une révélation » de ses 20 ans. Cheveux courts comme il faut, petit col et pull marine, il fait penser à Tintin, malgré ses 52 ans et ses traits un peu tirés. À Washington, où il vit, il se lève tôt, parfois à 5 heures, pour enchaîner rendez-vous en visio, recherches, cours et bénévolat dans un foyer de sans-abri proche de l’université jésuite de Georgetown où il enseigne. Il parle vite. Distinctement et avec douceur, mais à toute allure. Dans Composer un monde en commun (éd. du Seuil, 2022), il dénonce le capitalisme contemporain et promeut le partage. Et s’apprête à dézinguer une fois de plus l’orthodoxie néolibérale dans un prochain ouvrage. Directeur de recherches au CNRS en économie mathématique, normalien, Gaël Giraud dirige le programme de justice environnementale à l’université de Georgetown. Ancien analyste financier, il est prêtre jésuite et docteur en théologie. Fier d’avoir créé au Tchad, il y a vingt-cinq ans, un centre d’accueil pour les enfants des rues. Depuis, il mène ses combats dans les hautes sphères plutôt que dans les bidonvilles.

Engagé à gauche, il se bagarre contre les lobbies financiers. Depuis Washington, il préside à distance l’Institut Rousseau, think tank d’une gauche -soucieuse de concilier « écologie politique et souveraineté populaire ». Critique de la présidence d’Emmanuel Macron, Gaël Giraud a rédigé l’été dernier douze propositions pour la France et aimerait que les candidats à -l’Élysée s’en emparent. Du coup, son nom a émergé un temps dans le cadre de la Primaire populaire, cette initiative de sympathisants de gauche désireux de désigner un candidat unique à l’élection présidentielle.

Galvanisé par sa « mission » de prêtre-économiste, prêt à s’exposer pour sauver le monde, il se prend parfois pour James Bond. Entre l’envie de renverser la table et un « gros syndrome de premier de la classe ». Un trublion, ambitieux et faussement sage.

Vous êtes économiste, prêtre jésuite, théologien, vous défendez des positions écologistes et de gauche… D’où viennent ces engagements ?

Gaël Giraud : De l’enfance. Mes parents ont reçu une éducation catholique dans la France et la Suisse d’après-guerre. À la fin des années 1960, ils commencent à prendre leurs distances avec l’Église, comme beaucoup de cathos de gauche. Moi, je suis élevé de façon classique avec le catéchisme, la messe. Je suis enfant de chœur à Notre-Dame-du-Lys, dans notre quartier du 15e arrondissement parisien. Vers 10 ou 11 ans, je me demande quel métier pourrait me permettre, plus tard, d’écouter Bach toute la journée. J’en trouve deux : organiste ou prêtre ! En même temps, je grandis dans une famille soixante–huitarde. Mes parents étaient sur les barricades du quartier Latin, ils ont lancé des pavés, ils ont été aspergés de gaz lacrymogène et embarqués au commissariat. Dans les années qui suivent, ils y croient toujours. Ils sont convaincus que Mai 1968 n’a été qu’une étape, que la génération suivante va aller plus loin. Cette utopie-là se fracasse sur le tournant de la rigueur de la gauche au pouvoir, en 1983 [changement radical de politique économique caractérisé par l’ortho-doxie budgétaire et l’arrimage à l’Europe, ndlr]. Mes parents jugent que c’est un reniement. À ce moment, je n’ai que 12 ans, mais je comprends que François Mitterrand tourne le dos à l’utopie qui l’a porté au pouvoir. Autour de nous, le postlibéralisme colonise les esprits, beaucoup d’anciens soixante–huitards trahissent leurs idéaux. Pas mes parents, malgré leur réussite sociale. Architecte et peintre, ils vivent de façon sobre. Certes, dans les années 1980, ma mère conçoit la déco intérieure des avions d’Air France, elle décore le restaurant au sommet de la tour Montparnasse. Mais à la maison, on n’a pas la télé, on ne boit pas de Coca-Cola. 

À 14 ans, je me sens plus proche d’Ivan Illich [prêtre, philosophe, fondateur de l’écologie politique dans les années 1970, ndlr] que de Laurent Fabius, Jacques Delors ou du Michel Rocard pro-business des années 1980. Bien à gauche, donc. J’adore toujours Bach, mais je me révolte contre l’Église.

Vous vous révoltez contre l’Église ? Racontez-nous…

Je découvre qu’un prêtre du voisinage utilise le sermon dominical pour appeler ses ouailles à voter Chirac, leader de la droite aux législatives de 1986. Jacques Chirac, à l’époque, est loin d’être un type sympa. Quelques années plus tard, il dira que les étrangers sentent mauvais, c’est un homme très peu fréquentable ! J’écris au prêtre, en substance : le Christ, oui ; l’Église, non. Je lui ressors ce que je viens d’apprendre en classe, le concordat du Vatican avec Mussolini puis le IIIe Reich, et je lui dis : au fond, ça n’a pas changé. Mal inspiré, il va se plaindre à mes parents qui prennent aussitôt ma défense. J’atterris à l’aumônerie de mon lycée où un prêtre progressiste et barbu joue de la guitare. Rien à voir avec le catéchisme austère auquel j’étais habitué, je suis accueilli avec des colliers de fleurs. Et je trouve ça nul ! Trop cool pour moi. Oui, à l’époque j’ai un gros syndrome de premier de la classe (Sourire). À partir de là, je bouffe du curé. Je connais le caté mieux que mes petits camarades, je les interroge pour les piéger. Je suis réellement en bagarre. 

Qu’est-ce qui vous a changé ? 

Mon oncle, qui est vicaire en Suisse, aumônier des chasseurs alpins et docteur en théologie. J’ai 19 ans, je viens d’entrer à Normale sup en maths, quand il m’emmène marcher en haute montagne. À 4 000 mètres d’altitude dans les Alpes suisses, on contemple des lacs limpides, des paysages magnifiques. Mon oncle a lu Kant, Hegel et Heidegger, il répond à mes questions existentielles. En même temps, il me fait comprendre que la foi chrétienne, c’est d’abord tripal. Il me dit : « Il faut que tu ailles voir un jésuite en France pour qu’il t’apprenne à prier. »

Pourquoi les jésuites ? 

Parce que les jésuites ont une méthode de prière spécifique, les exercices de Saint-Ignace. Une sorte de méditation quotidienne conçue au xvie siècle par le fondateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, autour des étapes de la vie du Christ. L’idée, c’est que vous et moi sommes animés par un désir de vie très profond. En termes chrétiens, on peut dire que c’est la façon dont Dieu travaille en chacun de nous. Il faut discerner ce désir (ou Dieu) dans le tumulte de nos pensées quotidiennes, et lui obéir. Je m’y exerce avec un accompagnateur jésuite, lors de retraites organisées en quatre semaines. Il faut -laisser de côté son ordinateur et son téléphone portable et observer une période de silence comprise entre trois jours et un mois. Un mois sans parler, ça fait quelque chose. Parfois, on jeûne. On prie. Pour moi, à 19 ans, un horizon spirituel s’ouvre. Je découvre aussi une tradition intellectuelle impressionnante : en France, il y a l’historien Michel de Certeau, le philosophe et résistant Gaston Fessard, le cardinal Henri de Lubac, le théologien Christoph Theobald. Au xxe siècle, la plupart des grands théologiens catholiques sont jésuites. 

Plus tard, à 25 ans, doctorat de maths en poche, je dois faire mon service militaire et je choisis la coopération. Par une belle coïncidence, je me retrouve prof de maths et de physique dans un lycée à Sarh, au sud du Tchad, dans une mission jésuite. Là, je rencontre des gens extraordinaires. Des géants. Dans un hôpital de brousse qui est le meilleur du pays, le chirurgien, prêtre jésuite espagnol, opère sept jours sur sept. Il ne prend qu’une semaine de congé par an pour faire une retraite. J’attrape la malaria, je perds 15 kilos, mais je comprends ce qu’est une mission, j’en reste bouleversé. 

Ce séjour de deux ans au Tchad marque un tournant ? 

Oui. Je rencontre les enfants des rues. Des orphelins, pour la plupart, qui vivent de rapines au souk. Je viens le soir, je leur apporte de la nivaquine contre le paludisme. J’apporte aussi de la nourriture, on mange ensemble. Puis je loue une maison en ruine pour qu’ils puissent se protéger de la police. À l’époque, le régime du dictateur Idriss Déby autorise la police à exécuter sans jugement les voleurs pris sur le fait, ce qui permet en réalité d’éliminer les opposants politiques. Un jour, pour donner le change, les policiers abattent devant tout le monde un orphelin qui a chapardé un morceau de sucre. Terrifiés, une vingtaine de gamins trouvent refuge dans la vieille maison. Ma vocation s’enracine auprès d’eux. J’obtiens un soutien financier du ministère français de la Coopération (qui existait encore à l’époque) et je mets en place un centre d’accueil pour les enfants des rues. Depuis, une quarantaine d’enfants y sont logés et nourris chaque année, ils apprennent à lire et à écrire. Certains sont devenus chauffeurs de taxi ou de camion. J’y suis retourné plusieurs fois. Quand je rentre du Tchad, à 27 ans, je veux devenir jésuite. 

Pourtant, vous entrez dans la finance…

Je demande à entrer dans la Compagnie. Qui me refuse. Je viens de perdre mon père, on me dit : « Occupe-toi d’abord de ta mère et de ton frère. » Je suis admiratif : il y a peu de vocations, pourtant les jésuites n’essaient pas de me mettre le grappin dessus, ils veillent vraiment au bien de la personne… Ça me donne encore plus envie de les rejoindre ! Dans l’immédiat, en 1999, j’entre au CNRS comme chercheur en économie mathématique. En même temps, une banque française me propose un poste d’analyste quantitatif en salle de marché, ce qu’on appelle un « quant » : pendant quatre ans, je deviens spécialiste de mathématiques financières pour des traders, à Paris et à New York. 

Loin de vos convictions, non ? 

À cette époque déjà, je suis à gauche, mais je veux comprendre le capitalisme financier de l’intérieur. Comment porter un jugement péremptoire sur un univers qu’on ne connaît pas ? Aujourd’hui, fort de cette expérience, je me sens parfaitement à l’aise pour critiquer les banques. En 2003, je prends conscience que les produits financiers sur lesquels on me fait travailler sont très dangereux. Ce sont des produits de ce type qui provoquent la crise des subprimes en 2007. Je ne peux pas anticiper une crise d’une telle ampleur, mais je vois que personne dans les banques n’est en mesure d’évaluer le risque de ces produits. Comme si on mettait sur le marché des médicaments dont on ignorerait complètement les effets secondaires ! Je me souviens d’une réunion à Paris avec les quatre premiers dirigeants du Crédit agricole Indosuez. Le gars pour qui je travaille présente de nouveaux produits financiers, j’ai passé cinq jours à préparer les transparents PowerPoint, c’est lui qui parle, moi j’appuie sur la touche « Enter ». Au fil de la présentation, je me rends compte que les quatre banquiers n’y comprennent rien : ils font semblant, ils rivalisent de commentaires stupides. Je saisis à ce moment que les banques sont des endroits dangereux. Quand je signale le danger, on me répond : « Gaël, on gagne tellement d’argent, viens plutôt faire la fête avec nous ! » On m’invite à dîner, on me sert des grands crus (un montrachet 1971 à Manhattan !), on me propose de devenir trader. Je quitte la banque. Je retrouve mon poste de chercheur au CNRS et en parallèle, en 2004, j’entre chez les jésuites comme novice. Dix ans plus tard, je suis prêtre. 

L’économie, la prêtrise, l’engagement politique… C’est beaucoup pour un seul homme ! 

Ça peut parfois déconcerter, parce qu’on ne sait pas qui s’exprime, le citoyen ou l’homme d’Église. Avant tout, je suis un prêtre jésuite. Donc un homme en mission. Pour le moment, ma mission consiste à promouvoir la question écologique dans la recherche en économie, à orienter la discipline vers les questions de justice environnementale. Le pape François, un jésuite lui aussi, a mis en avant la sauvegarde de notre « maison commune ». Tout le monde n’est pas égal face au dérèglement climatique : les pauvres paient le prix fort, les individus comme les pays. Je suis également un intellectuel engagé : il me paraît aussi important d’alimenter le débat public que de publier des articles universitaires. Un peu comme Greta Thunberg qui, lycéenne suédoise de 16 ans, jugeait crucial d’alerter les Nations unies sur l’état de la planète. 

Être jésuite, en quoi ça consiste au juste ? 

Les jésuites n’ont pas de paroisse, ils fonctionnent en réseau avec près de 19 000 membres à travers le monde. Concrètement, nous vivons en communauté sous l’autorité d’un supérieur. À Paris, j’ai partagé le quotidien d’une quarantaine de jésuites dans une maison, rue de Grenelle, à côté de Sciences-Po. À Washington, nous sommes quarante dans une résidence sur le campus de Georgetown. Chacun a sa chambre, nous partageons les salles de bains, la cuisine, la salle de séjour, des véhicules… Forcément, il y a de petites frictions, comme dans toute vie de groupe. Par exemple, quand quelqu’un raie une voiture ! Nous avons aussi une chapelle où nous célébrons une messe tous les jours, ensemble. En plus de cette vie communautaire, ce qui nous structure, c’est la mission que nous assigne la Compagnie. La mission, c’est galvanisant ! La hiérarchie me dit : vas-y, tu as carte blanche, on te fait confiance, pour aider les pays du Sud, promouvoir l’écologie… L’écueil, c’est de faire cavalier seul, de se croire le patron et de prendre des risques inconsidérés. L’équivalent du permis de tuer pour 007. Une vraie tentation. 

Êtes-vous entièrement libre de vous exprimer ?

Pas tout à fait. En 2021, je me sens proche, un moment, d’Arnaud Montebourg, qui propose la sortie du pétrole en vingt ans, une VIe République, une réforme en profondeur des institutions européennes… Je participe à quelques réunions avec son équipe, la Compagnie me dit d’arrêter : je ne dois soutenir aucun candidat, ni commenter les déclarations des uns et des autres dans la campagne présidentielle française. Eh bien, soit… C’est la première fois que ça arrive, signe que je dérange. 

Qui dérangez-vous ?

Je ne citerai pas de noms. Ce qui est sûr, c’est qu’un jésuite écolo et progressiste qui s’exprime, ça fait forcément grincer des dents chez des catholiques influents proches de la Compagnie. Il y a une dizaine d’années déjà, j’ai suscité l’hostilité. Après la crise des subprimes, j’ai défendu une vraie régulation de la finance. En face, les grands banquiers français et allemands faisaient du lobbying auprès des pouvoirs publics pour défendre leurs intérêts. Les plus influents étaient des catholiques… qui me demandaient personnellement de ne pas m’en mêler. Bien sûr, je n’en ai tenu aucun compte !

Qu’est-ce qui doit changer ?

Notre modèle productiviste financiarisé, fondé sur la surexploitation des ressources humaines et naturelles. Beaucoup l’appellent néolibéralisme. Je préfère parler de post-libéralisme, parce que le capitalisme contemporain ne prolonge pas le libéralisme politique du xviiie siècle et la promesse émancipatrice et égalitaire des Lumières. Au contraire, il les trahit. Depuis une quarantaine d’années, c’est la propriété privée qui est érigée au rang de principe absolu, pas la liberté ni l’égalité. Exemple, la Chine prospère grâce au capitalisme mondialisé, mais bafoue les droits humains. Autre exemple, en Europe, régie par l’économie de marché, l’État de droit régresse dangereusement. On l’a vu dans la Hongrie de Viktor Orbán et la Pologne de Jarosław Kacziński. Mais finalement, Bruxelles estime que c’est moins grave que de ne pas pouvoir rembourser sa dette aux banques, voyez le traitement réservé à la Grèce. Même en France, des tendances autoritaires apparaissent. La présidence d’Emmanuel Macron est marquée par les violences policières contre le mouvement des « gilets jaunes » en 2018-2019. En 2021, le projet de « schéma national de maintien de l’ordre » rendait possible une répression arbitraire des manifestants [certaines de ses dispositions ont été annulées par le Conseil d’État. Elles portaient atteinte à des libertés publiques fondamentales, la liberté de la presse, la liberté de manifester, ndlr]. Parallèlement, le mouvement de privatisation entamé dans les années 1980 devrait se poursuivre. Sans la crise sanitaire, Macron aurait privatisé Aéroports de Paris, la Française des jeux et préparé avec le projet « Hercule » la privatisation partielle d’EDF. Il a d’autres projets, le démantèlement de la Caisse des Dépôts et la privatisation de sections de routes nationales. 

Que faire ? 

Je crois qu’il faut refonder nos sociétés sur les « communs », c’est-à-dire le partage démocratique des ressources. Concrètement, les communs, c’est par exemple un chemin, une place publique, une plage, une forêt, un champ, des lieux gérés collectivement selon des règles fixées par délibération. Les anciennes sociétés paysannes fonctionnaient ainsi. Au xxie siècle, on peut transposer ce type de partage dans de nombreux domaines : la faune halieutique, les nouvelles technologies… Cette utopie offre un prolongement heureux à la promesse des Lumières. C’est aussi la réponse au défi écologique. Un peu partout, la société civile construit déjà des communs, voyez par exemple les monnaies locales. Ou Linux, ou Wikipédia. Je pense aussi à une initiative en matière de santé, peu connue mais très réussie. Dans le cadre du réseau international Drugs for Neglected Diseases Initiative, lancé il y a presque vingt ans par Médecins sans frontières et l’Institut Pasteur, des ONG, des États, des labos pharmaceutiques mettent en commun la recherche sur des médicaments pour lesquels il n’existe pas de clientèle solvable. Et ça marche. En Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, des millions de gens guérissent de la malaria, de la maladie du sommeil ou de l’hépatite C grâce à la commercialisation de médicaments à très bas prix. Le défi, c’est de construire les institutions qui fabriquent des communs. 

Quel rapport avec le christianisme ? 

Le christianisme offre des ressources spirituelles pour penser et vivre autrement. Dans les Actes des Apôtres, le cinquième livre du Nouveau Testament, il est écrit que l’Église primitive « mettait tout en commun ». Le partage des ressources est le geste primordial de la communauté chrétienne. C’est bien loin du projet postlibéral, et très proche de ce qui s’invente aujourd’hui autour des communs. L’usage des communs suppose la délibération, et ça fait aussi partie de l’expérience chrétienne. On en trouve une illustration frappante dans -l’Évangile selon saint Luc et dans les Actes des Apôtres. Après sa mort, le Christ ressuscite, et les apôtres lui demandent s’il va monter sur le trône de David, chasser les Romains, libérer Israël et prendre le pouvoir. Eh bien non, il donne une réponse énigmatique : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps qui ont été fixés de toute éternité par le Père, mais une puissance vous sera donnée. » Sur ces mots, il disparaît. En somme, le Christ laisse vide la place du roi, il refuse d’incarner une souveraineté absolue et définitive, il nous invite à nous débrouiller seuls, à inventer nos institutions politiques. Le christianisme est fondamentalement démocratique. 

Tous les catholiques ne partagent pas ce point de vue… 

C’est vrai, certains sont proches de l’extrême droite, hostiles à la démocratie et à l’écologie. Les catholiques ne sont pas immunisés contre les courants qui travaillent nos sociétés. 

En 2021, le rapport Sauvé a évalué à 216 000 le nombre de personnes agressées sexuellement par un prêtre depuis les années 1950 en France. Comment vivez-vous cette réalité ?

La commission Sauvé a fait un boulot remarquable. C’est salutaire pour l’Église. Il faut saisir cette occasion pour demander pardon aux victimes, imposer la transparence sur ces affaires, mettre en place des mesures préventives et contraindre à la démission les évêques qui ont couvert ces crimes.

Avez-vous été choqué par ces révélations ? 

Je connais Jean-Marc Sauvé, nous en avons parlé depuis plus d’un an. Je n’ai donc pas été surpris, plutôt accablé.

Prêtre, c’est un engagement très fort. Vous renoncez à la vie de couple, à la famille. Avez-vous hésité ? 

Oui, très longtemps. Je suis tombé amoureux. À 30 ans, le célibat pose évidemment question. C’est un choix dur, il faut le reconnaître. Je n’aurai pas d’enfants. Mais la mission exige une liberté et une -disponibilité que je n’aurais pas si je devais m’occuper d’une famille. Enfin, c’est ce que je crois. 

Faut-il selon vous revenir sur le célibat des prêtres ?  

Je suis favorable au mariage des prêtres, c’est une grande tradition de l’Église. Jusqu’au ive siècle, seuls les hommes mariés peuvent être ordonnés prêtres : avant de leur confier la responsabilité d’une communauté de fidèles, il faut vérifier qu’ils sont de bons pères de famille. Jusqu’à la réforme grégorienne de la fin du xie au début du xiie siècle, qui leur impose le célibat, beaucoup de prêtres sont mariés. Et même après. Au xvie siècle, en Creuse, l’Église envoie de Paris des prêtres célibataires pour remplacer les prêtres–paysans locaux, mariés et pères de famille. Les paroissiens se révoltent, c’est le début de la déchristianisation dans la région. Le célibat des prêtres est une mesure récente à l’échelle de l’Église, huit siècles seulement ! Rien, dans les Écritures, ne la justifie. 

Vous ne vivez plus avec les enfants des rues au Tchad. Vous enseignez à l’université à Washington, vous fréquentez les cercles de pouvoir… 

Ce rapport au pouvoir est une grande tradition jésuite depuis le concile de Trente (1545-1563). Un quart de siècle après sa fondation (en 1534), la Compagnie envoie au concile ses théologiens. Dans la journée, ils participent aux débats. Mais suivant les prescriptions du fondateur, Ignace de Loyola (mort en 1556), ils passent la nuit à l’hôpital pour aider les malades. Ce va-et-vient entre le pouvoir et les pauvres est constitutif de notre identité jésuite. Quand je rentre du Tchad, je pense : je suis très heureux avec les enfants des rues, je me sens utile, j’ai envie de vivre cette vie-là. Mais en deux ans, je n’ai aidé qu’une trentaine de gamins. Depuis la création du centre d’accueil, peut-être que six cents enfants abandonnés en ont bénéficié. Une goutte d’eau par rapport aux millions d’enfants des villes chaotiques du Sud. D’où l’envie d’agir sur les structures, sur les racines de la pauvreté. Pour ça, il faut parler aux gens qui se trouvent au sommet de la hiérarchie, changer leur -perception. Le risque, c’est de devenir soi-même un homme de -pouvoir, happé par la structure et finalement complice. Ça arrive assez souvent. Je cours ce risque, comment faire autrement ? Si vous avez une solution, je suis preneur ! 

De 2015 à 2019, vous êtes chef économiste à l’Agence française de développement, qui finance des projets en Afrique et dans d’autres pays du Sud sous le contrôle de Bercy et du Quai d’Orsay. Une enquête de Mediapart a révélé, en 2021, que l’AFD soutenait des entreprises qui bafouent les droits humains. Êtes-vous alors en porte à faux avec vos valeurs, happé par des logiques de pouvoir ?

La réponse est oui, évidemment. Mais je garde des liens d’amitié avec certains collègues, alors je préfère éviter d’en parler en public. J’ai quitté l’Agence française de développement pour ne pas cautionner certains projets imposés par l’Élysée. À Rome, en février 2020 au début de la pandémie, je passe un mois en mission dans un foyer de réfugiés. La -journée, je suis avec eux, je cuisine pour eux (je finis par attraper le Covid). Le soir, j’enfile un costume et je traverse une ville morte pour me rendre chez l’ambassadrice de France auprès du Saint-Siège, dans la magnifique villa Bonaparte. Le contraste entre les deux univers me saisit. J’essaie de faire le lien, je lui parle de la question des réfugiés. Ici à Washington, je passe deux ou trois heures par semaine dans un centre d’accueil de sans-abri. Là aussi, je cuisine, je sers à manger, je discute. Ces gens cabossés par la vie me rappellent la réalité du monde social : c’est pour eux que je travaille. 

En 2021, vous publiez douze propositions pour la France. Laquelle vous paraît la plus cruciale ? 

Mettre sur pied une banque publique de l’eau. Les travaux du World Resource Institute, un think tank de Washington, montrent qu’on pourrait perdre 40 % d’accès à l’eau potable en France en 2040. Peut-être davantage dans le sud de l’Europe. L’Espagne et le Portugal construisent déjà des usines pour désaliniser l’eau de mer. En France, les gens n’ont pas conscience des pénuries à venir. Certaines zones rurales sont déjà touchées pendant les sécheresses estivales. Ensuite, ce sera le tour des villes. Il y aura des ruptures d’alimentation. Or aucune agglomération ne peut vivre sans eau, même pas une journée ! Va-t-on vers un monde où les plus aisés se font livrer l’eau potable par camion-citerne comme en Inde ? Là-bas, les foyers les plus modestes doivent détourner des tuyaux ou boire de l’eau malsaine. En France, il y aurait des émeutes. En 2010 déjà, je contribue à une étude sur la question commandée par Veolia. Avec l’économiste Alain Grandjean, nous concluons qu’il faut 30 milliards d’euros pour réhabiliter les infrastructures d’adduction en milieu rural. Il y a des fuites, un gaspillage colossal. Comment trouver 30 milliards ? Nous proposons à Veolia de créer une banque privée de l’eau, mais ça ne donne rien. Aujourd’hui, il est encore temps de créer une banque publique de l’eau. La Banque publique d’investissement (BPI) pourrait le faire, mais elle est ligotée par Bercy qui n’en voit pas l’intérêt, c’est-à-dire la rentabilité. 

Vous avez déjà proposé une mesure plus audacieuse : limiter les écarts de salaires de 1 à 12. Vous n’en parlez plus, pourquoi ? 

Cette mesure est nécessaire, plus que jamais. Si j’étais candidat, je l’inscrirais à mon programme. Actuellement, dans les grandes entreprises privées, les écarts de salaire s’envolent dans un rapport de 1 à 1 000. Les cadres dirigeants qui gagnent plusieurs centaines de milliers d’euros par mois se désolidarisent complètement des employés payés au Smic, comme s’ils ne vivaient plus dans le même monde. Un rapport de 1 à 12 paraît raisonnable. Il est d’ailleurs en vigueur dans la fonction publique, en dehors des primes d’expatriation. Réduire l’éventail des salaires empêcherait les cadres supérieurs et dirigeants de faire en quelque sorte sécession. Ça correspond à une demande sociale : même parmi les plus diplômés, j’observe que la jeune génération ne rêve plus aujourd’hui de ces salaires mirobolants. Avec mon amie la philosophe Cécile Renouard, nous avons formulé et développé cette idée dans un livre, Le Facteur 12, écrit et publié il y a dix ans (éd. Carnets Nord). Mais je crois que ce n’est pas le bon moment pour en discuter. La question de la distribution salariale enferme la gauche. Je ne voudrais pas amener un candidat (ou une candidate) de gauche à prendre des positions qui seraient immédiatement disqualifiées par les grands médias.

Comment mettre en œuvre une telle mesure ? 

C’est simple. L’État ne toucherait pas directement aux salaires. Il ferait du « facteur 12 » une condition requise pour toute entreprise qui répond à un appel d’offres public. L’État et les collectivités imposent déjà des critères d’éligibilité, comme des quotas d’emplois de personnes handicapées. Beaucoup d’entreprises ont besoin des commandes publiques. Dans un premier temps, on pourrait imposer un éventail de 1 à 100, puis passer de 1 à 50. Il faudrait y aller de façon progressive, en donnant de la visibilité aux entreprises pour qu’elles s’adaptent. 

Finalement, vous n’êtes pas si radical ? 

Quand je suis rentré du Tchad, j’ai retrouvé à Paris de vieux amis, des marxistes, qui passaient leurs soirées dans leur chambre à parler de la révolution. En hommage à Fidel Castro, ils fumaient des cigares cubains. Ça ne me satisfait pas du tout ! Mieux vaut penser une alternative désirable et proposer des mesures constructives pour y parvenir. N’attendons pas le Grand Soir pour mettre en place une banque de l’eau. C’est ça, la vraie radicalité.

Publié dans le numéro 58 de XXI

La chasse aux bonnes histoires

Les grandes plates-formes de streaming sont en quête de sujets forts pour conquérir de nouveaux abonnés. Séries, films, documentaires… la concurrence est féroce et les investissements, massifs pour élargir l’offre en créations originales. Au cœur dU réacteur, l’écrivain Alexandre Kauffmann nous raconte, sous forme de scénario, les stratégies des auteurs, des maisons d’édition et des sociétés de production pour décrocher le jackpot. Une course effrénée… qui ne fait que commencer.

Par Alexandre Kauffmann

Illustrations Séverine Assous

Épisode 1 – First look

1.LANDES – MAISON FAMILIALE – EXT/JOUR

Printemps 2021. J’achève juste l’écriture d’un livre retraçant le parcours d’une fausse victime des attentats du 13 novembre 2015. L’ouvrage est en cours d’impression. La Goutte d’or, ma maison d’édition, doit m’en faire parvenir un exemplaire. Chaque après-midi, je guette la postière. Les jours passent. Rien. Je reçois enfin un appel de mon éditeur, Geoffrey Le Guilcher.

L’ÉDITEUR (sur le ton de la plaisanterie)

Wech, gros, ça va ?

Je vais avoir 46 ans. Geoffrey en affiche dix de moins. Tant qu’il me parle le langage de la rue – même avec ironie –, j’ai la faiblesse de me sentir jeune.

L’ÉDITEUR

Le livre n’est même pas imprimé que, sur le seul résumé, on reçoit déjà des propositions d’adaptation. Trois boîtes de prod sont sorties du bois. Et ce n’est sûrement qu’un début.

Je raccroche, le cœur léger. L’une des pires punitions pour un auteur est de voir son travail paraître dans l’indifférence générale. C’est aussi de bon augure sur le plan financier : les montants évoqués par ces sociétés pour la réservation temporaire des droits audiovisuels – plus de 20 000 euros à partager à égalité avec l’éditeur – sont supérieurs à l’avance que j’ai obtenue pour mon dernier livre – 10 000 euros –, somme qui n’a d’ailleurs pas été rattrapée par les ventes.

2. LANDES – FLASH-BACK – INT/JOUR

Avant 2018, aucun de mes livres – pour l’essentiel des romans et des récits de voyage – n’avait fait l’objet d’un projet d’adaptation. Leurs sujets étaient, il est vrai, assez peu vendeurs : une immersion parmi des chasseurs de babouins en Tanzanie, une histoire d’amour déçu sur fond de pandémie ou encore le récit de jeunes en perdition sur les hauts plateaux malgaches… Il y a trois ans, je me suis essayé à la narrative non-fiction, genre d’inspiration anglo-saxonne naviguant entre reportage et roman. Ce procédé m’a permis de mener une enquête sur les overdoses à Paris tout en racontant mon immersion au sein de la brigade des stups. Séduit par la souplesse de ce mode de narration, je m’en suis à nouveau servi pour relater une infiltration dans l’univers des indics de la police judiciaire. Ces deux « récits du réel » ont attiré l’attention de plusieurs sociétés de production. Celles-ci proposent le plus souvent à l’éditeur de préempter les droits audiovisuels sur une période donnée, le temps d’envisager un projet de série. Elles tentent ensuite de vendre ce même projet à un diffuseur, qui financera son développement.

Les offres d’adaptation de mes deux récits étant nombreuses, j’ai réussi à m’imposer comme coscénariste dans les projets retenus, espérant apprendre le métier sur le tard. J’ai alors découvert un monde inconnu, où l’on parle de « pitch » (résumé d’une œuvre en quelques phrases), de « bible » (table des lois d’une série), de « kick off » (réunion de lancement d’un projet) ou encore de « showrunner » (chef d’orchestre d’une série). Mon rôle portait lui-même un titre caressant : j’étais un « talent », terme désignant aussi bien les acteurs et les scénaristes que les réalisateurs. Tout talent qui se respecte doit avoir un « agent ». En tant que journaliste d’investigation, cet attribut m’avait toujours paru exotique et vaguement prétentieux. Mais voilà, désormais, j’avais moi aussi un agent. Le simple fait de l’énoncer me procurait une burlesque impression de grandeur.

3. LANDES – MAISON FAMILIALE – EXT/JOUR

Fin avril, alors que j’attends toujours un exemplaire de mon livre, les éditions de la Goutte d’or m’appellent à nouveau.

L’ÉDITEUR (le ton inhabituellement sérieux)

Ne fais surtout pas tourner le PDF de ton livre aux boîtes de prod. On vient de signer un accord de « first look » avec l’une d’elles.

« First look » ? Un accord exclusif. Désormais, avant toute parution, la Goutte d’or ne dévoilera le contenu de ses livres qu’à une seule société audiovisuelle, Studio Fact, jeune groupe qui produit exclusivement des fictions issues d’histoires vraies et des documentaires. Visant une levée de fonds de 35 millions d’euros pour s’imposer sur le marché, cette nouvelle structure espère réaliser, dans cinq ans, un chiffre d’affaires d’une cinquantaine de millions d’euros, soit environ un cinquième de celui annoncé en 2020 par Mediawan, premier producteur audiovisuel français. Le droit de « first look » permet à celui qui y souscrit d’être le premier à poser une option sur le livre, c’est-à-dire une période définie contractuellement – le plus souvent un ou deux ans – pour développer un projet d’adaptation. 

L’ÉDITEUR

Je compte sur toi. Ne montre le texte à personne, même pas à ta femme.

L’aspect confidentiel – presque conspiratif – de cette affaire me plaît. Il semble grandir le destin audiovisuel de mon livre. Je n’en transmets pas moins le PDF à ma femme…

ÉPISODE 2 – UN PARFUM DE DESTIN

1. PARIS – APPARTEMENT 

20e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Quelques jours après la parution de mon livre, de retour à Paris, je m’installe derrière mon écran d’ordinateur pour regarder Narcos, une série originale Netflix. Je n’ai jamais eu de télévision chez moi, du moins depuis que j’ai quitté la maison de mes parents. Après avoir longtemps braconné des contenus en streaming sur Internet, j’ai fini par m’abonner à plusieurs services de vidéo à la demande. Pour une trentaine d’euros, j’ai désormais accès à des milliers de films et de séries. Les grandes plates-formes de streaming, toutes américaines – Netflix, Amazon Prime Video, Disney+ et bientôt HBO Max –, se disputent le même vivier d’abonnés, celui des « jeunes adultes ». C’est avant tout par des séries originales qu’elles espèrent les attirer. Ces programmes doivent frapper les esprits. Netflix y est parvenu l’an dernier avec Squid Game. Cette série coréenne, record mondial de la plate-forme avec 120 millions de visionnages, lui a permis de gagner près de 5 millions d’abonnés.

La Walt Disney Company, qui ne propose des créations originales que depuis trois ans, prévoit de dépenser, en 2022, 33 milliards de dollars en contenus inédits, soit près du double de l’investissement de Netflix l’année précédente. Les deux groupes, lancés dans une fuite en avant, s’endettent pour élargir leur offre à tout prix. En France, Netflix a produit une trentaine de créations originales en 2021 – séries, films, documentaires –, ce qui place la firme californienne de Los Gatos en tête de course parmi les plates-formes. Mais la concurrence est sur ses talons. La chasse aux « bonnes histoires » ne fait que commencer…

2. PARIS – BUREAUX AGENT AGITATEUR – INT/JOUR

Je rends visite à Cyril Cannizzo, mon agent. Un quadragénaire aux cheveux poivre et sel, le regard tranchant et malicieux. Après avoir mis fin à une carrière de joueur professionnel de hockey sur glace, ce Lyonnais d’origine a exercé mille métiers : producteur de théâtre, créateur de start-up, entrepreneur à Cuba… Au début des années 2000, il crée une société française, Agent agitateur, pour défendre les intérêts de ses amis comédiens. D’abord catalogué avec hauteur comme « agent télé » par ses pairs, il a vu ce titre s’anoblir à mesure que les grands studios de cinéma – Pathé, UGC, Gaumont… – se lançaient dans la production de séries. Cyril apprécie peu les circonvolutions et les atermoiements. Tout ce qui est flou lui inspire de la méfiance.

L’AGENT (me recevant dans son bureau)

Je n’ai jamais vendu autant de projets de séries. C’est l’âge d’or des histoires longues et feuilletonnées. Ton seul cas le prouve : regarde combien de propositions d’adaptation on a reçues pour ton livre. On en est presque à une dizaine…

La course aux créations originales s’est intensifiée ces trois dernières années avec l’ouverture de nouveaux « guichets » en France. Netflix s’est lancé dans l’-Hexagone en 2014, Amazon Prime Video, en 2016, Apple TV+ et Disney+, en 2019. Il est délicat, sinon hasardeux, de placer ces implantations sur le même plan. Disney, déjà présent en France à travers son parc d’attractions, ses licences et sa chaîne de télévision, est la première entreprise de divertissement au monde. Sa stratégie d’expansion n’est pas comparable à celle d’Amazon. L’entreprise de commerce en ligne inclut par exemple l’abonnement à sa plate-forme de streaming dans une offre plus large, nommée « Prime », qui permet entre autres de bénéficier de meilleurs délais de livraison à domicile. Le fondateur du groupe, Jeff Bezos, peut ainsi déclarer : « Quand on gagne un Golden Globe, cela nous aide à vendre plus de chaussures. » Parmi les grandes plates-formes, Netflix – start-up fondée en 1997 sur l’envoi de DVD à domicile – est la seule à proposer uniquement des contenus en streaming.

Après avoir longtemps fonctionné à perte, son modèle est arrivé à maturité en 2020, quand la firme a dégagé un flux de trésorerie positive de 2 milliards de dollars. Une affaire extrêmement rentable, donc, en dépit de son endettement massif. Si Netflix se porte bien financièrement, les marchés commencent toutefois à douter de sa capacité à recruter de nouveaux abonnés, en particulier aux États-Unis et en Europe, où la firme a récemment relevé ses tarifs pour protéger ses revenus. Ces inquiétudes, conjuguées à la forte valorisation de l’entreprise pendant les confinements, expliquent les variations boursières à la baisse de cet hiver.

Le développement d’œuvres locales, seul moyen de rallier de nouveaux abonnés, est aujourd’hui indispensable à la poursuite de sa croissance. Il s’agit d’ailleurs d’une obligation depuis l’été 2021 en France pour tous les services de vidéo à la demande, à hauteur d’un cinquième de leur chiffre d’affaires. Cet investissement devrait apporter 250 millions d’euros aux sociétés de production hexagonales en 2022, soit un quart de ce qui est dépensé annuellement par l’ensemble des chaînes traditionnelles. Certaines sociétés sont mieux positionnées que d’autres pour accueillir cette manne. Federation Entertainment, l’une des premières sociétés de production en France, a livré à elle seule l’an dernier plus de vingt séries aux plates-formes… De Paris à Los Angeles en passant par Tel-Aviv, ce groupe réunit une vingtaine de labels, auxquels on doit Le Bureau des légendes ou En thérapie. Près des deux tiers de son chiffre d’affaires – 100 millions d’euros en 2020 – sont réalisés auprès des grands services de vidéo à la demande.

Tous les acteurs à l’affût du butin des plates-formes s’accordent sur un point : il est impossible de prévoir le succès d’une série originale. Comment, dès lors, dénicher des histoires capables de galvaniser l’audience et de rallier des abonnés ?

L’AGENT

Tout ce qui est enquête et faits divers cartonne : le genre « crime et thriller » fournit déjà à la télévision française deux tiers de ses programmes de fiction… Les histoires vraies, surtout celles à caractère social, ont le vent en poupe. Mais il y en a tellement… Aux producteurs de faire le tri.

3. PARIS – CAPA PRESSE – INT/JOUR

Amandine Chambelland dirige Capa Stories, un label de documentaires évoluant dans le giron de Newen. Ce groupe, racheté en 2015 par TF1, deuxième producteur audiovisuel hexagonal derrière Mediawan, multiplie les acquisitions à l’échelle européenne, signe de la concentration à l’œuvre sur ce marché. Son chiffre d’affaires – environ 400 millions d’euros – se partage à égalité entre la France et l’étranger. L’agence de presse Capa, fleuron des reportages au ton vif et incarné, appartient désormais à une vaste structure internationale chapeautée par Bouygues.

Journaliste à la silhouette longiligne et aux yeux de chat, Amandine -Chambelland s’est positionnée auprès des éditions de la Goutte d’or pour acquérir les droits audiovisuels de mon enquête sur la fausse victime du Bataclan.

LA PRODUCTRICE DE CAPA (avec une pointe d’ironie)

Votre éditeur n’a pas retenu mon offre car elle se limitait à une adaptation documentaire. Il fallait apparemment y ajouter une proposition « fiction » et une autre « podcast », mais nous n’avons pas eu le temps de le faire. Cette exigence d’offres en package profite de l’environnement ultraconcurrentiel. C’est assez nouveau dans notre domaine… Ça permet bien sûr à votre éditeur d’optimiser l’adaptation de ses livres.

Amandine cherche des faits divers susceptibles d’être transformés en séries documentaires sur les plates-formes, déclinaisons plus ambitieuses et rémunératrices que les programmes unitaires. Cette quête est devenue son obsession.

LA PRODUCTRICE DE CAPA (tirant avec fébrilité sur sa vapoteuse)

Je me réveille la nuit de peur d’être passée à côté d’une bonne histoire ! Je prends des notes, j’écoute un podcast ou je relis le passage d’un livre. Autrefois, l’actualité s’imposait avec une forme d’évidence ; aujourd’hui, il faut trouver des histoires.

Amandine promène un regard à la fois las et gourmand sur son bureau, où est posé un livre, Dans les geôles de Sibérie, l’histoire d’un ancien directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk, accusé à tort de pédophilie par les autorités russes.

LA PRODUCTRICE DE CAPA

Ce récit ferait une excellente série documentaire pour les plates-formes… Comme l’un des livres les plus convoités du moment : L’Inconnu de la Poste, de Florence Aubenas. L’histoire d’un crime mystérieux dans un village de l’Ain. Capa Stories est encore dans la course…

La curiosité inquiète d’Amandine s’avère payante : Netflix vient de « green–lighter » (accepter) l’une de ses propositions. Le thème ? Un « true crime » (une affaire criminelle) dont le sujet est pour l’heure confidentiel, mais qui a « défrayé la -chronique en son temps ». En France, selon une enquête de l’Institut national de l’audiovisuel, la couverture des faits divers a augmenté de 73 % dans les journaux télévisés au cours de la dernière décennie.

Dans un livre drôle et enlevé, Sous le charme du fait divers (éd. Stock), Mara Goyet écrit que le « bon fait divers » doit « exhaler un parfum de destin » sur un fond d’ennui, au sein d’un territoire bien défini. Il lui faut aussi une note burlesque qui bouscule les -causalités habituelles, comme « un cambrioleur, pendant un vol, surpris par un autre cambrioleur ». « Ce n’est ni une saga, ni une légende, ni un conte, ni un corpus, ni une mythologie : c’est un réservoir banal et imprévisible d’évocations. » En d’autres termes, la bonne histoire fait figure de mouton à cinq pattes…

LA PRODUCTRICE DE CAPA

Pour trouver le Graal, notre groupe, Newen, a mis en place un service de veille. Cinq personnes compulsent à temps plein les journaux du monde entier, les podcasts, les nouvelles parutions de livres… Chaque semaine, je reçois une note avec un panorama de la presse, des propositions de rachats de séries étrangères, une liste d’ouvrages susceptibles d’être adaptés.

Les sociétés concurrentes de Newen possèdent, elles aussi, des départements spécialisés dans la chasse aux « IP » (« intellectual properties »), droits de propriété sur les œuvres. Certaines, en plus des contrats de first look avec les maisons d’édition, nouent des partenariats exclusifs avec des titres de presse pour se réserver l’adaptation de leurs reportages. En témoignent les accords passés récemment entre -Federation Entertainment et le magazine Society ou encore entre Studio Fact et le quotidien Le Parisien. Il se murmure que Netflix a l’intention de s’engager directement dans la course : la firme aurait fait une proposition financière au journal Le Monde pour bénéficier d’un accès privilégié à ses contenus.

Ce type de partenariats existe depuis une dizaine d’années aux États-Unis, où la course aux IP continue de faire rage. Les géants du streaming ont pour tradition d’acquérir ces droits de propriété « à perpétuité » et « pour l’univers ». Les films et les séries sont inscrits sur leur seul catalogue, sans partage ni intéressement : les sociétés de production interviennent comme de simples fabricants – leur contrat précise d’ailleurs qu’elles « exécutent » une commande. En contrepartie, les grandes plates-formes américaines leur versent une somme en moyenne trois fois supérieure à celle dont s’acquittent les chaînes françaises.

UN PRODUCTEUR SOUHAITANT RESTER ANONYME (voix tempétueuse au téléphone)

Cette tradition venue des États-Unis est une véritable menace pour nous. On repère un livre pour l’adapter en série, on réfléchit sur le projet, on le -produit ; bref, on crée une œuvre audiovisuelle. Et les plates-formes, parce qu’elles apportent l’essentiel des fonds, appellent ça une « création originale »… Elles en prennent tous les droits. En France, un décret, publié l’été dernier sur les -services de médias audiovisuels à la demande, tente quand même d’enrayer cette tendance. Sans ça, c’est la mort de la production indépendante…

ÉPISODE 3 – OPTIONS PAR MILLIONS

1. PARIS – SALON APPARTEMENT – INT/JOUR

La moitié des films ayant dépassé deux millions d’entrées en salle sont tirés d’un livre. Les romans et les récits offrent un avantage décisif aux producteurs et aux diffuseurs : un substantiel gain de temps. S’appuyer sur un ouvrage permettrait de gagner en moyenne deux ans dans l’écriture d’un scénario. Cet atout est particulièrement apprécié dans la fabrique des séries, où tout va plus vite. Depuis trois ans, les projets d’adaptation de livres en séries se multiplient. Face à cette fringale, les maisons d’édition étoffent leur « département audiovisuel ». Gallimard, Fayard ou la Goutte d’or ont créé des sociétés de production en interne pour accompagner les auteurs dans le processus d’adaptation et s’imposer comme coproducteurs.

Au sein du groupe Média-Participations, qui réunit une trentaine de maisons d’édition – parmi lesquelles Dargaud, Dupuis ou Le Seuil (actionnaire de la revue XXI) –, Laurent Duvault incarne cette professionnalisation des départements audiovisuels. Son catalogue est tellement convoité par les sociétés de production qu’on le surnomme « l’homme aux mille options ».

L’HOMME AUX MILLE OPTIONS (au téléphone, sur le ton de la plaisanterie)

Ce surnom n’est pas justifié : mon équipe ne gère que deux cents contrats d’adaptation ! Il y a encore cinq ans, les projets de séries ne représentaient qu’un cinquième des offres que je recevais, tout le reste concernait des projets de films. Le rapport s’est inversé. Les nouvelles propositions exigent aujourd’hui une vigilance particulière. Quand il s’agit de développer des séries, les sociétés de production peuvent être tentées de poser des options à la légère sur les livres : les bibles qu’elles présentent aux diffuseurs, qui ne sont que des condensés de projet, leur coûtent beaucoup moins cher que des scénarios de film. À la première difficulté, elles hésitent moins à laisser de côté ces projets à « moindre coût ». Il faut donc se méfier, même si certaines offres parlent d’elles-mêmes, comme celle de l’étudiant qui s’improvise producteur pour développer une série au Groenland en hypothéquant la Megane de ses parents ! D’autres sont plus déroutantes et insidieuses : la course aux IP s’est tellement emballée qu’un fonds de pension américain m’a proposé d’acheter les droits audiovisuels d’un personnage de BD viking, comme une sorte de valeur refuge. Hors de question : Média-Participations est un groupe patrimonial. Notre richesse, c’est nos auteurs et notre catalogue.

2. PARIS – RESTAURANT DE LA RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ – INT/JOUR

Je retrouve les fondateurs du groupe audiovisuel Studio Fact dans un restaurant chic pour signer un contrat d’option sur mon livre. Parmi la dizaine de propositions, leur package – droits fiction, documentaire et podcast – s’est détaché sur le plan artistique et financier. Avant la signature, il a été convenu que je participerais à l’écriture de tous les formats. C’est sur le projet de fiction que je fonde le plus d’espoirs. Les dirigeants de Studio Fact m’annoncent d’ailleurs que la plate-forme HBO Max, qui sera disponible en France en 2022, est « intéressée » par l’adaptation de mon livre.

Il existe plus d’affinités qu’on ne le pense entre littérature et séries : longues séquences temporelles, découpage en chapitres, valorisation des personnages… « Dans une série, vous avez le temps pour creuser et parler de personnages complexes », confiait l’écrivain américain Michael Connelly en 2017, alors qu’il travaillait à l’adaptation d’une partie de ses romans pour Amazon Prime Video. L’auteur français Philippe Djian s’est inspiré des codes narratifs des séries pour écrire Doggy Bag, dont la première saison est parue en 2005. 

Le journalisme hexagonal est lui aussi gagné par ce procédé formel, comme en témoignent les reportages structurés en épisodes du média en ligne Les Jours. Que ce soit sur les plates-formes, à la télévision, dans les livres ou au fil des podcasts, la « fièvre sérielle » sert une même finalité : capter l’attention. Les consommateurs demeurent éternellement suspendus à la suite, incapables de se soustraire à l’addiction narrative. C’est le principe du binge-watching (« visionnage boulimique »), né au début des années 2010 sur les plates-formes de streaming : « Tous les épisodes disponibles dès maintenant ! » 

3. PARIS – CAFÉ 12e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Gabriela Kaufman, Franco-Argentine d’une cinquantaine d’années, des reflets roux dans les cheveux, pousse la porte du bar. Cette femme élégante officie comme « scout littéraire » pour Mediawan, le premier groupe audiovisuel français, créé en 2015 par Pierre-Antoine Capton, Xaviel Niel et Matthieu Pigasse. Cette structure a réalisé en 2020 un chiffre d’affaires d’environ 250 millions d’euros – passé à un milliard l’année suivante, après de nombreuses acquisitions.

LA SCOUT LITTÉRAIRE (s’asseyant à ma table)

Mon métier est encore peu connu en France. On me demande souvent ce qu’est le « scouting littéraire ». Cela consiste à repérer et sélectionner des ouvrages susceptibles d’intéresser les producteurs et donc, in fine, les diffuseurs. Des milliers de titres sortent chaque année en France… Six lecteurs travaillent en indépendants pour ma société, Story Watch. On doit être rapides et réactifs. D’ailleurs, au printemps, nous avions repéré votre livre. Je l’avais signalé à une productrice de Mediawan. Apparemment sans suite…

Il y a seulement un an, Story Watch officiait pour plusieurs sociétés audiovisuelles, contrairement à la pratique en cours aux États-Unis, où les scouts littéraires travaillent le plus souvent en exclusivité avec un studio ou un producteur. L’été dernier, la concurrence et les concentrations s’accélérant en France, Gabriela a recentré toutes ses activités autour du groupe Mediawan.

LA SCOUT LITTÉRAIRE

La course aux bonnes histoires entraîne des contrats d’exclusivité à tous les niveaux. Netflix vient de préempter l’univers entier de l’écrivain britannique Roald Dahl. Le montant de la transaction serait de 700 millions de dollars, selon la chaîne anglaise Sky News. La plus grosse acquisition de la plate-forme à ce jour. Trois ans plus tôt, Netflix s’était déjà offert l’exclusivité d’une quinzaine de romans de Harlan Coben, le « roi du thriller ».

La firme de Los Gatos a d’autant plus besoin de ces IP (propriétés intellectuelles) que Disney, le plus sérieux de ses concurrents, lui a retiré en 2019 son immense catalogue, qui comprenait entre autres l’univers de Star Wars, de Pixar et de Marvel Comics… Netflix n’a lancé son premier contenu original qu’en 2013 : House of Cards, l’adaptation d’une série britannique. Impatiente de rattraper ce « retard de catalogue », la plate-forme s’endette d’une année à l’autre pour acquérir des IP et offrir davantage de créations originales.

ÉPISODE 4 – LE BASTION

1. PARIS – BUREAU DE NETFLIX – EXT/JOUR

J’ai décroché un rendez-vous dans les bureaux parisiens de Netflix, non loin de l’opéra Garnier, sur la place Édouard-VII, qui ressemble curieusement à un décor de théâtre. Me voilà au pied de ce bastion que toutes les sociétés de production rêvent de forcer. La firme a longtemps cultivé le secret, aussi bien sur ses négociations que sur ses audiences – rendues publiques depuis l’automne 2021. Parmi les plates-formes américaines installées en France, c’est pourtant la seule qui ait répondu favorablement à mes demandes d’entretien. À condition, toutefois, de fournir à l’avance une trame de mes questions…

Disponible en France depuis 2014, Netflix n’y a ouvert un bureau qu’en 2020. L’antenne parisienne est la quatrième de la plate-forme en Europe, après -Amsterdam, Londres et Madrid. Depuis ces points d’attache, la firme étend ses tentacules : partenariats avec des écoles de cinéma, projets de festivals, mécénat pour la restauration de films, escape games autour de ses séries, rachat de studios de jeux vidéo… Faire l’actualité. Collectionner distinctions et récompenses. Être partout. Tout le temps. Telles sont les conditions pour rester en tête de course.

Dans son plan « France 2030 », le président Emmanuel Macron ambitionne de contrer ce soft power en favorisant l’investissement dans les grands studios, les filières techniques de l’image ou les écoles de scénaristes. S’il est surtout question de renforcer les atouts de la production française, l’émergence de plates-formes capables de rivaliser avec celles des États-Unis est laissée de côté. Comme si la bataille de la diffusion était déjà perdue.

2. PARIS – BUREAU DE NETFLIX – INT/JOUR

Le fief est bien gardé. Au rez-de-chaussée, un homme à la carrure imposante se tient debout, près de l’hôtesse. Il porte un polo aux couleurs de la firme. Noir avec un « N » rouge sur la poitrine. On m’invite à prendre l’ascenseur, dont un badge déverrouille l’accès. En deux ans, le nombre de collaborateurs de ce bureau parisien a doublé, atteignant près de quatre-vingts personnes.  Joïakim Tuil, responsable de la communication, et Jimmy Desmarais, en charge du développement des séries originales, m’attendent au dernier étage. Une baie vitrée donne sur une terrasse en teck qui domine les toits de la capitale. Les deux hommes me conduisent vers une salle de réunion. Portes hermétiques, sièges confortables. Un téléphone à large clavier est posé sur la table en bois vernis.

JOÏAKIM TUIL (se penchant sur sa montre)

Nous avons quarante-cinq minutes…

Sans perdre de temps, je m’enquiers de la stratégie pour repérer les bonnes histoires.

JIMMY DESMARAIS (teint hâlé, chemise cintrée, regard clair et perçant)

Nous n’avons pas de système de veille en tant que tel. Au sein des équipes, chacun essaie de se montrer vigilant. La chasse aux bonnes histoires commence par la lecture des cent cinquante projets de séries qu’on nous propose chaque mois…

Si mes calculs sont exacts, les équipes françaises de Netflix reçoivent donc chaque année près de mille huit cents propositions de séries. En 2021, le bureau parisien en a retenu moins de dix, soit environ 0,5 %. Un ratio à faire passer le concours de l’École polytechnique pour une épreuve de cancres…

JIMMY DESMARAIS

Le choix d’une histoire peut relever d’un coup de cœur personnel. J’ai par exemple repéré une adaptation, qui me semblait très prometteuse, du livre Les 7 Vies de Léo Belami, de Nataël Trapp, le récit d’un jeune homme voyageant dans le temps, dans des corps différents, à la recherche d’un assassin. -On s’est directement portés acquéreurs des droits audiovisuels, afin de sécuriser l’IP. Nous avons ensuite choisi une société de production pour mettre le projet en œuvre. La série sort au printemps.

Nées au début des années 1990 sur le câble américain, les séries Premium ont élargi le champ de la fiction. En particulier sur HBO (Home Box Office). Indépendante des annonceurs, cette chaîne payante a bénéficié d’une grande liberté de ton, loin des thèmes familiaux de la télévision gratuite. Une quinzaine d’années plus tard, les plates-formes de streaming, elles aussi affranchies des exigences de la publicité, ont poursuivi cette ouverture. Netflix a exploré des arènes inédites, privilégiant des sujets autrefois considérés comme marginaux – banlieues, ruralité, difficultés des minorités… – ou transgressifs – drogues, sexe, violence… J’ai moi-même profité de cette ouverture. Il y a quinze ans, mes enquêtes sur les overdoses ou les indics abonnés au crack n’auraient jamais intéressé les sociétés de production.

Les services de vidéo à la demande n’en doivent pas moins, à présent, satisfaire les goûts de leur public, celui des « jeunes adultes ». Pour les séduire, un autre type de formatage est à l’œuvre, fait de fausses transgressions et de dramaturgies excessivement digestes. « Easy to follow » (facile à suivre), « easy to understand » (facile à comprendre), telles sont les consignes de Netflix à ses équipes de création. Les histoires retenues par les plates-formes partageraient-elles une disposition à la standardisation, devenant pour les séries ce que les Chicken McNuggets sont à la restauration ?

JIMMY DESMARAIS (sincèrement surpris par la question)

Comment pourrait-on être uniformes en proposant des registres si différents ? Teen drama, thrillers, aventures, documentaires, comédies… Et nous ne sommes même pas soumis à des standards internationaux. Ce que nous faisons en France est avant tout destiné au public français. Après, si ces créations s’exportent, tant mieux.

Une série comme Lupin, inspirée de l’univers du gentleman cambrioleur, semble pourtant conçue pour voyager, tant du point de vue de la dramaturgie que de celui des décors, avec Paris et le Louvre en toile de fond. L’œuvre compte parmi les records mondiaux non anglophones de Netflix avec plus de 75 millions de -visionnages. Reed Hastings, cofondateur de la firme, affirmait en 2017 vouloir « créer une audience mondiale pour des productions locales ». La fameuse stratégie de « glocalisation ». Cette feuille de route impose-t-elle les mêmes codes narratifs aux quatre coins de la planète ou favorise-t-elle l’expression des singularités locales ?

3. PARIS – RUE DU 20e ARRONDISSEMENT – EXT/JOUR

Quelques jours après mon rendez-vous place Édouard-VII, j’apprends que Studio Fact a fait parvenir à Netflix notre projet de série documentaire sur la fausse victime du Bataclan. Dans l’espoir d’obtenir une réponse favorable, devrais-je revoir certains passages de cet épisode ?

ÉPISODE 5 – MADE IN FRANCE

1. PARIS – TERRASSE CAFÉ 15e ARRONDISSEMENT – 

EXT/JOUR

Je retrouve Élodie Polo Ackermann à la terrasse d’un café, près des arches du métro aérien de la ligne n° 6. Cette jeune femme dirige la société de production Imagissime, label de Mediawan à l’origine de la série documentaire sur l’affaire du petit Grégory, diffusée par Netflix en 2019. Si l’œuvre a été produite en France, elle n’en a pas moins figuré dans le top 10 de la plate-forme aux États-Unis, sous le titre Who Killed Little Gregory. Dans la forme sérielle, Élodie Polo Ackermann a trouvé l’opportunité de raconter des histoires autrement.

LA JEUNE PRODUCTRICE

Quand j’ai développé cette série, Netflix n’avait pas encore de bureaux à Paris. J’étais en contact direct avec les équipes de Californie. Pour valoriser la multiplicité des points de vue, j’ai mis en place un atelier d’écriture autour d’un showrunner (le chef d’orchestre de la série), avec entre autres une journaliste d’investigation et une scénariste venue de la fiction. Ce genre de « writers’ room » était alors un dispositif inhabituel pour le documentaire en France…

En empruntant les codes de la fiction, les séries documentaires déploient une narration horizontale, où les personnages, placés au premier plan, favorisent l’engagement émotionnel des spectateurs. Ce format rompt en effet avec les habitudes des chaînes françaises, adeptes des classiques documentaires unitaires, construits autour d’une question analytique en surplomb : « Libye, qui sème le chaos ? » ; ou : « Qui gouverne à Washington ? »

2. PARIS – LIGNE DE MÉTRO N° 6 – EXT/JOUR

Ralliant la station Sèvres-Lecourbe, je m’interroge encore sur le succès de la série Grégory en dehors de l’Hexagone. Loin de l’image iconique de la France – Paris, la Côte d’Azur… –, l’enquête se déroule dans un village perdu des Vosges. En dépit de son humour et de sa clairvoyance, Mara Goyet, l’auteure de Sous le charme du fait divers, s’est trompée en affirmant qu’un bon fait divers « résiste comme personne à la mondialisation ». Pour elle, « il n’y a pas de délocalisation en ce domaine […], le “fait maison” prédomine ». Son livre est paru en 2016, à une époque où seules deux grandes plates-formes étaient présentes dans l’Hexagone : Netflix et Amazon Prime Video. Depuis, les géants du streaming ont prouvé que les faits divers « Made in France » pouvaient franchir les frontières. Au risque de soumettre les bonnes histoires à une dramaturgie unique, consommable n’importe où dans le monde ? Dans l’espoir de trouver une réponse, je file vers un autre rendez-vous, près de la halle Secrétan, dans le 19e arrondissement.

3. PARIS – LIGNE DE MÉTRO N° 2 – INT/JOUR

Les séries documentaires inspirées de faits divers sont devenues l’une des marques de fabrique de Netflix : Making a Murderer (2015), Wild Wild Country (2018) ou Tiger King (2020). Ce type d’enquêtes feuilletonnées n’a pourtant pas vu le jour sur la plate-forme américaine. Le cinéaste français Jean-Xavier de Lestrade a signé, en 2004, la première série remarquée dans ce registre, The Staircase (Soupçons), couronnée par d’innombrables prix. Cette innovation est née d’un concours de circonstances. Après avoir suivi le parcours vertigineux de Michael Peterson, écrivain américain soupçonné du meurtre de sa femme, Jean-Xavier de Lestrade s’est retrouvé avec des centaines d’heures de tournage. Il a pris le parti d’abandonner le format habituel des documentaires pour monter son enquête en série. Les treize épisodes, addictifs, s’étendent sur une quinzaine d’années. Les premiers ont été diffusés par Canal+, les derniers par Netflix… 

« J’avais la volonté de filmer les personnages comme des personnages de fiction et de structurer et monter ce matériel comme dans la fiction, explique le réalisateur à la chercheuse Ana Vinuela, maître de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle. […] C’est la dramaturgie qui prime et cela se traduit par une scénarisation très élaborée. » Procédé promis à un bel avenir. D’autant qu’une série fiction, adaptée du documentaire, sera diffusée cette année sur HBO Max…

4. PARIS – STATION DE MÉTRO JAURÈS – EXT/JOUR

Un appel de Studio Fact m’apprend que Netflix a recalé notre projet de série documentaire sur la fausse victime du Bataclan. Le synopsis a paraît-il été apprécié, mais la plate-forme développe déjà un programme autour du 13-Novembre. -Studio Fact envisage de soumettre le projet à Amazon Prime Video ou Disney+. C’est l’avantage de la multiplication des guichets : il y a toujours une seconde chance…

5. PARIS – CAFÉ 19e ARRONDISSEMENT – EXT/JOUR

Avant de rejoindre la writers’ room de Grégory, la journaliste Patricia -Tourancheau avait réalisé une douzaine de documentaires pour les chaînes françaises. Au sein de l’atelier d’écriture, la toute menue spécialiste de faits divers a découvert de nouveaux protocoles de travail.

LA JOURNALISTE DE FAITS DIVERS (fumant sa cinquième cigarette, à l’ombre de la halle Secrétan)

Les histoires intéressantes pour les plates-formes reposent sur des ressorts universels, comme dans l’affaire Grégory. La famille, la jalousie, la vengeance… Il faut les raconter en assumant un point de vue bien précis. Mais dans la dramaturgie sérielle, c’est surtout l’épaisseur humaine des protagonistes qui est indispensable.

Tous ceux qui ont participé à la fabrique de séries documentaires pour -Netflix – de Grégory au Quatrième Procès en passant par Chambre 2806 : l’affaire DSK – décrivent le même encadrement : un haut niveau d’exigence, une réactivité imparable et un esprit de bienveillance. 

« C’était une découverte pour moi, raconte un talent impliqué dans l’un de ces projets. J’étais en liaison directe avec les équipes créatives américaines. L’échéance de chaque étape était mentionnée sur mon contrat. Leurs retours étaient d’une précision diabolique. Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, toujours très positifs. On ne me disait jamais : “Ce n’est pas bien.” Les équipes de Netflix employaient plutôt des formules comme : “Nous n’avons pas bien compris ce point, mais on vous encourage à le développer.” J’ai trouvé dans cette expérience beaucoup plus de liberté qu’avec les chaînes traditionnelles. Même s’il fallait bien sûr tenir le rythme et assurer des “cliffhangers” [suspense de fin d’épisode], ce qui relève pour moi du bon sens narratif. »

Pour répondre aux nouvelles exigences des plates-formes – adossées à des budgets confortables –, les sociétés de production préparent aujourd’hui des synopsis qui ressemblent en tous points à des bibles de séries : concept, arches narratives, fiches personnages… À Capa Stories, Amandine Chambelland fait travailler des journalistes en amont, parfois pendant plusieurs mois, pour repérer les enjeux narratifs et les personnes prêtes à témoigner. À l’heure où fleurissent les fake news, de telles similitudes entre documentaires et fictions n’entretiennent-elles pas une confusion entre le vrai et le faux ?

LA JOURNALISTE DE FAITS DIVERS

Aucune confusion possible en ce qui me concerne. Les documentaires auxquels j’ai participé pour Netflix – Grégory et, plus récemment, Les Femmes et l’assassin, sur le tueur en série Guy Georges –, sont très scénarisés, mais ils respectent rigoureusement l’exactitude des faits. La frontière est parfaitement claire. Je peux en plus m’imposer des limites personnelles : je m’interdis par exemple toute reconstitution avec des acteurs. Je les ai en horreur…

ÉPISODE 6- BARDES NUMÉRIQUES

1. PARIS – SALON APPARTEMENT – INT/JOUR

Alors que mon fils aîné, planté face à l’ordinateur, regarde une série pour enfants sur Netflix, je joins par téléphone David Elkaïm, le coscénariste de la version française de En Thérapie, la fiction d’Arte. Pour lui, la notion de « bonne histoire » n’a pas de sens.

DAVID ELKAÏM

L’idée de départ a peu d’importance. C’est la manière dont on la développe qui compte. À la fin, en revanche, il est indispensable que les spectateurs s’attachent aux personnages, quels qu’ils soient.

David Elkaïm est un pionnier. En 1997, il a été le premier élève de La Fémis – la prestigieuse école parisienne des métiers de l’audiovisuel et du cinéma –, à présenter une bible de série comme projet de fin d’études.

DAVID ELKAÏM

J’y racontais les aventures d’une sorte d’Iznogoud dans le monde de la gastronomie. À l’époque, les séries n’étaient pas forcément bien vues. J’ai essuyé pas mal de quolibets…

La chasse aux bonnes idées, hier comme aujourd’hui, serait donc inutile ? -Gustave Flaubert assurait que « l’histoire d’un pou peut être plus belle que celle d’Alexandre ». William Shakespeare, lui, ne cherchait pas loin l’intrigue de ses pièces. Le « barde de Stratford » se contentait de reprendre des histoires en vogue. Roméo et Juliette s’inspire d’un conte italien ; Hamlet, d’une légende danoise. Quatre siècles plus tard, pourquoi les plates-formes se fatigueraient-elles à chercher de bonnes idées quand on leur en propose des centaines chaque mois ? De Shakespeare, en revanche, il n’en est qu’un par siècle…

2. PARIS – APPARTEMENT DU 11e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Je sonne à la porte de Fanny Burdino et Samuel Doux. Studio Fact et ses associés ont convaincu ce couple de scénaristes chevronnés de développer avec moi le projet de fiction sur la fausse victime du Bataclan. Une belle prise, qui compte autant sinon plus que l’idée de départ. Avec ces talents, une bible prend forme. HBO Max suit les étapes de notre travail avec intérêt, même si rien n’est encore signé. En cas de déconvenue, les producteurs pourront se tourner vers d’autres diffuseurs. Nombre d’auteurs se retrouvent comme moi perdus dans un pèlerinage de guichets, espérant une issue favorable d’un refus à l’autre…

Les maisons d’édition ont appris à garder la tête froide face aux fantasmes suscités par le cinéma et les séries. Laurent Duvault, « l’homme aux mille options », responsable du pôle audiovisuel de Média-Participations, confie que la plupart des projets coûtent davantage qu’ils ne rapportent. Le montant minimum d’une option sur un livre – entre 3 000 et 5 000 euros – couvre à peine les frais d’avocat engagés pour établir les contrats. Et moins d’un projet sur dix se concrétise. Un ratio que les séries tirent à la baisse : l’engagement des producteurs dans le développement des bibles – au-delà du coût de l’option – est moins onéreux, en moyenne de 8 000 à 12 000 euros. L’investissement dans la seule écriture d’un scénario est près de dix fois plus élevé. 

Lorsque la série aboutit, l’éditeur partage le plus souvent un « minimum garanti » à égalité avec l’auteur. Environ dix fois le montant de l’option, soit entre 30 000 et 50 000 euros. « On pense que le cinéma et les séries sont des cornes d’abondance pour les maisons d’édition, explique Delphine de la Panneterie, qui s’occupe du pôle audiovisuel de la maison -Flammarion. En réalité, ces domaines occupent une place marginale dans leur chiffre d’affaires. »

Impatients d’accueillir la manne des plates-formes, les producteurs de documentaires ont essuyé une cruelle déception. Sur le minimum de 250 millions d’euros que les services de vidéo à la demande sont tenus d’investir dans les créations audiovisuelles françaises et européennes en 2022, à peine 3 millions leur sont réservés, le reste étant consacré à la fiction. Soit le coût de la série sur l’affaire Grégory. Un montant qui leur paraît d’autant plus incompréhensible que les autorités françaises et européennes misent sur le dynamisme de la production pour contrer le soft power des géants américains.

De fait, Mediawan et Federation Entertainment, grands gagnants de l’essor des plates-formes, ne cessent de s’agrandir et de s’européaniser. « Le pouvoir français encourage la production, mais semble avoir laissé de côté la bataille de la diffusion, affirme un membre de l’état-major d’une chaîne nationale. C’est dommage, ça n’est pas la manière la plus efficace de contrer le “soft power” américain… »

3. PARIS – ÉCOLE LA FÉMIS – INT/JOUR

15 octobre 2021. Ce soir a lieu un rendez-vous très attendu à la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son : la présentation des travaux de fin d’études du cursus « Écritures et création de séries ». Les six élèves de la promotion s’apprêtent à dévoiler leur projet dans la salle Jean-Renoir, devant cent cinquante personnes – producteurs, agents, diffuseurs… Ces étudiants sont le plus souvent « chassés » avant la fin de leur formation. 

Pour se rapprocher de ce précieux gibier, plusieurs diffuseurs apportent un soutien financier à ce cursus : Canal+, TF1, Arte ou Netflix… Pour la firme de Los Gatos, cette conquête des nouveaux talents s’appuie aussi sur des partenariats avec l’école Kourtrajmé ou le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle. Décrocher le bon talent, tel est le nerf de la chasse. 

Les élèves de la Fémis se succèdent sur la scène, devant un public silencieux. Drame carcéral, comédie, teen drama : la description des intrigues et des personnages, réglée à la seconde près, est si bien orchestrée qu’on en oublierait presque qu’il s’agit d’étudiants.

ÉTUDIANTE N° 1

Quand Alma et Noé, la trentaine bien tassée, emménagent ensemble, c’est pour être un couple moderne qui mange bio, fume des clopes et se partage les tâches ménagères…

ÉTUDIANTE N° 2

Paris, 1917. Constance Laubèle, 19 ans, est issue de la bourgeoisie mais se sent proche des classes populaires…

ÉTUDIANT N° 3

À 16 ans, Anthony n’aurait jamais pensé qu’il se transformerait en homme-serpent…

Les présentations recueillent un tonnerre d’applaudissements. Un buffet attend les invités à l’étage inférieur. Tables sur tréteaux, gobelets en plastique, pizzas dans leur carton : on se sent enfin dans une école… Les représentants de Canal+, Arte et Netflix rôdent dans l’assistance, cherchant des successeurs aux anciens élèves qui ont vu leur projet de fin d’étude se concrétiser, à l’image de Irresponsable (2016), HP (2018) ou Ovni(s) (2019). Frédéric Garcia a été suivi de près par Netflix après sa sortie de l’école, en 2016. La plate-forme lui a proposé un accord d’exclusivité et une place de showrunner pour développer l’un de ses projets. La firme a pris à sa charge la rupture de tous ses autres engagements. La série Mortel, un teen drama, a vu le jour en 2019.

4. PARIS – CAFÉ DES BUTTES-CHAUMONT –

EXT/JOUR

Quelques jours après la présentation à La Fémis, je retrouve l’élève le plus jeune de la promotion, l’« Étudiant n° 3 ». Il se nomme David Fortems. Normalien pétillant de 25 ans, il a publié un livre remarqué par la critique en 2020, Louis veut partir (éd. Robert Laffont). Avant même l’achèvement de son projet de fin d’études, intitulé Détraqués, un producteur lui a proposé d’en acquérir les droits. Le jeune talent a déjà signé le contrat, quand bien même sa prestation dans la salle Jean-Renoir a suscité de nouvelles offres…

LE JEUNE SCÉNARISTE (ouvrant ses e-mails sur son téléphone)

Depuis cette soirée, douze boîtes de prod m’ont fait part de leur intérêt. Plus une que je découvre en ouvrant ma messagerie. Ça fait treize.

David Fortems semble incrédule face à ces sollicitations. D’autant qu’on réclame aussi sa plume pour participer à des séries déjà lancées.

5. PARIS – BUREAU DE FANNY HERRERO – INT/JOUR

Les plates-formes ne se contentent pas de recruter des talents à la sortie de l’école. Elles proposent également des contrats exclusifs aux meilleurs créateurs de séries. Netflix a ainsi préempté la prochaine idée de Fanny Herrero, la brillante scénariste qui a conçu Dix pour cent, adaptée et récompensée partout dans le monde.

FANNY HERRERO

En 2019, après sept années passées à travailler exclusivement sur la série Dix pour cent, j’ai décidé de m’arrêter à la fin de la saison 3. J’avais besoin de souffler et de faire la place à d’autres histoires. Les équipes de Netflix m’ont alors proposé de m’accompagner dans la recherche de nouvelles idées. Le contrat prévoyait une première collaboration sur six mois, pendant lesquels je devais leur soumettre trois propositions de concept, chacune pouvant tenir sur une ou deux pages.

Preuve que le recrutement des talents, pour les services de vidéo à la demande, prime sur la quête des histoires.

FANNY HERRERO

Nous avons retenu l’idée d’une « dramédie » autour du stand-up, dont la scène explose en France. La série s’appelle Drôle. Elle sort au printemps. Je prépare déjà la seconde saison. Mon contrat d’exclusivité avec Netflix se limite à ce projet. Pour ma prochaine série, je suis entièrement libre. Ce contrat n’a rien d’un pacte faustien, comme certains le pensent.

Dans le développement de Drôle, j’officie comme showrunner. Ce métier, né aux États-Unis, a été importé en France par des scénaristes comme Anne -Landois, qui a supervisé plusieurs saisons d’Engrenages, ou des réalisateurs comme Éric Rochant, créateur du Bureau des légendes. Être showrunner permet de garder la main sur l’ensemble de son projet, de l’écriture au montage en passant par la coproduction – j’ai créé à cet effet ma propre boîte de prod. C’est la garantie que mon travail ne sera pas dénaturé. 

La position de showrunner est une revanche pour les scénaristes français, longtemps vulnérables face aux producteurs et aux réalisateurs. C’est le bon côté des États-Unis, où l’on entend souvent cette formule : « Writing is gold » (« l’écriture est de l’or »).

Les plates-formes de streaming ne sont plus les seules à convoiter ces talents multiprimés : Fanny Herrero a été approchée par un cabinet ministériel qui souhaitait parfaire son « story-telling ». « On réfléchit en séquence nous aussi… », lui a-t-on fait valoir. La jeune femme leur a opposé un refus poli. Les codes dramaturgiques de la série s’en tiendront pour cette fois à la fiction.

Publié dans le numéro 58 de XXI

La guerre des grottes

Soixante ans après la fin de la guerre d’algérie, les opérations menées par les Sections de Grottes pour déloger les indépendantistes de leurs caches souterraines, restent un secret cadenassé. La raison ? Le recours aux gaz toxiques, que d’anciens militaires français ont accepté de nous raconter. 

Par Claire Billet

Illustrations Benoît Hamet

Pas un grain de poussière ne traîne chez Denise et Jean Vidalenc, même le gazon du jardin est impeccable, accroché à flanc de colline dans le Cantal. Tic-tac, fait l’horloge du salon où le couple de retraités m’accueille avec chaleur. Jean, 85 ans, a les bonnes manières de ceux qui ont travaillé dur pour gravir l’échelle sociale. Son père a été berger, livreur de charbon, chauffeur. « Nous n’étions pas riches, mais heureux », précise-t-il avec un accent chantant. Il me conduit dans son bureau. Au mur, une carte de l’Algérie française, marquée de croix rouges. Je suis là pour qu’il me raconte cette guerre qu’il a tue à ses parents.

Appelé du contingent en 1957, intégré au génie, Jean a passé vingt-huit mois en Algérie. La durée légale du service militaire obligatoire venait d’être augmentée de dix mois. « À 20 ans, vous aviez le droit d’aller à la guerre et pas le droit de voter. » Électricien, Jean n’avait jamais voyagé. Sa femme, Denise, l’encourage d’un baiser, avant de s’éclipser. « Je ne me suis pas endormi une fois en soixante ans sans y penser. Aux gens qui ne m’ont rien fait, sur qui j’ai tiré. J’ai eu honte d’être français. » Les larmes brillent derrière ses lunettes fines.

Jean a 21 ans quand il est intégré à un commando spécialisé en combats souterrains, dans les Aurès, dans le nord-est de l’Algérie. Les indépendantistes algériens de l’ALN (Armée de libération nationale, bras armé du FLN) se cachaient dans les multiples grottes de cette région montagneuse pour échapper à l’armée française. Ils utilisaient les gigantesques réseaux souterrains autant que les anfractuosités pour se déplacer secrètement ou se réunir. Les abris ­devenaient des centres de repos, de ­commandement, de réparation ou de stockage d’armes et de munitions, des hôpitaux ou des réserves de nourriture.

L’unité de Jean était sollicitée pour « neutraliser » ou « réduire » ces grottes, selon le vocabulaire militaire. Avec leur barda, toujours prêts, ils pouvaient être héliportés à tout moment, depuis la base de Batna, la « capitale » des Aurès. « On entrait par deux. Comme ça, en cas de problème, il n’y avait que deux morts. L’un avançait avec son arme, l’autre avec la lampe torche, en rampant ou accroupi. » Ils fouillaient les coins sombres, en délogeaient leurs occupants algériens, puis dynamitaient l’entrée pour que d’autres n’y retournent pas. « Nous étions des rats d’égout. On sortait couverts de boue. »

Jean ouvre une valise en alu, décorée d’une pin-up des années 1950. Ses souvenirs y sont rassemblés. « Je suis envoyé dans le désert, à Tolga, à 150 kilomètres au sud-ouest de Batna, le 23 décembre 1959. Un lieu nous a été indiqué par un prisonnier, continue-t-il. Au pied d’un dattier, un trou d’homme. Au bout de six mètres, un ruisseau d’irrigation. On ne peut circuler qu’à quatre pattes. Une trentaine de mètres. Du sable immergé, des traces de pas. Je suis vigilant. Une explosion, on nous tire dessus. Le haut de la galerie tombe sur nous. Ça fait un coude, face à un muret, l’assaillant est derrière. » Le boyau est étroit, Jean n’arrive pas à tirer. Il craint de se blesser en lançant une de ses grenades. Il crie de se rendre, les tirs reprennent. Alors il dépose un large pot de gaz qu’il allume et s’en va. « On a fait les 150 kilomètres pour rentrer et personne n’a parlé. La surface a été décapée au bulldozer le lendemain et ils ont découvert dix cadavres. »

Il me montre la Médaille militaire qu’il a reçue pour ce fait d’armes. La plus haute distinction pour les hommes du rang. « Dix personnes qu’on a tuées… insiste-t-il, accablé. Je ne sais pas comment vous expliquer, mais… Depuis que j’ai été chasseur et chassé, je n’ai jamais touché un fusil. »

Jean me tend une photographie en noir et blanc, où il pose à côté d’un camion, dans le désert de Tolga, avec un binôme de la section de grottes, aussi dénommée section armes spéciales. Ils portent une tunique claire et un masque à gaz, comme dans un vieux film de science-­fiction. « On employait des gaz. C’était ça le “spécial” de notre section. Ça, fallait pas en parler. On fouillait la grotte, on la gazait et, si possible, on faisait sauter l’entrée.

C’était quoi ces gaz ?

— J’en ai jamais su la composition. Ça se présentait en grenades ou en pots qui avaient la valeur de cinquante grenades. Comme des pots de confiture de 5 kilos.

Il y avait quelque chose marqué dessus ?

Je me souviens pas.

Le gaz, il avait une odeur ou une couleur ? 

L’odeur, c’est secondaire, on reste pas à le renifler. La couleur, j’ai pas souvenance. La première fois qu’on s’est servis de ce gaz, on s’est retrouvés avec des brûlures partout où on transpirait. On a protesté et on nous a fourni des protections étanches. Des tenues en caoutchouc butyle. On nous avait déjà fourni des masques à gaz. »

À peine formées, les sections de grottes ont été multipliées

Les grenades et les pots, que Jean n’avait pas le droit de faire circuler, étaient réservés à sa section. « On était les seuls à avoir cette tactique. » Il ne posait pas de question. Une fois rentré au cantonnement, il n’en parlait pas avec ses camarades et comptait les jours. À son retour d’Algérie, il s’est noyé dans le travail et s’oubliait sur sa moto. « Ça a été un mutisme total. » Jean n’a jamais voulu d’enfants, par peur de les voir participer à une autre guerre. Il a monté et géré un centre d’accueil par le travail pour personnes handicapées. Trente ans plus tard, ses souvenirs militaires ont resurgi de façon si violente qu’il a quitté la vie professionnelle. On parle aujourd’hui de « syndrome post-traumatique ». Il conclut : « On a gazé les Algériens. »

Je ne suis pas tombée sur Jean par hasard, j’ai fouillé le Net à la recherche d’anciens qui ont combattu dans les grottes. Je voulais trouver des preuves pour réaliser un film documentaire après qu’en 2020 Christophe Lafaye, docteur en histoire contemporaine, m’eut envoyé ce mot : « À propos de l’Algérie, Claire, il faut qu’on parle. » En bon pédagogue, cet enseignant quadragénaire a pris des heures pour détailler ses années de recherches. En voici un résumé, allégé du jargon militaire : dès 1956, l’armée française cherche à déloger les indépendantistes algériens de leurs caches souterraines. Après des opérations expérimentales, le gouvernement valide la création d’une batterie armes spéciales (au 411e régiment d’artillerie antiaérienne) chargée d’opérer dans les grottes. 

Fin 1958, des sections de grottes sont créées un peu partout en Algérie, formées par cette batterie. En 1959, le général Maurice Challe (un des quatre du putsch des généraux à Alger en avril 1961) enclenche une offensive militaire d’ouest en est, couplée à des déplacements forcés et massifs de population. Les soldats vident les villages et regroupent les Algériens dans des camps. Les discrètes sections de grottes constituent un élément primordial de ce rouleau compresseur. À peine formées, elles sont multipliées, systématisées, étendues à plusieurs corps d’armées et utilisées jusqu’à l’indépendance. 

Curieuse, j’ai mis le nez dans les archives cinématographiques sur l’Algérie, pour découvrir que Louis Malle s’était lui-même attelé à la réalisation d’un film sur le sujet, en 1962. Le cinéaste préparait une adaptation de La Grotte, un livre écrit en 1961 par le général Georges Buis. À la Cinémathèque française, qui conserve les archives de Louis Malle, aucun film, mais des carnets à spirales, noircis de pattes de mouche. Sur une page, le réalisateur retrace une rencontre : « Un sergent de 24 ans, ayant l’air d’en avoir dix de plus, spécialiste du génie des grottes. Il sort des documents militaires, plans et photos de “nettoyage” de grottes. Nez cassé, yeux saillants, fixes et presque aveugles de rage intérieure. Regret de n’avoir pas branché le magnétophone. Mais qu’est-ce que ça aurait prouvé ? Que la guerre n’est pas belle. »

Dans un coin du carnet, comme un indice, deux noms. J’envoie ma trouvaille à Christophe Lafaye, qui reconnaît l’un d’eux.

Nous atterrissons en Franche-Comté, dans une maison de retraite. Armand est chétif et bavard, le cheveux roux encore fou pour ses 83 ans. Sa routine commence à 6 heures : gymnastique, toilette, habillage, rangement « au carré », me précise-t-il : « On n’est pas militaire pour rien. » C’est plus que carré chez Armand, c’est géométrique. Une myriade d’objets sont positionnés en parallèle ou à la perpendiculaire. Sur le lit et les meubles trônent neuf stylos, douze peluches, quatre montres, la Médaille militaire (encore une !), une calculatrice, un drapeau français, des photos de sa défunte femme – « une douceur ». Au mur, un cliché noir et blanc où il pose, en uniforme, en Algérie.

Armand, suivant les pas d’un père officier qu’il admirait, s’engage en 1956 et rejoint les commandos en Algérie. Sa petite taille lui vaut d’être intégré dans une section de grottes, durant vingt-sept mois. « On me surnommait “le Rat”, parce que j’allais partout. Je suis petit, très fin. Je pouvais me faufiler. » Le massif du ­Djurdjura où il est affecté est la plus longue chaîne montagneuse de Kabylie, 110 kilomètres en bordure de ­Méditerranée. Les plus hauts sommets culminent à 2 300 mètres, les cols à 1 000 mètres. Les cavernes sont innombrables. L’unité d’­Armand peut y passer une heure comme une journée, perdue dans les profondeurs et leurs infinies ramifications.

« Il faut pas avoir peur. On fait celui qu’a pas la trouille, mais on a la trouille », confie Armand. Son visage grimace. « Excusez-moi, mais on bande que d’une couille. » Un souvenir le hante. Lors d’une opération, la tête décapitée d’un camarade roule à ses pieds. « J’ai mes pataugas pleins de sang. » Il se venge en tirant à bout portant dans l’œil d’un Algérien débusqué dans la grotte. « C’est bête. C’est la hargne. »

En janvier 1960, Armand est pris dans une fusillade à l’intérieur d’une grotte à Palestro (l’actuelle Lakhdaria). Son masque est arraché : « Après, je sais pas. Je me suis retrouvé à l’hôpital à Tizi Ouzou, en Grande Kabylie, pendant vingt jours. C’est long, vingt jours d’hôpital pour une seconde d’inhalation […]. J’ai perdu 20 kilos en trois mois. C’étaient des gaz lourds, couleur verdâtre. »

Et l’odeur ?

« Elle était âcre. Comme certains produits qu’on emploie pour nettoyer, exactement la même odeur […]. On appelait ça les “chandelles à gaz”, qui équivalaient à des centaines de grenades. Celui gazé par ça, s’il restait un quart d’heure, il était mort, asphyxié. Ça attaquait les poumons. »

Armand ne s’en soucie guère. Une fois rentré d’Algérie, il est pris de cauchemars, suées nocturnes, crises d’angoisse, absences, insomnies… « Ça ne passe pas. » Il reçoit une pension d’invalidité pour blessures psychologiques, la Médaille militaire en 1980. Mais ne s’intéresse pas à la question du gaz auquel il a été exposé. Les commandos ne devaient pas parler de leurs « armes spéciales ». Le silence a été gardé. « Les opérations étaient secrètes, me précise l’historien ­Christophe Lafaye. Et les archives des sections de grottes étaient classées secret de la défense nationale. Seuls quelques personnes habilitées et de rares historiens avec dérogation y ont eu accès. Les cartons sont principalement conservés par le service historique de la défense, le SHD, à Vincennes. »

En 2008, le Code du patrimoine a été modifié par le législateur. Les documents classés secret-défense sont devenus libres d’accès, passé un délai de cinquante ans (cent, dans certains cas), sauf s’ils touchent aux localisations ou à l’élaboration d’armes de destruction massive. Une avancée pour l’étude des archives de la guerre d’­Algérie. Deux chercheurs se mettent sur le sujet en 2015. L’un, que je surnommerai « le Colonel », car il n’a pas souhaité me parler, est militaire de carrière. Il a l’autorisation de consulter les documents du SHD pour écrire une thèse. L’autre historien, Christophe Lafaye, ambitionne d’élaborer une comparaison sur l’usage des armes spéciales entre différentes guerres de décolonisation. En premier lieu, il décide de questionner les anciens combattants français avant qu’ils ne décèdent. Certains, découvre-t-il, possèdent des documents uniques.

Dès 1956, sous le sceau du secret, la France valide l’usage de gaz toxiques

Dans la maison de retraite, Armand étale sur son lit une série de photographies en noir et blanc, qui font briller les yeux de Christophe, car elles ont échappé à la censure militaire. On y voit des soldats français, l’un avec une mitraillette, l’autre avec une combinaison, qui font cercle autour d’un trou dans la roche. Sur une autre, l’un sort d’une cavité, l’échelle de cordes à côté. Tous portent un masque. Mais pas de grenade ou de pot de gaz visibles sur ces images.

Les effets dévastateurs des gaz de combat, développés et utilisés durant la Première Guerre mondiale, ont effrayé l’Europe au point que l’usage en a été interdit en 1925, avec la signature du protocole de Genève, sous l’égide de l’ONU. Bannis en guerre, ils pouvaient cependant être produits et stockés à des fins de défense. En 1959, le gouvernement français parle de « maintien de l’ordre » et non de guerre de décolonisation en Algérie, encore moins de guerre d’indépendance. Dès 1956, sous le sceau du secret-défense, le gouvernement valide l’usage de gaz toxiques. Ces armes chimiques, ou « matériel Z », rejoignent les armes spéciales (nucléaire, bactériologique, chimique). « Ils s’en foutaient, conclut Armand. Ce qui est interdit, on fait quand même. En Algérie, y a eu des trucs, hein ! » 

Armand dit qu’il a rencontré Louis Malle, mais que ça n’a mené à rien. Le cinéaste allemand Volker Schlöndorff, alors assistant du réalisateur français, me le confirme par e-mail : « À l’époque, il n’a pas été fait de film sur la guerre d’Algérie, ni par Louis ni par quelqu’un d’autre. Dire la vérité n’était pas possible, pas dans une industrie cinématographique presque étatique. » Des Algériens et des Français ont eu beau témoigner de l’usage de gaz – du napalm, entre autres –, la question du chimique en Algérie est restée secrète durant trente ans.

En 1997, Vincent Jauvert, un journaliste du Nouvel Observateur, sort une longue enquête sur B2 Namous, une ancienne base militaire française secrète située dans le Sahara, près de Beni Ounif, à une poignée de kilomètres de la ­frontière marocaine. Il révèle que, des années 1930 aux années 1970, la France y a testé des armes chimiques et bactériologiques, sur un polygone d’essai de 100 kilomètres de long sur 60 de large. Plusieurs soldats des sections de grottes ont participé à ces essais, note Christophe Lafaye. Ils étaient chargés, durant un à deux mois, de tirer les pièces d’artillerie ou d’assurer la protection des personnes sur place. Des obus de toutes sortes, contenant un gaz mortel, étaient tirés sur de petites cibles animales. 

En pleine guerre froide, l’arsenal chimique secret était une fierté française bien gardée. Le ministre de la Défense de l’époque, Pierre Messmer, a confirmé au journaliste du Nouvel Observateur qu’une annexe secrète aux accords d’évian, signés le 18 mars 1962, avait permis à la France de conserver B2 Namous après l’indépendance de l’Algérie. Rachid Benyelles, un ancien général algérien, a par la suite affirmé dans son autobiographie que cet accord avait perduré jusqu’en 1986. On n’en sait guère plus. « La question est ultrasensible car il s’agit de raison d’État pour la France et pour l’Algérie, m’explique Christophe Lafaye. Les deux pays ne veulent pas que cela devienne un sujet de discorde. »

Les habitants de Figuig, une ville marocaine toute proche de B2 Namous, ont commencé à exprimer des inquiétudes dans les années 1990, face au nombre anormalement élevé de cancers et d’autres maladies dans les familles, ainsi que de morts dans leurs cheptels. La pollution des sols par les armes chimiques n’a jamais été évoquée publiquement par les autorités françaises et algériennes. D’autant qu’en 1997 le traité d’interdiction des armes de destruction massive, signé par la France, entre en vigueur. Les armes chimiques en font partie. S’il y a production, elle doit être stoppée et les stocks, détruits. En 2013, le gouvernement français s’est fait le héraut de la lutte contre l’usage des armes chimiques quand le dictateur syrien Bachar el-Assad a utilisé contre son peuple le mortel gaz sarin. La France parlait en connaissance de cause : c’est un toxique testé grandeur nature à B2 ­Namous, après avoir été fabriqué au centre d’études du Bouchet, en banlieue parisienne. Une information révélée au journaliste du Nouvel Observateur par un ancien chimiste de ce centre.

Fin 2019, « le Colonel » poursuit son travail d’historien sur les sections de grottes, le nez dans les archives du SHD. Un matin, des hommes de la Direction générale de la sécurité intérieure, le renseignement français, débarquent pour perquisitionner son appartement. Son ordinateur, ses disques durs, son téléphone et tous ses documents liés à l’Algérie sont saisis. Ils fouillent aussi son lieu de travail, devant ses collègues. « Le Colonel » est soupçonné de compromission du secret-défense, un délit passible d’un maximum de cinq ans de prison ferme et de 75 000 euros d’amende. L’historien militaire est humilié. Début 2022, aucune suite judiciaire n’avait été donnée à sa perquisition.

Des archives se referment alors qu’un travail de mémoire est demandé

L’incident signe le début d’une bataille entre l’État et les chercheurs, confrontés à une restriction sans précédent de l’accès aux archives militaires d’Algérie : dans le cadre de la réforme du secret-défense, une directive mise en application au SHD en décembre 2019 stipule que les dossiers estampillés « secret », jusque-là librement consultables passé un délai de cinquante ans, en vertu de la révision de la loi de 2008, ne le sont plus. Ils doivent être vérifiés page par page. ­Certaines archives sont refermées au moment où le président Emmanuel Macron demande un travail de mémoire sur la guerre d’indépendance algérienne. Un collectif d’historiens, d’archivistes et de proches de disparus saisit le Conseil d’État. 

« Nous sommes dans un vrai-faux exercice de mémoire, se scandalise Christophe Lafaye. Pour moi, ce sujet est très sensible pour la République. C’est le grand tabou du chimique. » Faute d’accès aux archives, l’historien accumule les témoignages oraux et réunit le maximum de documents appartenant aux anciens combattants. L’un d’eux s’est retrouvé pris dans une bataille juridique contre le ministère de la Défense. Christophe me conduit chez lui.

Yves vit dans une maison biscornue, au fond d’un sous-bois alsacien. L’entrée est marquée d’un panneau militaire : « Danger mines ». On longe un étang, on contourne un doberman enchaîné, on esquive les oies et on repousse deux molosses chiots. Yves, 86 ans, nous accueille avec le sourire, une voix rauque et une respiration sifflante. Dans une main, une bouteille de concentration d’oxygène, dans le nez, un tuyau d’inhalation. Ses yeux bleus étincellent. On s’attable dans l’étroite cuisine pour qu’il nous confie sa vie de parachutiste, ancien de la 75e compagnie du génie aéroporté, débarqué en Algérie en 1956.

Né dans une famille de militaires, le jeune Yves compte faire carrière comme son père, qui s’est illustré durant la Seconde Guerre mondiale et dans la guerre de décolonisation en ­Indochine. Après trente mois sous les drapeaux, Yves rempile. Il veut rester en Algérie. Il y passera quatre ans. « J’aimais mieux le combat que l’administration. » En 1959, sa section de grottes est créée. Il est choisi pour commander un groupe. Ses récits du feu sont nombreux et effrayants. « Les grottes, c’est incroyable. Là-dedans, on n’est pas des surhommes. J’ai su me mettre à l’égal des gars qui étaient dedans. Je préférais être sous terre qu’au jour. Dans les grottes, vous ne voyez pas. Vous y allez à l’instinct. Les coups de feu, ça résonne, vous êtes ­abasourdis ! Mais y a peu d’appréhension. » Yves a été décoré de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire. C’est un dur à cuire. « Je suis comme ça, mais y a des gars qui sont pas faits pour ça, qui n’auraient jamais dû aller là-dedans. Y en a, des gars, qui ont meublé les instituts psychiatriques en France, après la guerre d’Algérie ! »

Yves a été touché par les gaz. Au début, son corps s’est « comme qui dirait accoutumé », mais sa barbe a nui à l’hermétisme du masque. Le 14 octobre 1959, il « tombe dans les vapes » et se retrouve deux jours à l’antenne médicale de Beni Aziz – qu’il appelle « Chevreul » comme à l’époque coloniale –, une cité située à 60 kilomètres au nord de Sétif. « Pas grave. » Il en respire encore en 1960. De retour dans le civil, six ans plus tard, il tombe malade à répétition : « Des bronchites et des conneries comme ça, inimaginables. J’ai les bronches qui sont comme du cuivre, qui ont brûlé. »

Une pension d’invalidité revalorisée contre l’avis du ministère 

Après plusieurs hospitalisations, le vétéran demande en 2008 une revalorisation de sa pension d’invalidité, que le ministère de la Défense lui refuse. Yves conteste la décision devant le tribunal des pensions militaires. « Le ministère de la Défense ne reconnaissait pas les gaz », se rappelle Yves, réglo et fort en gueule. « Alors il fabule le vieux, c’est un gogol ! On ne peut pas être pris au sérieux, y a plus rien, pas d’informations là-dessus […] Donc le vieux déboulonne. Le soleil d’Algérie a tapé ! » Il sort ses dossiers et étale les documents : neuf ans de bataille administrative, avec témoins, expertises et contre-expertises. « C’était pas contre l’armée, attention ! C’était contre le ministère ! »

En 2016, Yves est victime d’un infarctus. À la fin de l’année, le tribunal des pensions militaires d’invalidité de Besançon conclut que son insuffisance respiratoire « est entièrement ­imputable au service ». Il obtient sa pension. Sur le jugement, je peux lire ces mots : « la diphénylamino­chlorarsine (adamsite ou DM) et la chloracétophénone (ou CN) ». Et encore : « Ces gaz CND, CN2D et CN DM sont létaux en milieu fermé. » Des gaz de combat puissants qui provoquent brûlures, toux, maux de gorge et de tête, nausées persistantes, vomissements. Ils étaient utilisés pour faire des prisonniers, pas pour tuer, me précisent les vétérans. Mais les cadavres portaient les traces crues de l’asphyxie, à cause de la concentration de gaz, respirée en un temps court.

Les sections étaient souvent appelées quand la grotte était vide, pour l’« infecter ». Le CN2D, par sa composition, restait accroché aux parois, comme de la poussière. Il la « neutralisait » longtemps car le moindre mouvement à l’intérieur soulevait le gaz. « Excusez-moi de parler comme un militaire, vulgaire quoi : on est des beaux dégueulasses ! On aurait dû dévoiler ça avant, s’énerve Yves. Parce que combien de civils ont dû retourner dans les grottes, hein ? Les gosses et tout ça ? » Aucun des vétérans rencontrés ne sait combien de temps le gaz reste actif ; certains parlent de mois, d’autres d’années. Ils mentionnent d’autres gaz plus mortels que le CN2D, sans preuve.

Yves, Armand, Jean et ceux qu’a rencontrés Christophe Lafaye affirment qu’ils ont laissé les cadavres de combattants algériens dans les grottes. « Ceux qui étaient debout sortaient. Les morts sont restés… » Derrière les entrées détruites. Le nombre de disparus de cette guerre souterraine est inconnu. Leurs familles n’ont pas su s’ils étaient morts et dans quelles conditions. ­Certains proches voudraient retrouver les corps des anciens résistants, quand d’autres leur rendent hommage devant les entrées des grottes répertoriées. Ils n’ont pas eu de sépulture pour pleurer.

Le total des opérations souterraines est inconnu. « Toujours pareil : secret, lâche Yves. Je pense qu’on était un effectif de 2 000 à 2 500 gars en Algérie. » Yves a participé à 95 opérations de grottes. Armand et Jean, à une trentaine, chacun dans une section différente ; ça donne un ordre de grandeur, d’une ampleur insoupçonnée.

Les archives militaires de la guerre d’Algérie contiennent l’historique des sections de grottes et les comptes-rendus des opérations : localisations, descriptions, dates, type de munitions, quantités utilisées, résultats. Une recherche titanesque attend les historiens, qui pourrait permettre aux Algériens de savoir où se trouvent les corps de leurs proches. Comme un pas, dans un processus de réconciliation. En 2021, Christophe Lafaye demande au SHD la consultation d’un carton d’archives lié à l’utilisation des armes spéciales en Algérie. Le ministère des Armées s’y oppose, au motif que ce carton concerne des armes de destruction massive. Christophe fait appel de cette décision auprès d’une commission administrative, qui refuse la consultation des trois quarts des documents, sans avoir pu en examiner aucun. Au même moment pourtant, la ministre de la Culture fait ouvrir les archives judiciaires de la guerre. Un pas en avant, un pas en arrière…

Pour Yves, « tout ça, c’est une question politique, ça nous regarde pas, nous les militaires ». Il ne se soucie pas tant du montant de sa pension que de la reconnaissance qu’elle implique. Un de ses anciens camarades de section, atteint d’une maladie respiratoire, est décédé avant de passer au tribunal. Il tient à le faire déclarer « mort pour la France », à titre posthume. Yves raconte son histoire car il est persuadé qu’il y a eu d’autres soldats touchés par les gaz, d’innombrables anciens combattants algériens et des civils. « Y a des injustices partout. Mais j’irai au bout. Le bon Dieu veut pas de moi. »

Publié dans le numéro 58 de XXI

Contre-enquête sur les bébés secoués

Chaque année, près de quatre cents cas de « bébés secoués » sont signalés à la justice. Et des parents sont déclarés coupables d’avoir blessé ou tué leur enfant, sur la base d’expertises qui ont valeur de preuve définitive. Le doute est pourtant permis, comme le montre l’histoire d’Alexandre, un père au cœur d’un champ de bataille médical. 

Par Sophie Tardy-Joubert

Illustrations Juliette Barbanègre

Dans leur album de famille, une photo de septembre 2013 les montre tels qu’ils étaient à l’époque. Le père, une trentaine d’années, a une belle gueule d’acteur, la profession qu’il exerce alors. La mère, menue, visage de madone, est blottie dans ses bras. Alexandre Chacón et Yoanna Meimoun ont un fils, Eitan, né quelques jours plus tôt. Ils prennent la pose, sourire immense. Les cheveux et les chaussons de l’enfant dépassent du porte-bébé.

Ce portrait de famille idyllique se brise une nuit d’octobre. Eitan est en petite forme depuis quelques jours. Il ne fait pas encore ses nuits, ses parents dorment à côté de lui à tour de rôle. Ce soir-là, c’est au tour d’Alexandre. Au petit matin, le père et le bébé semblent aussi épuisés l’un que l’autre. « Il a beaucoup pleuré », dit l’homme à sa femme. Eitan est admis quelques heures plus tard aux urgences pédiatriques de l’hôpital Trousseau, à Paris, pour « pleurs inhabituels ».

Les médecins soupçonnent une méningite, mettent l’enfant sous antibiotiques, pratiquent une ponction lombaire – ratée, elle sera inexploitable –, puis le transfèrent à l’hôpital Necker pour y effectuer un scanner cérébral et une IRM. Les images montrent un saignement situé sous la dure-mère, une membrane qui protège le cerveau – un « hématome sous-dural », en jargon médical –, ainsi que la présence de sang au fond des yeux – des « hémorragies rétiniennes ». Des symptômes considérés comme caractéristiques du « syndrome du bébé secoué » (SBS).

Douze jours plus tard, Yoanna et Alexandre enterrent leur fils, mort à l’hôpital. Le surlendemain, ils sont en garde à vue. Ils n’ont pas dormi depuis des jours. Le policier qui les interroge séparément a entre les mains un compte-rendu médical signé par le neurochirurgien de l’hôpital Necker. Le diagnostic de « secouement » est, d’après lui, « hautement probable ».

Un jeune avocat commis d’office débarque au commissariat. Il prend place au côté d’Alexandre sous les néons blafards. « Je ne vous poserai cette question qu’une fois. Avez-vous, oui ou non, fait du mal à votre enfant ? lui demande Grégoire ­Étrillard.

Non, jamais. » 

À l’officier de police, Alexandre répète qu’il n’a jamais « secoué » son fils. Mais le flic lui raconte l’histoire d’une basketteuse d’un mètre quatre-vingts qui aurait « secoué » son enfant sans le vouloir, en le sortant brusquement de son lit. Alexandre se rappelle alors avoir lui aussi sorti Eitan « très vivement » de son berceau : « Il hurlait comme un bébé qui a faim. Je l’ai pris avec rapidité, j’ai vu sa tête ballotter. » Il reconnaît le geste d’un « gars fatigué », qui « a déconné ». La garde à vue se termine sur une interrogation à voix haute. « Si un geste peut être assimilé à ça et qu’il a provoqué ces conséquences… Vous vous rendez compte, c’est horrible si j’ai tué mon enfant. »

Alexandre est le dernier à avoir été seul avec le bébé avant son admission à l’hôpital. À l’issue de la garde à vue, Yoanna est donc disculpée. Le jeune père est mis en examen pour violences volontaires par ascendant ayant entraîné la mort sans intention de la donner sur mineur de 15 ans. Il risque jusqu’à trente ans de prison.

Je rencontre Alexandre presque huit ans plus tard. À quoi ressemble un père accusé d’avoir tué son enfant ? À monsieur Tout-le-monde, me dis-je en poussant une porte encombrée de trottinettes et de vélos premier âge. Après la mort d’Eitan, Alexandre et Yoanna ont eu deux petites filles, aujourd’hui âgées de 6 et 2 ans. Leur appartement ressemble au mien, avec ses dessins de maternelle en bataille et ses photos d’enfants souriants. Il me regarde à peine. Son mètre quatre-vingts plié sur l’ordinateur, il fait défiler des dizaines d’articles consacrés au syndrome du bébé secoué. Alexandre veut me montrer que ce diagnostic fait l’objet d’une rude controverse. Sa vie, m’explique-t-il, se trouve au milieu d’un champ de bataille médical. 

Comme beaucoup de parents, j’ai entendu parler du syndrome du bébé secoué. Je sais que les adultes doivent se méfier d’eux-mêmes. ­Poussés à bout par des pleurs incessants, ils peuvent en venir à attraper leur bébé sous les aisselles et à le secouer violemment, faisant aller sa tête d’avant en arrière. Ce geste peut blesser, handicaper ou tuer l’enfant. Il laisserait trois types de traces : du sang dans le cerveau et/ou derrière les yeux, et des lésions dans le cerveau. Lorsqu’ils repèrent cette « triade », les médecins évoquent le diagnostic de bébé secoué avec plus ou moins de certitude, selon que l’enfant présente un seul ou plusieurs de ces symptômes. 

En France, près de quatre cents cas de bébés secoués sont signalés à la justice chaque année. Une enquête est alors ouverte. Il s’agit, m’explique Guy Bertrand, commandant de la brigade des mineurs de Paris, d’identifier l’auteur du geste : « À partir du moment où je lis certaines choses sur le certificat médical, les parents peuvent me raconter ce qu’ils veulent, je sais que j’ai affaire à un bébé secoué. »

Le syndrome du bébé secoué existe dans la littérature médicale depuis les années 1960. À l’époque, plusieurs médecins anglo-saxons s’intéressent au fonctionnement du cerveau. En 1968, un neurochirurgien américain, Ayub Ommaya, cherche à identifier les lésions cérébrales provoquées par des accidents de voiture. Il place des chimpanzés anesthésiés sur des chaises roulantes, qu’il percute violemment à l’arrière pour simuler une collision. La tête des singes, laissée libre, bascule d’avant en arrière : un mouvement qualifié de whiplash (coup de fouet). Les animaux présentent ensuite des hématomes sous-duraux. Ces études, financées par l’industrie automobile, avaient pour but d’améliorer la sécurité routière. Elles sont lues avec intérêt par des médecins qui cherchent à comprendre pourquoi certains enfants souffrent de saignements intracrâniens.

Parmi eux, Norman Guthkelch, chirurgien pédiatrique dans le nord de l’Angleterre. Ces saignements sous-duraux l’intriguent, car ils peuvent survenir sans prévenir chez des enfants a priori en bonne santé, sans pathologie ni trace apparente de sévices. Lors de consultations, il observe que certains parents manipulent leur bébé avec brutalité. Des travailleurs sociaux lui expliquent que secouer les enfants pour les faire taire est une pratique courante dans la région.

En 1971, Norman Guthkelch imagine que le mouvement d’avant en arrière de la tête peut à lui seul être responsable des hémorragies cérébrales. Pour avoir formulé cette hypothèse, il est présenté comme le « père du syndrome du bébé secoué ». À la fin de sa vie, tout comme Ayub Ommaya, il fera pourtant partie des rares médecins à défendre les parents mis en cause, et dira que sa pensée a été dévoyée.

Au début des années 1970, le radiologue américain John Caffey s’intéresse à son tour au mouvement du whiplash. Il craint une « épidémie de secouement » et veut alerter sur ses dangers potentiels. D’après lui, les symptômes du SBS peuvent être induits par un secouement violent, mais aussi par des faits plus anodins, comme une quinte de toux ou une tape dans le dos. La doctrine a depuis évolué. On enseigne désormais en France que le lien entre ce mouvement de coup de fouet et les symptômes du SBS est certain. Et le geste qui le provoque, nécessairement violent.

En France, le docteur Anne Laurent-Vannier, une petite dame menue aux cheveux gris, court les plateaux télé et les palais de justice pour alerter sur les dangers du secouement. Experte judiciaire près la Cour de cassation, elle intervient dans les procès de bébés secoués, et comptabilise deux cents expertises sur le sujet. Même quand elle n’est pas désignée, il lui arrive de se faufiler sur les bancs du public d’une cour d’assises. À 70 ans, c’est toujours le sujet de sa vie. 

Je tente de la joindre à plusieurs reprises. Elle finit par me répondre. Elle veut bien parler de prévention, mais ne souhaite pas participer à une controverse sur le syndrome du bébé secoué. Selon elle, le débat médical n’existe que dans la tête des journalistes qui « cherchent à faire du buzz » : « Il y a un consensus scientifique extrêmement solide, tout le monde est d’accord, sauf une poignée de médecins », m’assure-t-elle au téléphone.

En septembre 2021, Anne Laurent-Vannier m’ouvre la porte de chez elle, un appartement haussmannien rempli de lumière et des jouets de ses petits-enfants. « Tout le monde est susceptible d’avoir parfois envie de secouer un enfant. Il est même anormal de ne jamais en avoir envie, m’explique-t-elle, en m’offrant un café. Mais c’est un geste très violent. N’importe qui ne passe pas à l’acte. » Cette experte a dédié sa carrière aux enfants. Elle en a déjà deux quand, dans les années 1980, elle devient cheffe du service de rééducation pédiatrique des hôpitaux de Saint-Maurice ­(Val-de-Marne). Pendant trente ans, elle prend en charge des enfants atteints de troubles neurologiques graves, qui « allaient bien jusqu’à ce qu’il leur arrive quelque chose : une crise d’épilepsie, un accident vasculaire cérébral ou un secouement ». Pour ces petits patients, les gestes du quotidien deviennent une odyssée. Anne Laurent-Vannier leur apprend à tenir une cuillère, à se déplacer en fauteuil roulant. « Nous, les rééducateurs, nous devons faire avec les séquelles. Et c’est une prise en charge extrêmement dure. »

Les hôpitaux de Saint-Maurice et Necker travaillent main dans la main. « Je voyais mes confrères en difficulté. Il n’y avait pas de critères diagnostiques pour le bébé secoué. Ils se retrouvaient face à des gens qui disaient n’avoir rien fait. Ils vivaient le signalement comme un acte de délation, alors que c’est un acte de protection. » À partir des années 1990, les IRM et les scanners permettent de mieux voir les saignements cérébraux. Au milieu des années 2000, Anne Laurent-Vannier contacte la Haute Autorité de santé (HAS). « Il fallait donner une ligne de bonne conduite concernant le syndrome du bébé secoué. » 

L’experte prend la tête d’un groupe de travail composé d’une vingtaine de personnes : médecins légistes, radiologues, magistrats. Sous l’égide de la HAS, ils publient des recommandations en 2011. Le document indique qu’en cas d’hématome sous-dural et d’hémorragie rétinienne le diagnostic de SBS est hautement probable. En présence des seuls hématomes sous-duraux, il est possible. Les symptômes sont censés apparaître très vite après le secouement et les médecins estiment que ceux-ci sont répétés dans plus de la moitié des cas. « Le signalement au procureur de la République est le seul moyen de déclencher une double procédure : civile en vue de protéger l’enfant sans délai, pénale s’agissant d’une infraction. » 

Fin 2013, quelques semaines après la mort d’Eitan, Alexandre survit plus qu’il ne vit. Jour et nuit, il épluche le dossier médical, se perd dans des recherches sur Internet. Le compte-rendu de l’autopsie de son fils, réalisée par Caroline Rambaud, une légiste membre du groupe de travail de la HAS, est devenu son livre de chevet. Le document révèle, outre l’hématome sous-dural et les hémorragies rétiniennes, la rupture de plusieurs veines ponts et la fracture de la onzième côte droite, « contemporaine au secouement ». Au côté d’Alexandre, sa femme Yoanna fait le grand huit émotionnel. Un jour, elle veut un autre enfant. Le lendemain, elle tente de se suicider. « Les médecins et les flics étaient catégoriques, mais je n’ai jamais pu croire qu’Alexandre ait fait du mal à Eitan », me dit-elle. 

Presque deux ans se passent avant que l’expertise médicale tombe, en mai 2015. Elle est signée de Caroline Rey-Salmon, médecin légiste, directrice de la section mineurs de l’unité médico-judiciaire de Paris, et de Catherine Adamsbaum, cheffe du service de radiologie pédiatrique de l’hôpital Bicêtre. Deux femmes qui font autorité dans leur domaine, membres du groupe de travail de la HAS. Elles se disent « très en faveur » du syndrome du bébé secoué. « Aucune autre cause ne permet d’expliquer les lésions mises en évidence à l’imagerie et au fond d’œil, écrivent-elles. Nous retenons, dans le cas d’Eitan, un épisode unique de secouements violents, dans la nuit du 19 au 20 octobre 2013. »

Un jeune avocat trouve la grande cause à laquelle dédier sa vie

Quelles que que soient les circonstances dans lesquelles on le rencontre, Grégoire ­Étrillard, 39 ans, porte un costume trois-pièces ou des habits aux couleurs chatoyantes. Parfois, il débarque en garde à vue coiffé d’un chapeau haut-de-forme. Malgré ce look exubérant, cet avocat porte bien son prénom. Il a la raie sur le côté et le CV impeccable des garçons de bonne famille. Après des études à HEC et à l’université américaine de Columbia, il intègre les barreaux de New York et de Paris, entame une carrière dans le très lucratif droit des affaires. Mais Me Étrillard est un fervent catholique, à la recherche d’une grande cause à laquelle dédier sa vie. En 2011, il tente le concours de la Conférence du stage, institution d’excellence distinguant les meilleurs orateurs du barreau de Paris. Il arrive premier. Le monde du pénal lui ouvre ses portes. Il passe des moquettes épaisses des grandes entreprises au monde interlope des commissariats et des prisons. L’expérience le « transcende ». « Nous sommes là pour laver les pieds de nos clients. On met tout ce que l’on est au service de l’autre. »

Grégoire Étrillard apprend à connaître Alexandre, un client aussi attachant qu’épuisant. Malgré les assurances qu’il lui a données lors de leur entretien au commissariat, l’avocat pense dans les premiers temps que son client ne lui dit pas tout. Peut-être se cache-t-il la vérité à lui-même, tant les faits reprochés sont effrayants. « J’étais au début de ma carrière de pénaliste. Une expertise me présentait un diagnostic certain. Alexandre était abominablement meurtri. Il me touchait. Pour moi, si c’était avéré, ça ne pouvait être qu’un accident. » Régulièrement, son client lui envoie de nouveaux articles. Des milliers de pages de jargon scientifique, en français et en anglais. « Je ne pouvais pas recevoir ce mec qui avait perdu son enfant sans lire ce qu’il m’envoyait. J’ai mis le temps, mais j’ai tout lu. Ma conscience professionnelle m’a sauvé. » 

Alexandre tombe un jour sur le nom de ­Waney Squier, une neuropathologiste pédiatrique. La ­Britannique exerce une discipline rare, à la frontière de la médecine et de la recherche fondamentale. En poste à l’hôpital ­d’Oxford, elle a découpé plus de trois mille cerveaux d’enfants pour en observer les tissus au microscope. Cela en fait l’une des meilleures connaisseuses du cerveau du jeune enfant. C’est aussi une scientifique controversée, quasiment devenue une paria quand elle a remis en question le syndrome du bébé secoué, en 2001. Aujourd’hui retraitée, elle vit en Cornouailles, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Nous échangeons par visioconférence. « J’ai été radiée de l’Ordre des médecins, me raconte-t-elle sans colère. J’ai subi un procès de six mois avant d’être réhabilitée. Cette affaire m’a pris toute mon énergie. Pendant les dix dernières années de ma ­carrière, je n’ai presque plus rien publié. » 

Une nuit de détresse, Alexandre écrit cinq pages à Waney Squier. Il lui demande d’étudier le cas de son fils. « J’ai tout de suite pensé que j’avais affaire à quelqu’un de sincère. La première chose qui m’a marquée, c’est que cet enfant allait mal depuis des jours. Il peinait à se nourrir, à respirer. Cela ne collait pas avec la thèse d’un effondrement soudain dû à un secouement », m’explique-t-elle. Le lendemain, Alexandre reçoit cette réponse : « Je ne connais que trop bien ces histoires. Sachez qu’à partir de maintenant vous n’êtes plus seul. » 

Dans la presse, le nom de Waney Squier est associé à celui de Lorraine Harris, une jeune femme condamnée à trois ans de prison pour avoir secoué, et tué, son enfant. L’affaire rappelle que le docteur Squier a, au début de sa carrière, fermement cru au syndrome du bébé secoué. Désignée comme experte lors du premier procès de la jeune femme, en 2000 à Nottingham (Angleterre), elle avait épousé la thèse de l’accusation, et conclu que l’enfant avait succombé à un secouement. « Vous ne pouvez pas faire des recherches sur tous les sujets sur lesquels on vous demande d’intervenir. Parfois, vous répétez sans vous poser de questions ce qui est écrit dans les manuels. »

Un changement d’avis salvateur

Quelques mois plus tard, alors que Lorraine Harris dort en prison, Waney Squier tombe sur une publication d’une consœur neuropathologiste, Jennian Geddes. Cette dernière,  après avoir examiné cinquante bébés, estime que les lésions communément attribuées au secouement pourraient être dues à un manque d’oxygène dans le cerveau. « J’ai décidé d’examiner de plus près le syndrome du bébé secoué. Et j’ai réalisé qu’elle avait raison. L’hypothèse selon laquelle ces saignements sont causés par un traumatisme est fausse. » 

Waney Squier exprime publiquement ses doutes. Ses déclarations n’échappent pas à l’avocate de Lorraine Harris. Lorsque la jeune mère est jugée en appel, le docteur Squier est du côté de la défense. Elle explique à la cour avoir changé d’avis. En 2005, Lorraine Harris est acquittée. Mais elle n’a pas pu assister à l’enterrement de son fils, son mari l’a quittée et l’enfant qui lui restait a été placé. « Sa vie a été dévastée. Comment voulez-­vous que l’establishment médical reconnaisse ses erreurs ? Si un jour le SBS est discrédité, des milliers de personnes devront être rejugées. 250 personnes sont condamnées chaque année en Angleterre, 1 500 aux États-Unis. Si on remonte aux années 1970, combien de personnes ont été emprisonnées ou ont vu leur enfant placé pour rien ? » Le nombre de condamnations en France est impossible à établir, la justice ne distinguant pas les cas de SBS des autres affaires de violences familiales.

Est-ce pour ne pas avoir pu préserver Lorraine Harris que Waney Squier prend fait et cause pour Alexandre ? « Je ne crois pas qu’en secouant un bébé vous puissiez produire des hématomes sous-duraux, des hémorragies rétiniennes et des lésions cérébrales, sans qu’il y ait aucune trace extérieure visible, dit la chercheuse britannique. Il devrait au moins y avoir des lésions de la nuque ou de la moelle épinière. » En regardant les images du cerveau d’Eitan, Waney Squier trouve une autre explication. D’après elle, le bébé serait mort d’une thrombophlébite. Un caillot de sang dans son cerveau aurait provoqué les saignements sous-duraux.

Alexandre garde dans un coin de sa tête l’histoire de la basketteuse que lui a racontée le policier pendant la garde à vue. Un jour, il interroge Waney Squier : « Crois-tu que j’aie pu tuer mon fils sans le vouloir en le sortant trop vite du lit ?

— Non, je ne le crois pas. Et je trouve injuste que tu te poses cette question. »

En 2016, Grégoire Étrillard demande une contre-expertise. Le juge d’instruction mandate trois nouveaux médecins. Ils doivent notamment répondre à la question suivante : « Peut-on, dans le cas d’Eitan, exclure le diagnostic d’une maladie préexistante, notamment d’une thrombose veineuse ? » L’un de ces experts, Jean-Claude Mselati, est un homme un peu raide, qui porte une cravate fermement nouée sous sa blouse blanche. Contrairement à Waney Squier, il croit au syndrome du bébé secoué. Mais il conteste la position de la Haute Autorité de santé, « qui ne permet aucune nuance ». 

Aujourd’hui pédiatre à l’hôpital d’Orsay, dans l’Essonne, il a commencé sa carrière comme chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Necker. « Les traumatismes graves de toute ­l’Île-de-France nous arrivaient. Je vois des hématomes sous-duraux chez des nourrissons depuis toujours. À l’époque, on essayait de comprendre. » D’après lui, des enfants fragiles ou porteurs de certaines maladies peuvent saigner sans avoir été secoués. C’est le cas, dit-il, des enfants hydrocéphales : leur tête, en grossissant plus vite que la moyenne, étire les veines, qui peuvent se rompre et provoquer un écoulement de sang. Quant aux hémorragies rétiniennes, elles ne sont que le prolongement de l’hématome sous-dural et n’ont pour lui rien de surprenant.

Un fol espoir suivi d’une dépression

Dans 80 % de ses expertises, Jean-Claude ­Mselati estime qu’il y a des explications alternatives au secouement. « Parfois, je suis déjugé par les magistrats. D’autres fois, ils sont ravis que je puisse les aider. » Il dit faire ces expertises « pour rendre service », parce que « ne pas prendre position serait manquer de courage ». Proche de la retraite, l’expert revendique « quelques heures de vol » et une liberté de ton que ses jeunes confrères ne peuvent pas se permettre. Il assure qu’au nom de la protection de l’enfance le système « fracasse des familles ». « Des enfants retirés à tort à leurs parents, j’en ai vu beaucoup », m’assure Jean-Claude ­Mselati.

On imagine les espoirs qu’Alexandre et son avocat placent dans sa contre-expertise. En juin 2016, celle-ci arrive sur le bureau de ­Grégoire Étrillard. Elle confirme sans réserve le diagnostic de secouement, au motif qu’aucune autre cause n’est retrouvée dans le dossier médical. 

Alexandre sombre dans une profonde ­dépression.

Waney Squier, la neuropathologiste britannique, est devenue l’amie d’Alexandre. Elle vient d’être contactée par un autre père, Cyrille Rossant, chercheur en neurosciences, employé par l’International Brain Laboratory de Londres. Un homme discret,  aux mains de pianiste, qui s’exprime d’une voix fluette. Tout semble l’opposer à Alexandre, sauf que lui aussi a un fils, David, qui a été diagnostiqué « bébé secoué ». Diplômé de Normale sup en mathématiques, Cyrille avance dans la vie avec la prudence des scientifiques, plus enclin à douter qu’à conclure. Si quelqu’un lui avait dit qu’un jour il remettrait en cause la Haute ­Autorité de santé, il aurait sans doute été le dernier à y croire. « Pour moi un médecin a fait dix ans d’études, il ne peut pas se tromper. »

Un père accusé puis disculpé décide de se mobiliser

Au printemps 2016, son fils de 5 mois, un enfant jusque-là facile, se met à vomir régulièrement. Trois pédiatres concluent à des épisodes de gastro-entérite. La mère de Cyrille, médecin généraliste, s’aperçoit sur des photos que son petit-fils a une grosse tête. « Elle ne nous a rien dit, mais craignait qu’il ait un problème neurologique. »

À Pâques, Cyrille et sa famille sont à Nice, chez l’attentive grand-mère. Elle insiste pour emmener le petit David à l’hôpital, convainc ses confrères des urgences pédiatriques de lui faire passer des examens complémentaires. Le scanner cérébral montre des hématomes sous-duraux. « On nous parle alors d’un syndrome du bébé secoué. On nous explique qu’il faut faire un fond de l’œil pour confirmer ou infirmer le diagnostic. » L’enfant a bien du sang au fond des yeux. Selon les recommandations de la Haute Autorité de santé, il coche toutes les cases du SBS.

Quelques jours plus tard, les jeunes parents sont face aux employés de l’Aide sociale à l’enfance. Ils ne pleurent pas et cela déconcerte les travailleurs sociaux. « On est pudiques dans la famille », justifie Cyrille, la voix tremblotante. Son fils est placé trois semaines.

Cyrille et sa femme seront mis hors de cause par l’expertise de Caroline Rey-Salmon,  membre du groupe de travail de la HAS. Celle-ci date le secouement à un moment où l’enfant était gardé par sa nounou, une professionnelle de vingt ans d’expérience, considérée comme irréprochable par tous ses anciens employeurs. Mise en examen, celle-ci tente de se dédouaner en chargeant Cyrille et sa femme. Pour tous, le cauchemar s’arrête le jour où Jean-Claude ­Mselati, dans une contre-expertise, conclut à un « auto-secouement » de l’enfant. « Il penchait pour une hydrocéphalie. Il nous a dit qu’il n’y avait peut-être rien eu, ou alors quelque chose de très léger. »

Cet avis médical laisse Cyrille sur sa faim. Pendant ces quelques mois, il a rencontré d’autres familles dans la même situation que la sienne. « Je me disais que s’il y avait une erreur, elle était répétée dans tous les services. » Le chercheur plonge dans la littérature médicale. Il privilégie d’abord les sources officielles, tombe un jour sur le nom de Waney Squier. « J’imaginais une antivax, une complotiste. Je me suis d’abord interdit de lire ses articles. » Lorsqu’il se décide à la rencontrer, il se retrouve face à une femme élégante au parfait phrasé britannique, se surprend à trouver son discours sensé. « J’ai toujours cru que la vérité était du côté du consensus scientifique. Pour la première fois de ma vie, les marginaux me semblaient avoir raison. »

Cyrille rencontre Alexandre autour d’une bière en juin 2017. « Il parlait tout le temps. Il pleurait aussi. Je n’avais jamais vu quelqu’un dans une telle désespérance. » L’histoire d’Alexandre est la pire qu’il ait entendue. « La triade, la côte fracturée, cela faisait quand même beaucoup. Je me suis demandé s’il était vraiment innocent. Lui-même avait des doutes sur sa propre culpabilité à cause de cette histoire de sortie du lit. »

Cyrille dit qu’il a de la chance. Son fils n’a été placé « que » trois semaines. Il n’a eu aucune séquelle et a aujourd’hui un petit frère. Mais quand sa femme est tombée enceinte de leur deuxième enfant, Cyrille, le matheux au sang froid, a sérieusement envisagé d’installer une caméra qui filmerait la chambre du bébé jour et nuit. Je lui demande comment il tient, au milieu de toutes ces familles brisées. Il se tait, me montre des photos sur son téléphone. Ses enfants, petits blonds à la coupe au bol, rient sur un toboggan. Je regarde l’écran, puis leur père qui les regarde. Il pleure.

Quelques mois après leur rencontre, Alexandre présente Cyrille à son avocat, Grégoire Étrillard. Ils sont désormais trois à faire front. Cyrille fonde avec d’autres parents et nounous l’association Adikia, « injustice » en grec. Elle réunit aujourd’hui quatre cents familles. 

En Suède, la SBU, équivalent de la Haute Autorité de santé française, publie en cette année 2017 un rapport déconcertant. Pendant dix-huit mois, six chercheurs ont passé en revue la littérature scientifique, plus de trois mille articles, pour arriver à cette conclusion : le syndrome du bébé secoué ne repose sur aucune preuve scientifique. « Ces articles prennent pour acquis que le secouement provoque des hématomes sous-duraux, des hémorragies rétiniennes et un œdème cérébral. Mais le lien entre le secouement et les symptômes n’a jamais été mis en évidence », m’explique l’un des auteurs, le professeur de médecine légale Anders Eriksson. Il en est le premier surpris. « Personne ne s’attendait à cela, et nous non plus, me confie-t-il. Tous les médecins de ma génération ont appris qu’un enfant qui présente des hématomes sous-duraux, des lésions cérébrales et des hémorragies rétiniennes a été secoué. »

À Paris, le rapport de la SBU met le docteur Anne Laurent-Vannier en colère. « Bien sûr, on ne peut pas prendre des enfants que l’on secoue en faisant varier l’intensité et la fréquence, et ­comparer leur cerveau avec celui d’une population de contrôle. » Cela ne doit pas empêcher, m’explique-­t-elle, de « raisonner avec la maltraitance comme avec n’importe quelle maladie. Quand vous avez certains signes, vous pouvez dire que vous avez la rougeole ou la coqueluche. Eh bien, quand vous voyez un enfant avec une rupture de veines ponts, du sang partout en nappes dans le cerveau et des hémorragies rétiniennes, vous pouvez être certain que l’enfant a été secoué ».

En France, les positions se durcissent

L’année où la Suède remet en question le syndrome du bébé secoué, la France fait le chemin inverse. La Haute Autorité de santé actualise ses recommandations. De « probable » en 2011, le diagnostic en cas d’hématomes sous-duraux et d’hémorragies rétiniennes devient « certain » en 2017. Dans ce document officiel de la HAS, les médecins défendant d’autres thèses sont, à quatre reprises, qualifiés de « négationnistes ». Cette nouvelle mouture est signée par l’ensemble des sociétés savantes de médecine, à l’exception notable de la Société française de neurologie pédiatrique (SFNP), pourtant spécialiste du cerveau des enfants. Le débat a été houleux. 

Jean-Michel Pédespan, chef du service de neuropédiatrie au CHU de Bordeaux, était chargé de relire ce document au nom de la SFNP. Déjà peu satisfait du texte de 2011, il s’alarme du ton « encore plus péremptoire » des nouvelles recommandations. « Le texte pose comme une équation : hématome sous-dural + hémorragie rétinienne = bébé secoué. Or il y a des facteurs prédisposants, dont il faut tenir compte. Une imagerie, aussi moderne soit-elle, ne vous donnera pas de certitudes. » Ce texte, « dangereux » en soi, provoque d’après lui des réactions épidermiques qui le sont presque autant. « Il ne faut pas non plus, sous prétexte de dénoncer ce texte trop catégorique, tomber dans un discours inverse, laissant entendre que les bébés secoués n’existent pas, m’explique-t-il. On en voit et il faut alors que des décisions soient prises en urgence. Cela doit être fait par des neuropédiatres, qui connaissent le mieux le cerveau des enfants. » Jean-Michel Pédespan estime que le débat a été confisqué par les ­radiologues et les médecins légistes, surreprésentés dans le groupe de travail de la HAS. Au vu des recommandations de 2017, il n’a manifestement pas été écouté. 

Au printemps 2017, Grégoire Étrillard demande à la juge d’instruction d’entendre le professeur suédois Anders ­Eriksson, Waney Squier et une poignée d’autres chercheurs étrangers. Estimant que « les thèses retenues par la défense sont minoritaires », la magistrate refuse. Hors procédure pénale, Cyrille et l’avocat demandent au professeur Christian Marescaux, ancien chef de l’unité neurovasculaire du CHU de Strasbourg, de se pencher sur le dossier médical d’Eitan. Ce médecin à la retraite l’épluche à la loupe, bénévolement. Il s’arrête sur une note manuscrite au bas d’une analyse sanguine du bébé. Le prélèvement, effectué peu après l’hospitalisation à Trousseau, montre un taux de procalcitonine trente fois supérieur à la moyenne. Or le taux de cette hormone flambe en cas d’infection. Le professeur y voit la preuve que le bébé est arrivé à l’hôpital avec une infection grave. 

Le professeur Marescaux sollicite Bernard Échenne, un neuropédiatre réputé, aujourd’hui à la retraite. Celui-ci met un troisième médecin dans la boucle : le professeur québécois Guillaume Sébire, un des seuls spécialistes au monde des pathologies vasculaires du nourrisson, à l’hôpital des enfants de Montréal. Les trois professeurs tombent d’accord. Pour eux, Eitan n’est pas mort du syndrome du bébé secoué, mais d’une thrombophlébite cérébrale, causée par une méningite bactérienne. Celle-ci aurait provoqué la formation d’un caillot dans un sinus – une veine du cerveau –, causant les saignements intracrâniens. « Il est ahurissant qu’on poursuive cette famille !!! », écrit Bernard Échenne à l’avocat Grégoire Étrillard.

En octobre 2019, six ans après les faits, Alexandre comparaît enfin devant la cour d’assises de Paris. Pour Philippe Courroye, l’avocat général, Alexandre est un acteur « sans gloire ni réussite » qui s’est vengé de ses échecs sur son fils d’un mois et demi.  « J’aimais mon enfant et je ne comprends toujours pas pourquoi je suis là », déclare Alexandre à la barre.

L’avocat général pointe qu’un jour il a mal remis la jambe de son fils dans le porte-bébé. Un autre, il lui a donné une tape un peu forte pour qu’il fasse son rot. Le pédiatre, lui, assure que c’était un père attentif, présent à chaque rendez-vous. Ses beaux-parents précisent que c’est à lui que ses filles veulent parler quand elles ont un chagrin.

La salle d’audience prend rapidement des airs de bataille rangée. D’un côté, les spécialistes ayant rendu la première expertise de SBS, accompagnées du docteur Anne Laurent-Vannier, venue de sa propre initiative. De l’autre, une poignée de proches d’Alexandre, ainsi que les professeurs Sébire et Marescaux. Cités comme témoins par la défense, ils sont venus torpiller les thèses médicales de l’accusation. « Je témoigne parce que j’ai l’intime conviction qu’il ne s’agit pas d’un SBS et je veux éviter une erreur judiciaire », avance Guillaume Sébire, tout juste arrivé de Montréal. Au premier rang, Cyrille prend tout en notes.

Les expertes maintiennent leur position. C’est « un cas d’école de bébé secoué », selon la radiologue Catherine Adamsbaum. À la barre, le contre-expert Jean-Claude Mselati nuance sa position. Il se dit perturbé par le taux élevé de procalcitonine, signe d’infection qu’il n’avait pas vu, et estime que le débat médical aurait dû avoir lieu avant.

Il est longuement question de la onzième côte, censée avoir été cassée. La légiste Caroline Rambaud, membre du groupe de travail de la HAS, admet, embêtée, qu’elle a détruit le prélèvement sans l’avoir analysé. Une destruction de preuve doublée d’une faute morale, s’indigne la défense. La disparition du prélèvement empêche toute nouvelle analyse. Les médecins cités par la défense estiment que la côte a pu être cassée dans l’urgence des manipulations, en réanimation. L’avocat général éructe contre ces « témoins déguisés en experts » : « Cela ne se fait pas. C’est la première fois que je vois ça ! »

Le 4 octobre 2019, Alexandre est acquitté. L’avocat général Philippe Courroye avait requis sept ans de réclusion. Il écrit à son supérieur hiérarchique pour se plaindre des conditions du procès. Il joint à sa lettre deux courriers. Dans le premier, les expertes judiciaires membres du groupe de travail de la HAS s’insurgent d’avoir été mises en débat contradictoire avec la défense. Dans le second, Anne Laurent-Vannier, pourtant ni experte ni témoin dans ce procès, s’émeut que « le diagnostic de bébé secoué n’ait pas été retenu », alors « qu’en France un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents ». Le ministère public fait appel.

Bernard Échenne n’a pas la réputation d’un homme commode. On le dit bourru et tempétueux. Son CV donne le tournis. Agrégé de maladie infectieuse et de pédiatrie, il a fondé la Société française de neurologie pédiatrique et présidé la Société européenne de neurologie pédiatrique de 2012 à 2014. Ancien chef du service de neuropédiatrie du CHU de ­Montpellier, il a exercé aux quatre coins du monde. Il passe sa retraite à Padern, minuscule village des Corbières, où son grand-père était boulanger. Il vient me chercher à la gare de Perpignan en 4×4, l’air un peu surpris que je le dérange dans les montagnes de son enfance. Je m’étonne de la virulence de la querelle médicale. Il rétorque: « Vous imaginez, depuis vingt ans, combien d’innocents ils ont envoyé en prison ? Ils se serrent les coudes. Ils ne peuvent plus changer d’avis. » 

Un contradicteur taxé de négationnisme

À 78 ans, il s’est fait une spécialité de la défense des parents mis en cause dans les affaires de bébés secoués. Il intervient bénévolement, paie souvent lui-même ses billets de train pour se rendre aux procès. Chaque semaine, un nouveau dossier arrive sur son bureau, dans la véranda d’une petite maison en bazar. Il les classe à sa manière. Ceux qu’il a lus jonchent le sol, les autres s’entassent sur sa table. En tout, une bonne trentaine, de toutes les couleurs. Il ne les accepte pas tous. « Je ne nie pas qu’il y ait des cas de maltraitance, ni que des sévices puissent provoquer des hématomes sous-duraux. Ce n’est pas pour autant que tous les hématomes sont dus à des sévices. On ne peut pas avoir cette seule hypothèse en tête. » Ce positionnement lui vaut, de la part des médecins de la HAS, le surnom de « chef de file des négationnistes ». 

Bernard Échenne attrape mon cahier à spirales, dessine un cerveau sur une page. Il m’explique que certains enfants ont un terrain fragile. Dans leur cas, un petit choc suffit à produire des hématomes sous-duraux. Comme d’autres neuropédiatres, il affirme avoir vu plusieurs fois des enfants hospitalisés dans son service saigner spontanément. Ses détracteurs disent qu’il fait de la médecine à la papa, ignorant les apports de l’imagerie moderne. Il balaie l’argument. « L’image dit que ça a saigné, point. Elle ne dira jamais pourquoi ni comment ça a saigné. Qu’on puisse prétendre l’inverse me désole sur le plan intellectuel. Tant qu’on n’a pas pu reconstituer le cerveau du jeune enfant, personne n’aura de preuve. Ni la Haute Autorité de santé, ni nous. En médecine, il faut être modeste. Le principe de base, c’est qu’on ignore 99 % de ce qui se passe. » Pour Eitan, Bernard Échenne a néanmoins des certitudes. « C’est une méningite qui s’est compliquée d’une thrombophlébite. L’hôpital s’est trompé. Cette histoire est une monumentale erreur de diagnostic. »

De retour des Corbières, j’appelle le docteur Jean-Claude Mselati pour évoquer les explications alternatives au syndrome du bébé secoué. Il mentionne à son tour le cas des enfants hydrocéphales. « Là, c’est évident, même si ce n’est pas reconnu par la HAS. » Il évoque ensuite le cas, « beaucoup plus difficile », des thromboses. « Il faut être très vigilant. J’en ai vu une seule fois, dans un dossier où j’étais en plus mandaté comme expert. » Il me déroule toute l’histoire d’Eitan. Et avoue : « Je suis passé à côté. »

Mi-novembre, le procès en appel s’ouvre à la cour d’assises de Melun, petite pièce sans fenêtres. Alexandre est de nouveau sur le banc des accusés. Il garde près de lui un sac d’affaires, au cas où il serait incarcéré à la fin de la semaine.  « Je suis obligé de le préparer à cette éventualité, explique son avocat. J’ai des clients, pères de famille innocents comme lui, qui ont pris quinze ans. »

Depuis le premier procès, les lignes ont bougé. Plus personne ne nie qu’Eitan avait une thrombose. Cela n’empêche pas les expertes de la HAS de maintenir fermement leur diagnostic de secouement. Les professeurs Échenne et Sébire répètent qu’il s’agit d’une erreur médicale, sur le point de devenir une erreur judiciaire.

David Hill, président de la cour, ne cache pas son agacement : « Tout le monde se serait trompé, sauf vous ? Vous seriez donc meilleurs que Necker ? 

— Ce n’est pas une critique cinglante vis-à-vis de mes collègues. C’est une maladie rare qui touche un enfant sur cent mille », se défend Guillaume Sébire.

 Les deux professeurs sortent de l’audience chamboulés. « Ils veulent le condamner, c’est clair », estime Bernard Échenne. 

Christian Marescaux, le premier à avoir détecté l’infection d’Eitan, a fait le déplacement depuis Strasbourg pour témoigner. Il restera dans la salle des Pas perdus. Juste avant qu’il ne passe à la barre, le président David Hill explique qu’un article du Code de procédure pénale permet de renvoyer l’affaire si un témoin contredit un expert. Face à cette menace de renvoi, la défense renonce à ce témoin. 

Le doute médical est reconnu, mais…

Plus prudent que lors de notre échange téléphonique, Jean-Claude Mselati juge la thèse de la défense « plausible ». « Ce n’est pas impossible. Je n’ai pas de certitude », répète-t-il. Son témoignage ébranle la cour. Dès qu’il le peut, le président David Hill ramène Alexandre à ses déclarations de garde à vue. Chaque jour sont rappelés « le geste d’un mec qui a déconné », « la tête qui a ballotté ». Alexandre tente d’expliquer que les réponses lui ont été suggérées par l’officier de police. Il assure qu’on lui a montré les photos de l’autopsie de son fils pendant la garde à vue – ce qui n’est pas noté sur le procès-verbal. Manifestement, le président n’en croit rien. « Le geste que vous avez décrit, ce ne sont pas les enquêteurs qui vous l’ont mis dans la bouche », tranche-t-il. Philippe ­Courroye porte à nouveau la voix de l’accusation. Il requiert cinq ans de prison, dont quatre avec sursis, une peine bien moindre que celle demandée en première instance. « Si la culpabilité n’était pas retenue, la justice ne passerait plus jamais dans les affaires de bébés secoués. On ne pourrait plus condamner les auteurs de ces violences. Eitan vous dit une chose, et avec lui tous les bébés secoués : protégez-nous. » 

Jamais, pendant ces cinq jours de procès, la tension n’est retombée. « On a tenté de museler la défense », plaide Grégoire Étrillard. Il craint que son client ne soit condamné « pour l’exemple, pour sauver le système et les experts ». Après cinq heures de délibéré, Alexandre est reconnu coupable. Il est condamné à cinq ans d’emprisonnement avec sursis. Une peine plutôt faible au regard des chefs d’accusation. La cour a reconnu le doute médical. Ses motivations s’appuient sur les déclarations de garde à vue. Le soir même, Alexandre m’annonce qu’il formera un pourvoi en cassation. Si son recours est accepté, il sera rejugé. Pour dire son innocence, il est prêt à risquer à nouveau la prison.

Publié dans le numéro 58 de XXI

L’icône féministe qui pensait trop mâle

En 1971, Erin Pizzey fonde le premier abri pour femmes battues, dans l’ouest londonien. Érigée en héroïne du mouvement féministe, elle est aujourd’hui rayée des mémoires. Pas étonnant : cette pionnière radicale fraie avec les thèses des masculinistes.

Par Laurène Daycard

Illustrations Marie Mohanna

Quand elle revient en Angleterre en 1997, à presque 60 ans, après seize ans d’exil à l’étranger, Erin Pizzey atterrit, criblée de dettes, dans un hôtel pour sans-abri. « Battue ? Erin ­Pizzey ? Oui, un petit peu », titre le quotidien The ­Independent. À l’époque, on sait encore qui est cette femme, et ce qu’elle a représenté aux yeux de milliers d’autres, en Grande-­Bretagne, aux États-Unis, en France, partout où a été traduit son best-seller des années 1970 Crie moins fort, les voisins vont t’entendre, un essai pionnier sur les violences intrafamiliales. Aux prémices de l’ébullition féministe, en 1971, Erin Pizzey, mère au foyer et mariée à un ancien de la Royal Navy, a ouvert ce que les historiennes des violences conjugales considèrent comme le premier refuge d’envergure au monde pour femmes battues. En dehors des cercles militants, ces abus étaient relégués à la sphère privée, sans réelle législation pour les punir.

Ce centre se situe à Chiswick, quartier résidentiel de l’Ouest londonien. Toute rescapée peut y être hébergée gratuitement avec ses enfants, bénéficier de conseils juridiques et d’accompagnement dans les démarches avec les services sociaux. Des caméras du monde entier s’y déplacent. Des célébrités comme les rockers de The Who apportent leur soutien. La reine Elizabeth salue le « phénomène ­Pizzey ». C’est une icône. Une héroïne. Sans moyens, mais dotée d’un charisme certain, la ­Londonienne inspire la création de foyers pour femmes battues ailleurs en Grande-Bretagne et dans le monde, comme dans les Hauts-de-Seine, avec le centre Flora-Tristan, à l’initiative de Simone de Beauvoir, en 1978.

Un demi-siècle plus tard, Erin Pizzey s’est comme évaporée des archives de Refuge, l’organisation héritière de Chiswick, qui gère aujourd’hui 48 centres. Le nom de la fondatrice ne figure nulle part sur le site internet de cette importante œuvre de charité, affichant en 2019 un chiffre d’affaires de 17 millions de livres (20,3 millions d’euros). Du haut de ses 82 ans, elle est toujours en vie. Son compte Twitter affiche près de 7 000 abonnés, dont une partie se revendique MRA (men’s rights activists), les militants pour les « droits des hommes ». La centaine de comptes qu’elle suit en retour laisse peu de doutes sur l’état actuel de ses idées, comme cet internaute stipulant en guise de biographie : « Le féminisme est une enfant gâtée, convaincue qu’elle sait tout et qui arrache le volant à son père pour diriger la voiture droit dans le mur. » Ou celui qui inscrit :  « Le féminisme est un cancer. »

Depuis sa sortie de l’hôtel pour sans-abri, il y a vingt-trois ans, l’octogénaire occupe un logement social à Twickenham, une zone huppée du Grand Londres, bordée par la Tamise. Elle vit dans une allée de maisons en brique, décorées d’un porche à lambrequin, avec des parterres de fleurs méticuleusement entretenus. Seul le numéro 29 fait exception, avec ses herbes folles. Elle y occupe le dernier étage, une mansarde aménagée en studio biscornu. Quand j’arrive, la porte de son appartement est déjà ouverte.

Monotonie, dépression et révélation

L’hôtesse trône quelques marches plus haut, au bout du couloir, sur un canapé de cuir noir. C’est la pièce principale : un coin chambre, dissimulé par une bibliothèque, et l’espace salon. Je reconnais le visage avenant et la stature imposante observés sur les archives en ligne. À son cou, un bouton rouge, pour appeler les urgences – elle a survécu à une attaque cardiaque et un cancer. Et la grosse croix chrétienne, incrustée de quelques pierres, qu’elle portait à la grande époque. « Je l’ai achetée sur un marché de Singapour », sourit-elle. C’était peu après la naissance de son aînée, Cleo, en 1961. Elle vivait en Asie avec son mari, Jack Pizzey. De retour en Angleterre, le couple achète dans l’Ouest londonien, encore abordable, en lisière de Chiswick. « Ma belle-mère qualifiait cette zone de “taudis” », s’agace-t-elle. Parce que la façade est arrondie, Cleo et son petit frère, Amos, la surnomment leur « Maison Blanche ». Son mari quitte la Navy pour devenir un reporter populaire de la BBC.

« J’étais complètement dépendante de lui. Je n’ai jamais su combien il gagnait. » Jack lui laisse chaque semaine de quoi payer les courses. « Je me sentais vraiment isolée. » Elle souffre de ce « mal qui ne dit pas son nom », une expression qu’elle découvre en lisant La Femme mystifiée, de l’essayiste américaine Betty Friedan, paru en 1963. Une épidémie de dépression guette les ménagères des classes moyennes aisées des banlieues blanches et occidentales, épuisées de jouer aux mères au foyer épanouies.

Une brèche s’ouvre sur ce quotidien monotone lorsqu’elle ouvre le Guardian en 1969 : la journaliste Jill Tweedie chronique l’émergence d’un Women’s Lib, un mouvement de libération des femmes. Il y est question de « sororité », un concept qui lui paraît formidable. « J’attendais ça depuis toujours : un espace où nous cessons d’être en concurrence les unes avec les autres. Où l’on pourrait se donner des conseils. » 

Erin n’a pas encore 30 ans lorsqu’elle assiste à sa première soirée militante. Elle confie pour la première fois les enfants à Jack et s’apprête en conséquence : maquillée et en robe. Mais quand une certaine « Artemis » lui ouvre la porte, elle comprend qu’elle n’est pas dans le thème. Le malaise se poursuit lorsqu’elle remarque un poster à la gloire du maoïsme.

Durant son enfance, son père, diplomate en Chine, avait été placé par le régime communiste en résidence surveillée pendant trois ans, avec son épouse et leur fils en bas âge, le futur romancier à succès Daniel ­Carney. Durant ces trois années d’absence, Erin était scolarisée chez des religieuses dans le Dorset. L’été, elle séjournait en pension, auprès d’une éducatrice, « Miss ­Williams », figure féminine qui la fascine. « Elle était extrêmement grosse. Elle avait conduit des ambulances pendant la guerre. Je voulais lui ressembler, devenir moi aussi une femme autonome, qui ne se définit pas au travers de ses relations avec les hommes. »

Quand, adulte, elle participe à cet événement féministe, chez Artemis, elle a l’impression d’être plus incitée à se victimiser qu’à conquérir son indépendance. Artemis lui enjoint de former un « groupe de prise de conscience », ces cercles de parole intimes et non mixtes à la base de la seconde vague du féminisme. Son sang ne fait qu’un tour : « C’est un vocabulaire communiste ! » On l’interroge sur les raisons de sa présence. « Je me sens seule et isolée. Je veux rencontrer d’autres femmes », admet-elle. « Non, ton problème, c’est que ton mari t’oppresse », lui répond-on. Ce qui achève de la crisper : « J’ai le loisir de rester avec mes enfants, pendant que mon mari travaille pour rembourser l’emprunt. On peut m’appeler une esclave au foyer, mais, au moins, j’ai du temps libre. »

Combat, bénévolat et inauguration

Avec quelques réfractaires du Women’s Lib, elle crée son propre groupe pour « s’impliquer dans des changements à l’échelle locale ». Elles mènent campagne contre la hausse du prix des denrées alimentaires et la suppression par Margaret ­Thatcher, alors secrétaire d’État à l’éducation, de briques de lait pour les écoliers. Bientôt vient le désir d’un lieu à soi, où chacune pourrait avoir sa clé. À force d’insistance, leur conseil d’arrondissement, le borough de Hounslow, leur octroie l’usufruit d’une petite maison, abandonnée depuis six ans, et promise à la destruction, dans une rue de Chiswick, au 2 Belmont Terrace. Le terme de « taudis » est adéquat. Les murs suintent d’humidité. C’est infesté de rats. Il n’y a ni salle de bains ni eau chaude, les toilettes sont dans la cour. Erin et ses comparses s’empressent de tout remettre en état.

Grâce au bouche-à-oreille, de plus en plus de bénévoles se joignent à la tâche : des jeunes mères, des enseignantes, des secrétaires, une plombière. Une cuisine est installée au rez-de-chaussée, une enseigne « Women’s Aid », accrochée au fronton. Quelques semaines après l’inauguration, en 1971, une voisine arrive et soulève son pull. Elle a le buste couvert d’hématomes. « Personne ne m’aide », se désespère-t-elle. Cette phrase fait écho en Erin. 

Blessures, rupture et ouverture

Erin Pizzey a grandi dans une famille dysfonctionnelle. Sa mère, infirmière canadienne désargentée, se fantasmait des origines aristocratiques. Elle était partie soigner des blessés à Shanghai, et trouver un bon parti. Sa fille la décrit comme frivole, peu intéressée par la maternité, et même cruelle. « Je ne l’aimais pas. Mais je détestais encore plus mon père. » Ce diplomate issu d’une lignée de prolétaires irlandais terrorisait les siens à chaque accès de colère. Son épouse multipliait les tentatives, infructueuses, pour s’en séparer. Erin se souvient d’un jour, à 14 ans, où sa mère craignait son retour de mission. « Elle semblait terriblement inquiète. Elle répétait : “Je ne veux pas qu’il vienne dans mon lit.” Ça m’a plongée dans un tel état d’angoisse que je suis restée debout toute la nuit à les épier à travers l’embrasure de la porte. J’avais un grand couteau de cuisine. S’il était allé dans son lit, je les aurais arrêtés. Heureusement pour lui, il le lui a juste demandé. Elle a dit non. Il n’a pas insisté et je n’ai donc pas eu à le tuer. »

Face à l’inconnue qui lui révèle ses blessures, Erin ne peut rester indifférente. Elle lui offre le gîte pour la nuit, chez elle, à la « Maison Blanche ». Elle en informe Jack, sans plus. « Il n’a jamais été très intéressé par mes activités. » Bientôt, elle découvrira que son mari est volage, ce qui précipitera leur couple vers la rupture. Cette nuit-là, le compagnon de leur invitée, qui avait dû se faire communiquer l’adresse par téléphone, tambourine à la porte. « Je ne suis pas un homme violent », l’imite Erin d’une voix caverneuse, en riant. Elle redevient sérieuse : « J’ai compris à ce moment-là que je n’avais peur d’aucun homme dans ma vie, sauf de mon père. »

Les jours suivants, des lits d’accueil d’urgence sont installés à l’étage de ­Belmont Terrace. Erin a 32 ans et vient de fonder, presque malgré elle, le tout premier refuge. Une règle d’or est édictée : interdit de refuser l’accueil de nuit aux femmes et à leurs enfants dans le besoin. De plus en plus de fugitives s’y abritent. Certaines ont les yeux au beurre noir, parfois des traces de brûlure de cigarette sur la peau, la mâchoire fracturée, et des séquelles de sévices toujours plus cruels. Quelques-unes souffrent de la gale. D’autres se prostituent pour survivre. Leurs enfants traumatisés se cognent la tête contre les murs. Des matelas s’entassent à même le sol dans le couloir.

À cause de ce chaos, « les bénévoles désertent vite l’équipe », regrette Erin. À une exception près, l’autre figure incontournable du lieu : Anne Ashby. Cette infirmière, décédée en 2005, avait fait la connaissance d’Erin au détour d’une promenade avec poussette au parc du quartier. « Elle avait du temps libre et n’était pas effrayée par les femmes dont chaque ­deuxième mot était “fuck” », s’amuse sa collègue. D’autres volontaires prêtent main-forte, y compris des hommes. « Pour les petits, c’était important de côtoyer des modèles positifs », insiste Erin.

L’organisation repose sur les résidentes. « À la différence des services sociaux, nous considérions que ce n’est pas parce que vous sortiez d’une relation violente que vous n’étiez plus en mesure de prendre vos propres décisions », appuie la fondatrice. Tous les matins, à 10 heures, une réunion se déroule dans le salon. « Elles avaient pour la première fois le luxe de s’asseoir avec d’autres personnes et de parler d’elles. Que faire aujourd’hui ? Que cuisiner ? »

En 1974, quand paraît son premier livre, Crie moins fort, les voisins vont t’entendre, 5 500 femmes ont déjà été reçues, selon l’autrice. Certains jours, le téléphone sonne plus de trois cents fois. L’essai a été rédigé dans l’urgence, la nuit, Erin attablée au comptoir de la cuisine de la « Maison Blanche », pendant que Cleo et Amos dorment. La prestigieuse Penguin Books le publie. Succès retentissant. « Moi, une voix issue de la classe moyenne, disant que les violences conjugales se déroulent derrière les portes closes des domiciles, cela a provoqué un énorme choc. »

En France, la journaliste et romancière Benoîte Groult rédige la préface, pour les Éditions des femmes : « C’est aux hommes et aux femmes dits civilisés qui s’émeuvent si vite devant les injustices lointaines d’écouter enfin ce qu’il se passe tout près d’eux. »  L’opus réunit de nombreuses lettres de victimes ou de survivantes, comme ces deux courriers anonymes :

« À 17 ans, j’ai épousé, j’ai le regret de le dire, un sadique tout à fait charmant avec tout le monde, sauf avec sa famille. Après la première semaine de mariage, il a commencé à me battre […]. J’ai souffert de malnutrition, de membres cassés et de bien d’autres choses encore, y compris de blessures à coups de couteau et d’angoisse nerveuse. »

« Je suis allée chez le docteur, il a fait venir une inspectrice des services de santé […]. Je n’arrivais pas à m’arrêter de pleurer. Le docteur m’a fait une ordonnance pour des calmants […]. Je reste assise des heures, et quand les pilules sont finies, les larmes reviennent. En ce moment, j’attends la visite de l’assistante sociale, qu’on m’a promise. On ne m’a donné ni le jour, ni l’heure du rendez-vous. »

C’est un brûlot contre l’incompétence des institutions supposées protéger ces personnes. « Chaque fois qu’une mère vient au service social, on lui dit qu’on ne peut rien faire pour elle, mais que l’on peut à la rigueur prendre ses enfants en charge. Ce n’est qu’un mauvais piège qui lui est tendu », assène l’autrice.

Maria Mourland est une ancienne pensionnaire de Chiswick. Je la retrouve un matin, dans un café du nord ouvrier de Londres. De longs cheveux auburn courent dans le dos de cette sexagénaire à la silhouette élancée. « Battre sa petite amie n’était pas un crime. La police était déjà venue chez moi, pour savoir quel était le problème, alors que j’avais le nez ensanglanté », rappelle cette native du Kent. À la fin de son adolescence, elle a fui une vie de famille chaotique pour s’engager avec un homme violent. Sans emploi, sans aide sociale à son nom et avec un bébé à nourrir, la jeune Maria se pense piégée jusqu’à ce qu’elle découvre dans un journal l’existence du refuge, en 1979. Trois mois plus tard, elle rallie la capitale. Elle y est abritée deux ans, avec sa fille, avant d’obtenir un logement social et de suivre une formation pour devenir famille d’accueil. « Je m’occupe d’adolescents en difficulté parce qu’ils ont eu des parents incapables. Je peux comprendre ce qu’ils traversent. Nous sommes nombreuses, parmi les anciennes, à nous être dirigées vers les métiers du soin. »

En 1973, le centre avait déménagé quelques rues plus loin, sur Chiswick High Road, au numéro 369. Le patron d’une entreprise de construction lui avait acheté une belle maison mitoyenne, avec fenêtre en encorbellement. La façade en pierre était fréquemment recouverte de banderoles « We love you Erin » ou « Battered wives need refuge », pour protester contre les menaces de fermeture du site par les autorités, sous prétexte de surpeuplement.

« Nous n’étions pas tout à fait le voisinage idéal, ironise Maria. Imaginez les multiples allées et venues tous les jours ! » Au fil des années, l’état de la maison s’était considérablement dégradé. Maria frissonne de dégoût quand elle repense « à toutes ces souris qui grouillaient la nuit au pied des lits ». Elle me parle de la baignoire toujours bouchée. Du cadavre de rat échoué sur la poêle à frire. Des heures passées à chasser les nuisibles, armés d’ustensiles de cuisine. Des « commandos poux », à la recherche de lentes sur les colocataires. Et même d’excréments sur les murs. « Nous étions parfois une centaine à cohabiter, pour une seule salle de bains », grimace Maria Mourland. Malgré le désœuvrement, il y avait beaucoup de joie. Elle raconte, malicieuse, ces sacs-poubelles chargés de vêtements, dons de riches bienfaitrices. Avec sa taille de guêpe, elle était l’une des rares à pouvoir les porter.

Ses souvenirs sont empreints de nostalgie, lorsqu’elle évoque ces nuits à se confier, dans la cuisine, entre survivantes, sur ce qu’elles avaient enduré, parfois pendant des décennies, sans réussir à quitter leur conjoint. Et sur les multiples stratagèmes pour prendre leur revanche. L’une crachait dans le dîner qu’elle servait à son tortionnaire. Une autre malaxait son pain sous ses aisselles. « Je suppose que tout ça était thérapeutique », suggère la rescapée. Elle décrit le même mécanisme que celui des cercles de prises de conscience du Women’s Lib, autrefois honnis par la fondatrice. « Ma vie a vraiment commencé le jour où je me suis installée ici, souffle-t-elle. Grâce à Erin, j’ai eu une vie heureuse. Je la vois très rarement, mais nous faisons partie d’une même famille. » Erin Pizzey résume : « La mission de ma vie a été d’aider les gens à surmonter les épreuves. » D’après elle, il est important d’avoir des « modèles » auxquels se raccrocher. C’est le rôle qu’elle espère avoir endossé auprès des survivantes. « Elle gardait un œil protecteur sur moi tout du long », dit Maria Mourland.

Le 26 octobre 1976, le Parlement britannique adopte la loi sur les violences domestiques et les procédures matrimoniales. Les femmes mariées peuvent enfin obtenir une protection juridique, y compris en phase de séparation, le moment le plus à risque pour un passage à l’acte meurtrier. Leurs bourreaux sont menacés d’expulsion du domicile, même s’ils en sont propriétaires. Erin Pizzey fête cette victoire en marge du mouvement des femmes battues. Une National Women’s Aid fédère depuis 1974 environ 80 refuges, selon l’historienne Gill Hague. En 1979, l’association Southall Black Sisters voit le jour pour défendre les femmes noires, asiatiques et afro-caribéennes. Mais « Chiswick Women’s Aid s’est unilatéralement séparée du reste du mouvement Women’s Aid pour faire cavalier seul », souligne cette universitaire.

Pour se distinguer, Erin développe ses propres théories sur l’origine des violences. En 1982, dans son livre Prone to Violence, l’innovatrice dresse une typologie des victimes entre les innocentes et celles qui seraient « enclines à la violence », du fait de leur contexte familial d’origine. Cette lecture psychologisante grossière nie l’impact du genre sur le terrain de l’intime. En France, les spécialistes se réfèrent à la notion d’« emprise » pour qualifier cette entreprise de destruction d’un homme sur sa compagne. En Grande-Bretagne, on parle plutôt de « contrôle coercitif », criminalisé par le Code pénal depuis 2015.

Gill Hague formule avec diplomatie : « Je ne dirais pas qu’Erin est oubliée, mais que les personnes qui l’ont côtoyée en sont toujours blessées. Cinquante ans après, ça reste un sujet de dispute. On s’en souviendra comme du premier refuge, mais Erin Pizzey voulait tout contrôler. » Gill Hague est l’une des rares expertes à m’avoir répondu. « On a peur d’être associées à une personne aussi controversée », avoue une sociologue. D’abord érigée en héroïne, la pionnière a été placée sur liste noire. 

Controverse, éviction et exil

« L’oubli est parfois naturel, parfois délibéré », analyse la journaliste Helen Lewis, attablée dans un bistrot à la mode près de London Bridge. En Grande-Bretagne, elle est la seule signature influente à s’être récemment intéressée à Erin ­Pizzey. À l’été 2021, lors de notre échange, son ouvrage Difficult Women: A History of ­Feminism in 11 Fights vient de sortir. Il retrace les destins de femmes incroyables mais ignorées par la postérité, dont la pionnière de Chiswick. « Celles qui accomplissent des choses sont souvent tout le contraire de ce qui leur est demandé en tant que femmes : conflictuelles, avec une haute opinion d’elles-mêmes, combatives, agressives s’il le faut et capables de s’autopromouvoir », relève l’essayiste.

Dans le jargon journalistique, Erin ­Pizzey était « une bonne cliente ». Une porte-parole charismatique s’exprimant de manière intelligible. « Elle a incarné à elle seule le mouvement des refuges. Elle appréciait cette célébrité et cette attention était utile à la cause, estime Helen Lewis. En France, vous avez l’expression : “l’État, c’est moi.” Avec elle, ce serait : “Le mouvement des refuges, c’est moi.” Elle se pensait trop importante pour être étiquetée. Elle n’a jamais voulu être associée à un mouvement. » Mais si Erin Pizzey nie toute implication au sein du Women’s Lib, « elle a travaillé au sein du courant féministe, conclut la journaliste. Même si c’était de sa petite île, elle était partie prenante d’une atmosphère ».

Au début des années 1980, la fondatrice est poussée vers la sortie, à la faveur d’un accord financier avantageux négocié par son allié, le patron de presse David Astor. Le refuge sera réhabilité sous conditions : un taux d’occupation est fixé, des bénévoles y seront salariés et Anne Ashby, peut-être plus souple, en récupérera la direction. L’expérience de communauté autogérée par les mères s’institutionnalise. « Oui, j’ai eu le cœur brisé de partir, mais j’étais aussi soulagée », nuance l’ancienne cheffe, qui se fait hospitaliser en maison de repos. Elle cumule les problèmes de tension, à cause de ses journées surchargées, à jongler entre le centre, sa vie de famille monoparentale depuis son divorce, en 1976, et les nuits blanches à écrire ses ouvrages ou des contributions rémunérées pour la presse, comme le magazine Cosmopolitan. Son aînée, Cleo, a accouché à 15 ans. Le père, un musicien adolescent, connaîtrait bientôt un succès planétaire en tant que bassiste du groupe Culture Club.

La jeune grand-mère vend la «Maison Blanche» en 1981 et embarque les siens vers le Nouveau-Mexique, aux États-Unis, avec son nouveau compagnon, un ex-­bénévole américain de vingt ans son cadet. « Mon plan était d’écrire des romans depuis Santa Fe pour les faire vivre et financer un refuge qui ne serait pas dépendant des aides gouvernementales. » Cet exil américain est une période prolifique. Ses premiers romans connaissent un certain succès. L’octogénaire en extirpe plusieurs de l’étagère : The Watershed, Kisses, For the Love of a Stranger, Swimming with Dolphins« Introuvables, sauf d’occasion sur Internet. »

Déclin, radicalisation et contradictions

Au bout de quelques années, l’écrivaine est lâchée par ses éditeurs. Le dernier, Harper Collins, la remercie alors qu’elle est de retour en Europe, pour vivre en Toscane, un autre de ses rêves. Séparée de son jeune partenaire, elle vivote en travaillant comme serveuse. Et sombre dans la précarité au seuil de la retraite. « Savez-vous ce qu’a été mon cadeau de Noël à moi-même, l’an passé en Italie ? Avoir le chauffage central toute une journée », confie-t-elle à The Independent, en 1997. Un fonds de solidarité est lancé. La plupart de ses anciennes sœurs de lutte ignorent la requête. Son fils, Amos, resté aux États-Unis pour évoluer dans l’industrie musicale, éponge ses dettes. Sa fille, Cleo, assistante sociale, lui décroche le logement social de Twickenham. La grand-mère vit du minimum social pour les retraités, qu’elle évalue à 400 livres par mois (470 euros), et d’une dotation annuelle de 7 000 livres (8 300 euros) du Royal Literary Fund allouée aux auteurs dans le besoin.

Plus isolée que jamais, l’ex-icône prend un tournant plus radical et flirte avec les mouvances masculinistes. Elle m’assure que ses convictions n’ont jamais bougé. Dans les années 1970, les journalistes femmes exerçaient une forme de censure « car elles étaient toutes de sensibilité féministe », accuse-t-elle. Dans un article que lui consacre le quotidien britannique ­The Guardian, en 2001, elle affirme que « la violence conjugale n’est pas une question de genre ». La journaliste Dina Rabinovitch termine par cette interrogation : « Je me demande si un homme qui aurait fait autant serait si seul. Et je me demande pourquoi nous, les femmes, sommes incapables de prendre soin des nôtres comme nous le devrions. »

En 2009, la retraitée rédige une tribune pour le quotidien conservateur le Daily Mail : « Pourquoi je déteste le féminisme… et pense qu’il va finir par détruire la famille ». Une de ses dernières contributions pour un titre grand public : « Les femmes comme les hommes sont capables de cruauté extrême. De plus, la seule chose dont un enfant ait besoin, c’est de ses deux parents biologiques sous un même toit […]. Ce pays est maintenant au bord d’un grave effondrement moral. » Face à moi, l’écrivaine enfonce le clou : « Le féminisme est un cheval de Troie abritant des soldats. D’abord, vous subvertissez les femmes. Ensuite, les familles. Si les maris nous oppressent, c’est qu’il faut nous en débarrasser, nous disent-elles. Il n’y a plus d’unité familiale homme, femme, enfant. La nouvelle unité, à leurs yeux, c’est femme et enfants, sans homme. » Les propos sont prononcés sur un ton vigoureux.

Erin Pizzey a pris « la pilule rouge ». Cette métaphore, prisée par les mouvances masculinistes, décrit le moment où leurs adeptes comprennent que l’univers serait, dans leur esprit, façonné au profit du deuxième sexe, et que nous vivrions en « gynocratie ». C’est aussi le titre d’un documentaire à succès de 2016, auquel Erin Pizzey a participé, l’histoire d’une cinéaste féministe dont les convictions chavirent au contact de ceux qui se prétendent « défenseurs des droits des hommes », mais prônent surtout la haine des femmes. Comme Paul Elam, l’éditeur américain du très influent site A Voice for Men, auquel Erin Pizzey contribue. Cette figure influente de la « manosphère » anglo-saxonne est un habitué des sorties provocatrices. En 2010, sur son site, Elam a écrit qu’il ne condamnerait jamais un violeur, qu’importent les preuves, parce que les tribunaux seraient « corrompus » par « une fausse culture du viol ». Erin l’excuse : « Ce n’étaient que des déclarations pour faire parler de lui. »

1 425 femmes, une tous les trois jours, ont été tuées par des hommes en Grande-Bretagne entre 2009 et 2018, selon la base de données Femicide Census impulsée par la travailleuse sociale Karen Ingala Smith et l’avocate Clarissa ­O’Callaghan, en partenariat avec Women’s Aid. En moyenne, une tous les quatre jours l’est par un (ex-)conjoint, selon ce recensement. « Le rythme auquel les hommes tuent les femmes ne présente aucun signe de diminution », s’inquiètent les chercheuses. D’après les données des dix dernières années relevées par l’Office national des statistiques, 80 femmes, âgées de 16 ans et plus, sont tuées en moyenne chaque année par un conjoint ou ex-conjoint en Angleterre et au pays de Galles. Ces féminicides représentent un tiers des meurtres de femmes. À l’inverse, 2 % des homicides surviennent dans un tel contexte, soit environ neuf victimes masculines par an. Le rapport n’indique pas si le crime survient dans un cadre hétérosexuel ou homosexuel.

Courage, oubli et regrets

Erin Pizzey elle-même contredit ses idéaux. « Elle dit que le féminisme détruit le modèle de famille nucléaire. Mais c’est à partir du moment où elle s’est engagée dans l’activisme qu’elle a rompu avec Jack », constate la journaliste Helen Lewis. Sa petite-fille Amber, mère au foyer de 42 ans, dont elle est très proche, la défend : « Grandma a un suivi énorme sur les réseaux sociaux. Elle garde toute sa pertinence. » 

La reporter-photographe Christine Voge, qui avait réalisé une série photo dans le foyer et a noué un lien amical avec la fondatrice, reconnaît : « Oui, elle a un caractère compliqué. » Puis elle oppose : « Si elle n’avait pas eu le courage de faire ce qu’elle a fait, il n’y aurait pas de refuge aujourd’hui. » Christine Voge déplore que, d’un côté, « on essaie de l’effacer de l’histoire », et que, de l’autre, les militants masculinistes « tirent profit d’elle ». 

Sa fille, Cleo Pizzey, me raconte par téléphone être retournée une fois au refuge, il y a quelques années. En tant qu’assistante sociale, il lui arrive d’y placer une victime. « La maison avait tellement changé, tout était neuf ! », s’étonne-t-elle. Quand elle a prononcé son nom, personne n’a tilté. « Les jeunes, même dans le secteur du social, ne le connaissent plus. Ils pensent qu’il y a toujours eu des refuges. »

Quelques jours plus tard, je monte à bord de la voiture d’Erin Pizzey en direction de Chiswick. « Mais on ne va pas pouvoir y entrer. » Elle s’indigne : « On m’a juré de me mettre à la porte si j’y allais ! » L’octogénaire marche avec une canne, mais elle conduit avec aisance jusqu’à ce que la météo change. Des torrents d’eau giclent bientôt sur le pare-brise et son essuie-glace ne cesse de se coincer. La conduite devient de plus en plus dangereuse. La pluie s’intensifie. « J’ai peur », me dit Erin. Je m’en veux de l’avoir embarquée dans ce voyage. Elle s’arrête à un feu rouge. « La station de métro est en face », me dit-elle. Je referme vite la porte pour ne pas laisser entrer la pluie.

On se quitte comme ça. Dans le fond, elle n’avait peut-être pas si envie que ça de revoir le refuge. Pour elle aussi, c’est du passé.

Publié dans le numéro 58 de XXI

Le Japon à perpétuité

Dans la troisième puissance mondiale, on tue encore les détenus par pendaison. Plus d’une centaine de condamnés patientent dans le couloir de la mort. Certains clament pourtant leur innocence. Ils racontent de l’intérieur une machine qui brise les vivants.

Par Sophia Marchesin

Illustrations : James Albon

 Des jours qu’elle n’est pas sortie de son deux-pièces aux volets fermés, de son monde clos où elle ne parle qu’à ses dix chats et à son oiseau en cage. Mais ce ­matin-là d’hiver, la vieille dame au long manteau noir quitte les collines de Yokohama pour rendre visite à un condamné à mort. Devant l’immeuble, Kyoko Takahashi s’appuie sur sa canne en plastique et descend prudemment le talus d’herbes sèches, ses chaussons toujours aux pieds. Noirs, eux aussi. Des cheveux gris, filasse, désordonnés dépassent de son bonnet en laine. « Je suis habillée comme une sorcière, s’excuse-t-elle, gênée. J’ai 85 ans et je suis très pauvre. »

Sous le soleil bas, Kyoko Takahashi observe la marée d’immeubles blancs qui quadrillent son horizon. Pour atteindre la prison Kosuge de Tokyo, il faut prendre le train, puis le bus, passer les contrôles de sécurité, longer un long ­couloir jusqu’au parloir. Depuis combien de temps n’y est-elle pas allée ? Deux mois, six mois, dix, vingt ans ? Elle doute. « Je suis devenue un peu folle, vous savez… »

De sa voix de jeune fille, elle remonte à ce matin de juin 1988 où des policiers ont débarqué chez elle. Elle est en train de faire du rangement, eux renversent tout, fouillent jusqu’à ses sous-­vêtements, puis les conduisent au commissariat, son mari et elle, menottés. Ils accusent son époux du meurtre d’un couple. « Toi aussi tu es complice ! », hurlent les agents. Elle est interrogée pendant huit heures et passée au détecteur de mensonges avant d’être relâchée. « J’ai attendu mon mari tous les soirs, il n’est jamais revenu. » Elle a alors 50 ans, pas d’enfant. « À l’époque, je travaillais dans une boulangerie. Mais j’étais perdue, je n’arrivais même plus à compter jusqu’à dix. Les gens me regardaient d’un air bizarre. Je ne pouvais pas pleurer devant eux ! Alors j’ai changé de travail et je suis devenue femme de ménage. »

Quand son mari est incarcéré, d’abord dans la prison de Yokohama, à côté de chez eux, elle a encore le cœur et le courage d’aller au parloir et de lui laver son linge une fois par semaine. Mais au bout de dix ans, le verdict de la condamnation à mort tombe : le monde de Kyoko s’effondre. Le ­téléphone peut sonner n’importe quel jour, à n’importe quelle minute. Au Japon, on tue par pendaison et personne ne sait quand le nœud de la corde se ­serrera. La procédure pénale ordonne l’exécution du coupable six mois après sa sentence. En réalité, l’attente peut durer des décennies. Les familles ne sont averties que trois jours après la mort. Alors chaque visite au parloir – une par mois est autorisée – est une petite victoire. L’an dernier, 15 détenus ont été pendus dans le silence dans la troisième puissance économique mondiale (selon les chiffres du FMI). Le nombre de condamnés à mort ne cesse d’augmenter : en 2004, 67 condamnés étaient dans l’attente de leur exécution, ils étaient 106 en 2009, 112 en 2019.

« Qu’il est long ce couloir… »

Un hélicoptère tournoie dans le ciel. Des équipes de télévision sont postées devant les hautes grilles du sanctuaire en béton en forme d’étoile. Le milliardaire français Carlos Ghosn, lui aussi incarcéré à Kosuge, doit être libéré après trois mois de détention. C’est la prison des suspendus : les condamnés à mort qui espèrent un recours positif auprès de la Cour suprême cohabitent avec 1 758 autres détenus encore non jugés.

Au comptoir de l’accueil, Kyoko remplit une fiche, obtient en échange un laissez-passer, et ­s’assied sur l’une des banquettes en similicuir jaune en attendant que son numéro de passage s’affiche sur un écran. Une dizaine de bancs sont alignés devant une télévision au volume discret. Le sol en carrelage marron vernissé brille, les murs en ciment et les boiseries claires font penser à la salle d’attente d’un hôpital rénové. Tout est propre, aseptisé, clinique. Kyoko arrive les mains vides, elle n’a pas la force d’acheter des journaux ou des friandises à la boutique sommaire de la prison. Dans sa cellule du dixième étage, Kazutoshi ne sait pas que sa femme va apparaître, ils ne se donnent jamais de rendez-vous. Cela fait trente-deux ans qu’il attend sans répit la mort derrière les barreaux, condamné à un néant dont Kyoko est la seule à le tirer. Dans sa ­dernière lettre, il lui a écrit : « Ces jours-ci, je sens que la courbe des températures zigzague en dents de scie. Mon corps n’arrive pas à s’y adapter. Tu t’en sors ? Prends soin de toi car beaucoup de gens tombent malades. »

La dame au long manteau noir revient à pas lents. « Il n’a pas dit grand-chose, il souriait, moi aussi. J’ai l’impression qu’il rétrécit à chaque fois que je le vois, que son corps maigre devient de plus en plus petit. Il est toujours calme, il m’écoute parler et parle peu, s’inquiète pour ma hanche qui me tire, me demande des nouvelles de mon oiseau en cage », dit-elle en un souffle, avant de répéter en boucle : « Qu’il est long ce couloir… »

De sa toute petite voix, elle décrit le quotidien de son mari, un vieillard de 85 ans qui vit dans une solitude totale, sans jamais voir le bleu du ciel, sans se souvenir du chant des oiseaux. ­L’archipel compte pourtant tant d’îles perdues où l’on pourrait créer des prisons ouvertes… Sa cellule éclairée au néon, jour et nuit, mesure 7 mètres carrés, il n’est autorisé à la quitter que trente minutes par jour pour des exercices. Kazutoshi doit passer le reste du temps assis, en position du lotus, filmé par des caméras de surveillance. C’est ainsi que, depuis plus de trente ans, il lit, écrit, dessine, jusqu’à s’être foulé un ­poignet. « Il écrit mal maintenant car il utilise sa main gauche, bien qu’il soit droitier. Les os sont devenus trop fragiles à force de rêver de fleurs, de plages et de coquillages aux crayons de couleur. » Kyoko veut se rassurer : « J’ai l’impression qu’il a encore toute sa tête. Il avait l’air en forme. Il trouve que j’ai gardé ma voix d’adolescente, mais nous avons tellement vieilli… »

Un isolement total

La modernité a tué ce qu’il restait de vie dans les prisons. L’isolement est total, et les ONG ne sont pas autorisées à visiter les cellules. La procédure d’exécution est plus opaque encore. Seul un ancien responsable de la prison de Tokyo a témoigné auprès de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme de son expérience personnelle, qui date de 1971. Il raconte que le condamné est conduit jusqu’à une salle quasiment nue, menotté et les yeux bandés. Il peut se recueillir devant une statuette de la Guanyin, déesse bouddhiste de la compassion, puis doit se tenir debout face à un rideau derrière lequel se tiennent cinq bourreaux qui vont activer simultanément les leviers de montée et descente de la corde. Certains condamnés crient, des hurlements glaçants, le dernier souffle de vie, mais beaucoup gardent le silence. La pendaison dure environ une heure trente. Le procureur, le directeur et des gardiens observent ce spectacle de la mort à l’abri d’un mur de verre. On ne tue pas seul, on exécute en groupe au sein d’une institution légale, avec ses outils et ses procédures.

Les bottes en cuir des matons

Depuis la Seconde Guerre mondiale, ils ne sont que six à avoir échappé à la pendaison, reconnus victimes d’erreur judiciaire. L’un d’eux, libéré mais pas blanchi, s’appelle Kazuo Ishikawa. On le rencontre devant la haute cour de justice de Tokyo, un mégaphone à la main. Depuis vingt-cinq ans, tous les deux mois, ce papy d’aujourd’hui 80 ans se poste devant cette institution pour faire reconnaître son innocence. Il a le visage émacié, le crâne dégarni, un corps sec noyé dans un costard-cravate et un débit continu de paroles. « Quand je suis entré en prison, un gardien m’a dit : “C’est là, le couloir de la mort.” Je ne savais même pas que la peine de mort existait au Japon. Je n’entendais rien d’autre que le son de mes pas, et ceux des gardiens. Il y avait un tel silence ! C’était terrifiant. » Les exécutions ont lieu le matin. « Entre 8 et 10 heures, on doit tous s’asseoir en tailleur, les mains posées sur les genoux. On a interdiction de bouger, on reste immobile, tourné vers la fenêtre. On attend. » Si les gardiens portent leurs sandales habituelles, c’est le signe d’une journée ordinaire, mais s’ils font claquer des bottes en cuir, cela veut dire qu’ils vont bientôt ouvrir une porte en hurlant « C’est ton tour ! » « J’ai vu 46 codétenus partir ainsi. Ils venaient nous serrer la main et certains disaient : “Au revoir, on se reverra là-haut.” Dans les années 1960 à 1980, les conditions de détention étaient beaucoup moins strictes. On pouvait se parler, on a même organisé un match de base-ball ! »

Droit et tendu comme un i, Kazuo Ishikawa s’exprime à toute vitesse. S’il a échappé à la mort, c’est grâce à l’amitié d’un gardien, un type du même âge que lui. « Il s’est pris d’affection pour moi, et en cachette tous les jours, pendant les rondes de ses collègues, il m’apprenait à lire et à écrire. C’est lui qui m’a dit : “Défends-toi ! Écris et envoie des lettres !” » Car le maton est convaincu de l’innocence de son prisonnier. Les preuves lui semblent louches, les aveux, extorqués. Ils remontent à 1963, quand une jeune fille de 16 ans est portée disparue sur le chemin de l’école, à Sayama, en banlieue de Tokyo.

Kazuo, 24 ans à l’époque, arrêté pour « une broutille », se retrouve « deux fois vingt-trois jours en garde à vue », isolé, soumis à une pression psychologique et à des privations de sommeil. Les policiers, pressés par l’opinion publique, le menacent d’arrêter son grand frère s’il n’avoue pas avoir tué l’adolescente. Peu importe si une lettre manuscrite de demande de rançon a été envoyée par l’assassin aux parents et si Kazuo est illettré. Qui va le défendre ? C’est un burakumin, la caste la plus discriminée du Japon, semblable aux intouchables en Inde. Les habitants de son village refusent de vendre de la nourriture à cette famille de dix enfants. Kazuo a abandonné l’école dès 8 ans pour travailler la terre avant qu’elle soit louée à l’année à des fermiers. Il n’a ni argent ni relations, il n’est rien. Un coupable idéal. Un condamné à mort. Un cadavre en sursis.

En prison, le gardien lui apprend les trois types d’écriture japonaise, mais aussi le tanka (« chant court »), un style littéraire sans rime, très ancien. « Qui comprendrait la colère en moi qui crie depuis trois ans ? », écrit Kazuo dans ses premiers poèmes. « Condamné à tort, incapable de faire quoi que ce soit à cause du désespoir, je passe mes jours dans la désolation. » « Rassasié, je somnole seul dans ma cellule. Ce confort doit ressembler au repos d’une bête. » « Nuit sans sommeil. La blanche lune éclaire la cellule à travers ma fenêtre. » À l’époque, Otohiko Kaga, un psychiatre de la prison de Tokyo, qui a accompagné 80 détenus jusqu’au dernier souffle, publie La Condamnation, un livre devenu un best-seller, dans lequel il se confie notamment sur l’importance de l’écriture, ce dernier espace de résistance au fond de l’abîme. « Personne n’exprime mieux qu’un détenu les forces et les faiblesses de notre humanité. Ma littérature ne peut être liée qu’à leur vie et à leur mort, à cette interrogation profonde sur ce qu’est l’existence. L’écriture les sauve tant qu’ils sont encore en vie, et elle me sauve aussi. Je n’oublierai jamais les cris des détenus, qui me hantent encore la nuit. Écrire me permet de ne pas devenir fou à mon tour. »

Après dix ans insoutenables dans le couloir de la mort, Kazuo obtient une révision de son procès. En dépit des incohérences de l’enquête, les juges maintiennent la culpabilité mais commuent sa peine en prison à vie. Il n’est libéré sous caution qu’à 56 ans.

« Monsieur le juge, est-ce que vos yeux sont juste des trous ? »

Depuis, il hurle dans le désert, harangue les juges dans son mégaphone : « Rendez-moi ma liberté ! » Deux fois par mois, il se plante là, devant la haute cour de Tokyo, dans son costard-cravate, entouré d’une quarantaine de soutiens, des fidèles compagnons et de son épouse reconnaissable à sa longue tresse brune – une ancienne visiteuse de prison, elle aussi de la caste des burakumin, qu’il a épousée à sa sortie. À 71 ans, elle rayonne comme un soleil, le couve du regard : « C’était un homme tellement seul quand je l’ai rencontré. Il était complètement perdu. » Quand elle l’amène à la mer, c’est la première fois de sa vie qu’il se baigne, à 58 ans. « Pendant une heure, il a barboté comme un enfant. Son corps était tout blanc, il était frigorifié, mais son visage était tellement lumineux ! C’est là que j’ai pris ma décision. Je me suis dit : ce sera difficile, mais je vais continuer ma vie avec lui, il faut qu’on se construise des moments heureux ensemble. »

Le couple est devenu le symbole d’une machine judiciaire qui broie et brise les vivants – et en premiers les plus faibles, les basses castes. Les textes rédigés par les hommes, le droit pénal, le Code de procédure pénale, la jurisprudence ont peu à peu privé leurs semblables du statut d’être humain. Ils font d’eux des numéros, qui attendent leur tour sur la liste des pendus. Devant la haute cour de justice de Tokyo, Kazuo Ishikawa et sa femme distribuent des tracts, proposent des chocolats aux manifestants, courent réajuster une banderole qui s’agite avec le vent et sur laquelle on peut lire : « Monsieur le juge, est-ce que vos yeux sont juste des trous ? »

Ils ont beau raconter que, dans les affaires où le procureur demande la peine de mort, 74 % des accusés sont condamnés, alors qu’ils n’étaient que 50 % dans les années 1980, et que Kazuo a manqué être pendu alors qu’il est innocent, les passants restent indifférents. Dans le pays au plus faible taux de délinquance au monde, les citoyens préfèrent régler les conflits à l’amiable, loin des tribunaux, et critiquent peu le système judiciaire. Ici, le droit est conçu comme un outil pour punir et non pour garantir les libertés individuelles. Selon une enquête du gouvernement, 80 % des Japonais se disent favorables à la peine de mort, même si la moitié d’entre eux avouent qu’ils ignoraient qu’elle existait. En 2016, la Fédération japonaise des associations du barreau a demandé son abolition. À la tête de cet appel resté sans écho, l’avocat Yuji Ogawara : « On nous oppose le mot bouddhiste “ingahoro”, qui signifie “récolte ce que tu sèmes”, c’est-à-dire, “tu es responsable de ton erreur, tu dois payer”. Et le débat s’arrête là. Mais il existe d’autres moyens de punir ! La peine de mort n’a pas toujours existé au Japon. Elle a été abolie en 724 sous ­l’influence du bouddhisme avant de refaire surface trois siècles plus tard. »

Kazuo est resté en contact avec son gardien, qui l’a même invité au mariage de sa fille. Plus incroyable encore, il a également revu il y a quatre ans un ex-compagnon de détention, rencontré dans les années 1970, à l’époque des matchs de base-ball dans les couloirs des pénitenciers, l’époque où la vie faisait encore tomber les murs, où oiseaux, papillons, libellules, abeilles s’immisçaient entre les barreaux et animaient les journées des détenus. Un chic type, qui venait dans sa cellule pour parler les après-midi, et avec lequel il avait apprivoisé un cafard. Ils avaient un point commun : lui aussi était détruit par la machine nippone à fabriquer des coupables.

Quand ils se sont retrouvés, tous les deux libres, c’était trop tard, Kazuo n’a pas pu échanger avec lui, son ami rescapé délirait. Iwao ­Hakamada était boxeur. Son record ne fait pas honneur à l’archipel : il a attendu quarante-huit ans dans les couloirs de la mort ; l’attente la plus longue jamais atteinte par un condamné. Presque un demi-siècle d’isolement forcé, de rage étouffée. Il frappe les murs de sa ­prison jusqu’au sang, mais le temps passe et ses cris ne trouvent aucun écho. Dehors, l’archipel se hisse au rang de deuxième puissance économique mondiale, rêvant de dépasser son grand frère américain. L’économie est florissante, on achète la première machine à laver, un réfrigérateur, une télévision en noir et blanc. Dans les années 1990, l’industrie électronique japonaise s’impose, le téléphone portable succède au minitel. Dans un silence sourd, Iwao passe ses dix dernières années à raser les murs, à tourner en rond comme un lion en cage, coupé du fracas du monde.

« Vous, vous faites partie des autres. Vous êtes les morts ! »

On peut aujourd’hui le croiser dans le dédale des rues rectilignes de sa ville natale, Hamamatsu, au centre de l’archipel. Le petit homme de 83 ans trottine d’un pas rapide, quasi militaire, les bras collés contre son buste court, guidé vers une destinée que lui seul connaît. Sous la pluie ou le soleil, impossible d’arrêter ce vieillard courbé en jogging-baskets qui jamais ne se retourne et semble courir à toute vitesse après le temps perdu. « Allez-vous-en ! Ne me dérangez pas ! Moi, je suis le héros de cette ville ! », crie-t-il à un passant qui s’est approché trop près. « Vous, vous faites partie des autres. Vous êtes les morts ! » « Partez, Partez ! », répète-t-il comme pour éloigner le mauvais sort. Sa voix oscille entre les graves et les aigus. Son visage n’exprime plus d’expression, ni joie, ni surprise, ni colère. Il regarde le sol, évite de regarder les vivants.

Un homme le suit discrètement, à une dizaine de mètres. Il fait partie du petit groupe qui se relaie chaque jour pour garder un œil attentif sur ses moindres faits et gestes. Des amis, des vigies. Au bout de six à sept heures de marche, le vieil errant regagne l’appartement qu’il partage avec sa sœur aînée, Hideko, 86 ans, qui s’est battue toute sa vie pour le faire libérer. Le trois-pièces avec balcon baigné de soleil surplombe un temple shinto entouré d’un parc planté de camphriers. « Je l’ai pensé et dessiné pour lui. Dans mes moments d’espoir, j’imaginais ce lieu idéal où il pourrait se sentir bien. »

Hideko sort d’un placard rempli de sacs de riz des caisses en plastique avec des centaines de lettres. Elle les a classées par année dans des pochettes fermées d’un petit sticker en forme de cœur ou d’étoile. « Il m’en envoyait quatre par jour. C’était le maximum autorisé par l’administration pénitentiaire. Toutes étaient relues, il ne pouvait pas décrire l’horreur de l’enfermement. Je lui ai donc conseillé de rédiger son journal intime, de parler de tout et n’importe quoi, de la boxe. » Elle sort la dernière pochette, celle de 1991 : des pages blanches recouvertes de mots quasi illisibles écrits en petits caractères au stylo rouge. « Les ondes électriques crient. Voilà la grande vérité : ­Hakamada est le fils de Dieu et de tout l’univers », déchiffre-t-elle. Après ces derniers mots, Iwao Hakamada s’est enfoncé dans le silence. Il ne voulait plus rien recevoir : ni lettres ni visites.

Iwao était le sportif de la famille. Tout petit, déjà, il cognait sur les rings, à l’époque où il valait mieux faire du judo que de la boxe, le sport des délinquants. Le gosse de Shizuoka, cadet d’une fratrie de cinq frères et sœurs, voulait devenir champion et faire la fierté de ses parents. Mais à 25 ans, le boxeur professionnel est déjà trop vieux. Il doit trouver un boulot pour survivre et se fait embaucher dans une usine de transformation du soja. En ­septembre 1966, son patron, sa femme et leurs deux enfants sont retrouvés carbonisés dans leur maison après avoir été poignardés. Iwao, qui habitait tout près et a tenté d’éteindre l’incendie, est accusé. Il avoue le meurtre avant se rétracter. Dehors, sa sœur fonde un comité de soutien, active le barreau et les organisations abolitionnistes. « J’ai sacrifié ma propre vie. Je suis devenue alcoolique. Je me réveillais toutes les nuits en me demandant comment on avait pu en arriver là. Le seul moyen de me rendormir, c’était de m’enfiler une bouteille de whisky. Un jour, je me suis dit : arrête, ou c’est toi qui vas mourir avant ton frère ! Alors j’ai fait du sport : du yoga et cent pompes au réveil tous les matins. Et je continue encore ! »

Ses soutiens découvrent qu’Iwao Hakamada est une victime de plus des daiyo kangoku, ces centres de détention légaux tenus par la police, qui permettent de garder les suspects en garde à vue sans limites et sans présence d’un avocat. Il a été interrogé pendant vingt jours durant deux cent soixante-quatre heures, roué de coups, avec un accès aux toilettes limité. Des preuves ont été fabriquées. Le pantalon maculé de sang retrouvé sur les lieux de l’incendie est trop petit pour lui. Des tests ADN réalisés en 2011 confirment son innocence.

Quand enfin Iwao Hakamada est libéré, un psychiatre note qu’il souffre de « psychose carcérale avec mégalomanie et troubles du raisonnement ». La demande de soins est cependant rejetée sous prétexte que ceux « du centre de détention étaient largement suffisants ». Depuis, le vieil errant est dehors, mais toujours en sursis. La haute cour de Tokyo a annulé la révision de son procès et le procureur souhaite son retour en détention, qu’il estime « hautement nécessaire ». La Cour suprême doit se prononcer. Alors Iwao continue à arpenter son labyrinthe imaginaire en se prenant pour dieu, le pape, le gardien de la ville et le chef de la police.

Dans son appartement aux volets clos, la vieille dame au long manteau noir parle à son oiseau en cage, un étourneau marron et noir appelé Mukkun. « Il occupe la plus grande chambre. C’est mon seul ami. Et quand je l’appelle, il me répond, il ne connaît que moi. » Des preuves sur l’innocence de son mari – lui aussi a été roué de coups par les policiers – ont été apportées, mais la demande de réexamen de son procès vient d’être refusée. Les appels se succèdent, les condamnés s’éteignent : tout se passe, d’un point de vue juridique et politique, comme si on souhaitait que ces affaires dérangeantes tombent dans l’oubli. Elle soupire : « Je ne pourrai pas attendre encore dix ans. Nous avons tous les deux 85 ans, nous allons bientôt mourir de vieillesse. »

Publié dans le numéro 48 de XXI

« Une béquille chimique dans un environnement toxique »

Infirmières, ouvriers du bâtiment, avocats, pompiers… Pour bien faire leur boulot, ils se dopent. Le chercheur Renaud Crespin décrypte ce revers de nos vies professionnelles.

Propos recueillis par Estelle Maussion

Illustration : Séverin Millet

Qu’entendez-vous par « dopage » dans le monde du travail ?

Je travaille sur cette question depuis une dizaine d’années. Récemment, j’ai codirigé un ouvrage avec une vingtaine d’universitaires internationaux, sociologues comme moi, mais aussi ergonomes, addictologues, psychiatres ou syndicaliste. Nous n’avons volontairement pas fait de distinction entre les substances légales (café, cigarette, alcool, médicaments) et illégales (cannabis, cocaïne et autres) pour éviter tout jugement moral. L’important était de comprendre comment et pourquoi certains utilisent ces produits pour réussir à travailler. Si les cas d’addiction restent rares, il y a un halo de consommations plus ou moins importantes qui interviennent en entreprise, mais aussi avant ou après le travail, notamment pour assurer une meilleure productivité. 

Y a-t-il un profil type du travailleur dopé ?

Non. Cela concerne tous les secteurs, toutes les classes sociales et tous les niveaux hiérarchiques. On pense toujours aux cols blancs de La Défense. Certains (banquiers, avocats, traders) consomment en effet des substances dopantes. Mais j’ai aussi rencontré des infirmières, des CRS, des pompiers, des médecins, des journalistes, des ouvriers du ­bâtiment ou de piste travaillant dans les aéroports.

Pourquoi prennent-ils des produits ?

Pour tenir : l’orthodontiste, qui souffre d’arthrose après trente ans de carrière, avale des antidouleurs pour pouvoir soigner ses patients ; l’ouvrier du BTP fume un joint avant de peindre vingt-cinq radiateurs, tâche au combien répétitive ; l’avocat ou le consultant enchaîne cafés, clopes et parfois cocaïne lorsqu’il a un délai serré à ­honorer. D’autres se donnent du courage avant d’embaucher ou ont besoin d’aide après leur journée pour décompresser et s’endormir. On consomme aussi pour s’intégrer ou casser l’ennui. Les produits sont nocifs mais constituent aussi une ressource pour le travailleur, une béquille, chimique, pour faire son travail dans un environnement parfois toxique. Ils sont à la fois remède et poison.

À vous entendre, ces personnes n’ont pas le choix.

C’est un choix contraint. Cette jeune femme de 27 ans, par exemple, chargée de production dans l’audiovisuel. Elle doit envoyer chaque soir un ­programme réalisé dans la journée : elle commence à 10 heures, reçoit les images dans l’après-midi, écrit et monte son sujet dans la soirée, avant de rentrer chez elle vers 2 heures du matin. Et ­recommence le lendemain. Café toute la journée, souvent un verre à midi avec les équipes, rail de coke dans la soirée pour finir à temps puis médicaments pour trouver le sommeil. Elle a fait cela huit mois avant d’arrêter. Sur le moment, elle ne pouvait pas faire autrement, il s’agissait d’assurer et de faire ses preuves sur un poste à responsabilité. Même chose pour des infirmières sous médicaments lors d’une restructuration. Ou pour cette policière qui a plongé dans l’alcool pour composer avec une hiérarchie de plus en plus déconnectée du terrain, le manque de moyens et des horaires de ­travail invivables.

« La toile de fond des usages de ces substances, ce sont les conditions de travail. »

La faute à qui ?

Aux conditions de travail. La toile de fond de ces usages, ce sont les horaires décalés ou à rallonge, les tâches répétitives, l’isolement, la logique de rendement poussée à l’extrême ou la succession d’objectifs de court terme. Face à la réalité du dopage en entreprise, on est dans le déni (la ­consommation n’existe pas car interdite) ou dans la ­culpabilisation de l’individu, considéré comme déviant (l’entreprise doit s’en séparer).

Le dépistage est-il la solution ?

Il s’est beaucoup développé en France depuis dix ans, sous l’influence des États-Unis où il est quasi systématique à l’embauche, régulier ensuite. Un arrêt du Conseil d’État de 2016 établit qu’il peut être réalisé par un supérieur et plus uniquement par la médecine du travail. Les entreprises, soumises à une obligation de résultat en termes de prévention des risques, vont être tentées de le généraliser : le nombre de dépistages réalisés est un indicateur facile à présenter et à faire croître… même si le dépistage masque plus qu’il ne résout le problème.

C’est-à-dire ?

C’est un jeu de dupes. D’une part, il incite les salariés à ­adopter des stratégies de contournement, déplaçant le problème sans le résoudre. D’autre part, il individualise le problème et le cantonne au plan moral, niant le lien évident entre travail et prise de substances. Tant qu’on n’admettra pas que le souci peut venir de l’organisation du travail, on ne pourra pas véritablement agir de façon efficace et faire de la prévention.

Est-ce que l’on se dope plus que par le passé ?

La consommation d’alcool a baissé en France. Dans le même temps, l’offre de produits s’est diversifiée et leur consommation s’est diffusée. ­Étonnamment, on observe en parallèle, venue des États-Unis, une recherche de performance qui passe par la quête du « bien-être » au travail, par la promotion d’une « vie saine » des salariés, notamment dans des secteurs, comme la publicité, qui ont connu des années d’excès par le passé. 

Chargé de recherche à Sciences-Po, Renaud Crespin a codirigé, avec Dominique Lhuilier et Gladys Lutz, « Se doper pour travailler » (Éd. Érès, 2017).

Publié dans le numéro 48 de XXI

La Turquie s’est construite sur les ténèbres

Entretien. Taner Akçam

Il a exhumé la preuve de la planification du génocide arménien : cet historien a retrouvé des ordres écrits organisant l’extermination. En exil, il rêve de révéler aux Turcs leur véritable histoire pour « mettre son pays sur le chemin de la démocratie ».

Propos recueillis par Haydée Sabéran

Illustration : Olivier Dangla

Un matin frisquet d’avril, dans le hall d’un hôtel bruxellois, un petit homme dégarni en costume-cravate s’avance en souriant, les traits tirés par le décalage horaire. Un voyageur que personne ne remarque, surnommé le « Sherlock Holmes du génocide arménien » par le New York Times. Ce chercheur turc réfugié aux États-Unis met en rage les nationalistes de son pays : il a authentifié des textes donnant l’ordre d’exterminer les Arméniens de Turquie en 1915. Les preuves de la volonté d’éliminer un peuple, d’un massacre planifié. Taner Akçam, 65 ans, professeur d’histoire au Centre d’études de l’Holocauste et des génocides à l’université Clark, dans le Massachusetts, a démontré que l’intention génocidaire était claire. 

Le gouvernement turc continue d’assurer qu’il ne s’agit que d’un déplacement de population qui a mal tourné. Pour mémoire, les nationalistes au pouvoir dans l’Empire ottoman ont exterminé plus d’un million ­d’Arméniens, ainsi que des centaines de milliers d’assyro-chaldéens et de Grecs, hommes, femmes, enfants, essentiellement entre 1915 et 1916. Des massacres systématiques. À la fois des attaques de convois de déportés, et des ­tueries sur des sites dédiés, comme les gorges de Kemah, d’où les déportés étaient précipités dans ­l’Euphrate. Ailleurs, on a fusillé, égorgé, jeté dans des fosses ­communes creusées à l’avance ou jeté à la mer. Les déportations, les camps de concentration, les marches avaient pour but d’épuiser, d’affamer les gens, jusqu’à la mort. Les deux tiers des chrétiens du pays ont été exterminés.

Taner Akçam voudrait que sa découverte soit un point de départ, qu’elle permette à son pays de regarder enfin la vérité en face. Il sait que ce sera long, mais il estime que le chemin vers la démocratie ne se fera qu’à ce prix. Son rêve : donner une conférence sur le génocide en turc, en Turquie. Ce jour-là à Bruxelles, il se prépare à parler devant un auditoire d’Arméniens. Son regard doux pétille derrière les lunettes : le trajet en avion l’a décalé, il n’a pas mangé, on commence l’interview autour d’un petit déjeuner. Entre deux tartines, il se met à raconter : la cave sombre dans laquelle il a traqué les preuves du crime, l’avalanche de mensonges turcs auxquels il a répondu point par point, les menaces de mort avec lesquelles il a fallu vivre un temps. Au bout d’un moment, nos voisins de table subjugués se taisent et tendent l’oreille : Taner Akçam n’est plus seulement ­Sherlock Holmes, il est ­Indiana Jones. ­Berger des montagnes ­d’Anatolie puis étudiant révolutionnaire traqué, prisonnier évadé, passager clandestin, rat de bibliothèque, et enfin chercheur de renommée mondiale. L’universitaire en exil a eu plusieurs vies.

Comment prouver la réalité du génocide arménien ?

Il y a eu des ordres écrits. Comme ce télégramme crypté du ministre de l’Intérieur Talât Pasha, en septembre 1915 : « Le gouvernement a décidé d’éliminer complètement tous les Arméniens qui vivent en Turquie. […] Sans prêter attention à la femme, à l’enfant, à l’infirme, si tragiques que puissent être les méthodes d’extermination, il faut mettre fin à leur existence, sans écouter sa conscience. »

Difficile d’être plus limpide.

Oui mais l’original de ce texte a disparu. Celui-là et d’autres, de la même teneur. Ce qui a permis aux historiens officiels turcs d’affirmer depuis des années que ces messages sont des faux, une « ­fiction arménienne ». Faute de pouvoir les authentifier, les historiens du génocide ont longtemps renoncé à ce matériau historique, mais désormais l’argument ne tient plus : j’ai retrouvé les photos de ces télégrammes dans une cave, à New York, en avril 2015, puis j’ai prouvé leur véracité. Ils avaient été réduits au silence, je leur ai rendu la parole.

« En 1919, des enquêteurs turcs avaient trouvé des télégrammes, des ordres d’exterminer. Mais tout a disparu des archives du tribunal d’Istanbul. Tout ! »

Que faisaient-ils dans une cave à New York ?

Ils avaient été conservés chez un médecin, le neveu d’un prêtre catholique arménien, Krikor ­Guerguerian. Dans les années 1960, ce prêtre avait photographié, dans les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, de nombreux documents des procès d’Istanbul de 1919. À l’époque, les enquêteurs turcs qui jugeaient ce qu’ils appelaient les « crimes de guerre » commis contre les Arméniens avaient trouvé eux aussi des télégrammes, des ordres d’exterminer, des preuves. Mais tout a disparu des archives du tribunal ­d’Istanbul. Je dis bien tout ! ­Heureusement ce prêtre en a conservé des copies, et ce sont ces copies que je cherchais quand je suis entré dans la cave à New York. Je n’imaginais pas du tout tomber sur les Mémoires de Naïm.

Qu’appelez-vous « Mémoires de Naïm » ?

Naïm Efendi était un haut fonctionnaire turc, alcoolique et joueur, facile à corrompre car toujours en manque d’argent. Pendant le génocide, il travaille au bureau des déportations du camp de Meskene et fait évader les Arméniens les plus fortunés. Il aide un journaliste arménien, Aram Andonian, déporté en 1916, à s’échapper. Les deux hommes se retrouvent deux ans plus tard à Alep, en Syrie, alors occupée par les ­Britanniques. Le journaliste propose au fonctionnaire de l’argent contre des documents de nature à prouver la responsabilité de l’État turc dans les massacres. Ils se donnent plusieurs fois rendez-vous au célèbre hôtel Baron d’Alep. Naïm Efendi décode pour Aram Andonian une cinquantaine de messages chiffrés. Il les recopie à la main dans un cahier, dans lequel il ajoute des anecdotes, des dates, des chiffres, des noms. Puis il réclame de l’argent contre d’autres documents recopiés, mais le journaliste refuse le marché et lui demande des originaux. Naïm ­Efendi lui en remet une vingtaine, parmi lesquels le message que j’ai cité. On appelle cet ensemble les « Mémoires de Naïm ». Après la guerre, Aram Andonian les cite dans un livre, Le Grand Crime. En l’absence d’originaux, c’est ce livre, que les historiens turcs avaient qualifié de « fiction arménienne », qui nous avait permis d’avoir accès à ces textes.

Comment êtes-vous tombé sur ces télégrammes ?

Imaginez des rayonnages remplis de boîtes d’archives, sans aucune étiquette. Rien d’organisé, rien de rangé, un bazar. La cave est en forme de L. On n’y voit rien. Je vais jusqu’à la fin du L, je prends une boîte. Au hasard. Et là, il se passe un miracle, je ne peux pas le dire autrement. Moi, l’ancien gauchiste, pas vraiment croyant, je n’ai pas d’autre mot pour qualifier ce qui s’est passé. Je tombe sur un papier blanc, plié en deux, sur lequel est écrit d’un côté en turc moderne, de l’autre la traduction en anglais, et au-­dessus, l’écriture du prêtre qui indique : « Mémoires de Naïm, page 29 ». Je me suis dit : oh mon Dieu, ce type a les mémoires de Naïm ! J’ai tout scanné et au bout de cinq mois, je les ai trouvées.

Quel était votre état d’esprit ?

À partir du moment où j’ai su que les Mémoires étaient quelque part dans ces archives, j’ai eu l’impression de creuser pour ­chercher de l’or… Quand j’ai enfin trouvé, j’étais le plus chanceux sur terre, comme si j’avais reçu une couronne en récompense de tous mes efforts. J’étais très heureux.

Comment ces originaux ont-ils pu disparaître ?

Le journaliste les avait divisés et déposés en trois lieux, qu’il croyait sûrs. Un, le Tribunal militaire ­d’Istanbul. En 1919, quinze des principaux génocidaires sont condamnés à mort, la plupart par contumace, dont l’ancien ministre de l’Intérieur Talât Pasha. Deux, le Tribunal de Berlin. En 1921, Aram Andonian remet d’autres originaux à l’avocat d’un Arménien qui a assassiné ce même Talât Pasha à Berlin. Trois, la bibliothèque arménienne Nubar dans le 16e arrondissement à Paris. Il a lui-même dirigé cette bibliothèque jusqu’à sa mort en 1952. Dans les années 1970, un historien a constaté que ces originaux avaient disparu. Dans chacun de ces lieux, les archives relatives aux Mémoires de Naïm se sont évanouies. Une main invisible les a fait disparaître.

Une « main invisible » bien utile aux négationnistes.

On peut spéculer à l’infini. Le prêtre Guerguerian s’était, heureusement, rendu à la bibliothèque parisienne et avait fait des copies autour de 1951, ce que j’ai découvert ensuite.

Un argument des négationnistes pour contester l’authenticité de ces Mémoires était de dire que Naïm n’a jamais existé.

J’ai prouvé le contraire. Je n’ai aucun mérite, tout l’honneur revient aux archives militaires turques ! En 2005, pour prouver qu’ils étaient de bonne volonté, les Turcs ont publié huit volumes de documents qui avaient un lien avec les ­Arméniens. Dans le septième volume, il y a des documents sur le camp de concentration de ­Meskene. L’archive est consacrée à une enquête sur la corruption dans ce camp, et sur les évasions ­d’Arméniens. Un des témoins entendus est Naïm Efendi. Naïm Efendi, de Silifke, fils de Nuri, 26 ans, marié, ancien responsable des convois de déportés à Meskene. Tout ce ­qu’Andonian a dit sur lui se vérifie dans les archives ottomanes.

Grave erreur…

Je suppose que ceux qui ont mis ces archives à disposition n’ont pas pris la peine de les lire, sinon ils ne les auraient jamais rendues publiques. D’ailleurs, qui les lit, à part quelques idiots comme moi ?

Alcoolique, accro au jeu… Naïm Efendi n’est pas très fiable a priori. Or vous prouvez aussi qu’il dit la vérité.

C’est une question que je devais me poser. Et si Naïm avait tout fabriqué pour se faire de l’argent ? J’ai fait des recherches sur les anecdotes qu’il relate, les faits, les lieux, les personnes, j’ai tout recoupé.

Pour répondre aux négationnistes, vous dites « voilà ce que j’ai trouvé », mais aussi « voilà comment je l’ai trouvé ».

Eux ont le droit de se tromper à chaque pas, de mentir. Moi, si je fais la moindre erreur, c’est la fin de ma carrière.

Cette découverte des « Mémoires de Naïm » est racontée dans votre dernier livre, Killing Orders, pas encore traduit en français. Depuis, vous avez trouvé d’autres preuves du génocide, entendu en droit comme l’extermination systématique et programmée d’un groupe d’êtres humains.

J’ai découvert qu’une première décision d’exterminer des ­Arméniens est prise le 1er déc­embre 1914, contre la population masculine de la région de Van et Bitlis, par l’Organisation ­spéciale, la milice liée à l’appareil d’État qui a mis en œuvre le génocide. C’est la première fois qu’on lit le mot « extermination », imha en turc, contre les Arméniens dans les documents ­ottomans.

Avez-vous le sentiment d’avoir terminé votre enquête ?

Pas du tout ! Je continue mon travail. Être historien, c’est reconstruire le passé d’une manière qui permette de comprendre l’histoire aujourd’hui et à l’avenir. La découverte des documents est une partie infime du travail. Regardez ­l’Holocauste. Même si nous savons ce qui s’est passé, l’écriture de l’histoire ne s’arrête pas.

Le négationnisme non plus.

Bien sûr. C’est un sujet central. Le génocide du Rwanda a eu lieu, celui des Rohingya aussi. Ces catastrophes humaines récentes vous poussent à repenser votre propre recherche. Si je compare les Armenian genocide studies et les Holocaust studies, nous avons vingt à trente ans de retard. Il y a encore tant de sujets à couvrir.

Vous êtes turc. Pourquoi vous être intéressé au génocide arménien ?

On me pose souvent la question. Il n’y a rien d’inhabituel à ce qu’un historien allemand travaille sur ­l’Holocauste. Personne n’est surpris. Nous devons, en Turquie, créer cette normalité. Pour vous répondre, j’ai longtemps pensé que le hasard avait mis ce sujet sur ma route. ­Maintenant, je pense que mon père a joué un grand rôle.

Comment ?

J’en ai pris conscience après son décès. Il était instituteur, syndicaliste, un écrivain reconnu en Turquie. Il disait toujours qu’il fallait « dire la vérité », et « se battre pour la justice ». C’est ce que j’essaie de faire.

Une bibliothécaire dans votre institut de recherche, en Allemagne, vous a poussé à travailler sur le sujet.

C’est vrai. Elle était arménienne par sa mère. Elle insistait pour que je travaille sur le génocide en tant que Turc. À l’époque, je ne trouvais pas ça intéressant.

Pourquoi ?

Comme tous les Turcs, j’avais une distance naturelle avec ce sujet. Le génocide arménien, c’était la patate chaude. Mon opinion se résumait à peu près à ça : quelque chose s’est passé il y a cent ans, des Turcs ont tué des Arméniens, des Arméniens ont tué des Turcs, c’est compliqué. Puis à la fin des années 1980, assistant de recherche en Allemagne, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de la torture dans l’Empire ottoman. J’ai découvert les premiers massacres d’Arméniens de 1895-1897. Mais j’étais encore hésitant. Je pensais : les Arméniens ne sont pas si innocents, ils ont leur part de responsabilité. 

Toutes ces années dans les écoles turques avaient laissé des traces. Et puis, en tant que jeune gauchiste, j’avais des clichés en tête, une certaine façon de penser la Turquie et le monde. J’estimais que les mouvements politiques arméniens étaient contrôlés par les services secrets occidentaux, qui voulaient affaiblir la Turquie. Travailler sur le génocide arménien, ce n’était pas confortable.

Qu’est-ce qui aurait été confortable ?

Le combat des classes populaires. La question kurde. Au moins eux, ils étaient encore là, à défendre leurs droits face au pouvoir turc. Les Arméniens, c’était le passé.

Qu’est-ce qui vous a fait évoluer ?

Mon honnêteté, rien d’autre. Je travaillais avec des chercheurs sérieux, qui m’ont appris à poursuivre la vérité. Et puis je conservais un certain esprit critique venu de ma formation marxiste. Je ne suis plus marxiste, mais j’ai gardé l’esprit critique.

Comment vous êtes-vous approché du sujet ?

Au départ, je souhaitais juste trouver un nouvel objet d’études. On était en 1991, j’avais terminé ma recherche sur la torture dans ­l’Empire ottoman, et l’institut pour lequel je travaillais à Hambourg se lançait dans un nouveau projet sur les crimes d’État, autour de la question de la responsabilité, à une époque où il n’y avait pas encore de Cour pénale internationale. C’était l’occasion de travailler sur la tentative, en 1919 à Istanbul, de juger les responsables du génocide arménien. J’ai proposé d’organiser un séminaire. On m’a répondu : « D’accord, trouvez un expert. » C’est ainsi que j’ai rencontré celui qui est ensuite devenu mon maître, l’historien arménien Vahakn Dadrian, qui vient de mourir à l’âge de 93 ans. C’est lui qui a ouvert la voie de la recherche sur le génocide arménien. Et je n’ai plus quitté le sujet depuis.

Cet Arménien ne s’est pas méfié de vous, un Turc ?

Je lui avais été recommandé. Je lui avais écrit une lettre en turc, car j’avais supposé en lisant ses recherches qu’il le parlait, et j’avais raison. Il m’a répondu que j’étais son premier correspondant turc depuis quarante ans ! Nous nous sommes toujours bien entendus. Assez vite, il a fait partie de ma famille élargie. Certains Arméniens lui disaient à l’époque : « Qu’est-ce que tu fabriques, Dadrian ? Ce Turc pourrait être un espion ! » Lui trouvait important qu’un Turc travaille sur cette question. Il a dû se battre contre ce genre d’arguments. Aujourd’hui la plupart des Arméniens dépassent ce préjugé et des dizaines d’historiens turcs explorent le sujet.

Vous êtes allé à Erevan en Arménie commémorer le génocide.

Quatre fois. La première en 1995. J’avais avec moi le maire progressiste d’une ville près ­d’Istanbul, un ami proche, et on a visité le mémorial. Ç’a fait la une des journaux en Turquie. Pendant une semaine ç’a été un des sujets les plus importants dans la presse ! La ­deuxième fois, en 2005, j’étais avec le journaliste arménien Hrant Dink et d’autres intellectuels turcs.

« Il est difficile pour une nation d’admettre qu’elle a été fondée par des assassins et des voleurs qui ont pillé les biens des Arméniens massacrés. »

Pourquoi la Turquie refuse-t-elle de reconnaître le génocide ?

D’abord pour éviter de payer des réparations aux descendants des victimes. Ensuite il y a l’effet ­Pinocchio : à force de mentir, il est difficile de revenir en arrière. Et le nez de la Turquie est très long. Enfin, les pères fondateurs de la nation ont été impliqués dans le génocide. Il est difficile pour une nation d’admettre qu’elle a été fondée par des assassins, et des voleurs, puisqu’ils se sont enrichis en pillant les biens des ­Arméniens ­massacrés.

Vous êtes d’Ardahan, dans l’ancien territoire arménien. Avez-vous changé de regard sur la région de votre enfance ?

Je ressens un certain chagrin. Enfant, j’ignorais qu’il y avait eu là des Grecs, des Géorgiens, des ­Arméniens. En parlant avec mes amis arméniens, j’ai découvert peu à peu que des mots que nous utilisons dans cette région, et dont j’ai toujours pensé qu’ils étaient turcs, étaient arméniens, russes ou ­géorgiens. Ces gens ont vécu ensemble. Pas toujours en paix, mais ensemble. Il ne reste que les Turcs. Et il y a une grande haine contre les Arméniens dans ce territoire. Un de mes cousins m’a dit un jour : « Au lieu de travailler sur les Arméniens, tu devrais plutôt t’intéresser à notre région, et comment les Arméniens ont tué des musulmans. » Si j’étais jeune, j’apprendrais l’arménien, le ­géorgien, le russe et le grec, et j’étudierais l’histoire de ma région.

Quels mots arméniens utilisez-vous ?

Pour dire le « sillon » tracé par la charrue, nous disons haghos dans ma région. En arménien, c’est agos. Pour « fontaine », nous disons tchermoukh. En Arménie, une marque d’eau minérale porte ce nom. Les gens ont pris les uns des autres. Y compris certaines musiques traditionnelles. Tout cela est terminé. J’espère qu’un jour les Géorgiens, les ­Arméniens, les Turcs pourront vivre en paix dans ce ­territoire. Ce sont les mêmes gens. Les Turcs et les Kurdes ­d’Ardahan ressemblent plus aux Arméniens et aux Géorgiens de l’autre côté de la frontière qu’aux Turcs de la région égéenne. La géographie crée sa propre culture.

À quoi a ressemblé votre enfance à Ardahan ?

J’étais berger. Je mettais les animaux au pâturage, je travaillais dans les champs. J’ai vécu à ­Ardahan jusqu’à mes 6 ans, puis j’y suis retourné tous les étés, trois mois et demi par an, chez nos grands-parents, avec mes frères et ma sœur, jusqu’à 21 ans. Notre village, où ma mère vit toujours, est à 2 000 mètres d’altitude. Ça ressemble à la Suisse. Je suis un enfant de la montagne, je connais les chemins.

Et l’enfance de votre père ?

Sa famille était si pauvre qu’il priait Dieu de mourir pour avoir de quoi manger au paradis. Quand il a découvert qu’il existait une école avec internat pour les garçons de la campagne, il a marché deux jours et deux nuits pour y arriver. Il est devenu instituteur. Plus tard, il est ­devenu le secrétaire national du syndicat des instituteurs. Ensuite il s’est mis à écrire des livres. Le premier livre qui l’a rendu célèbre s’appelait Le Pain des morts. Il racontait qu’il espérait que quelqu’un meure au ­village, parce qu’aux enterrements il y a toujours à manger.

Quel genre d’homme était-il ?

Il disait qu’il fallait se battre, que rien ne serait donné. C’est la raison pour laquelle il s’est mis à détester la religion. Il disait qu’attendre tout de Dieu était une erreur. C’était aussi un homme patriarcal. Il passait très peu de temps avec ses enfants. Nous n’avons jamais connu un père qui vous emmène au théâtre, au terrain de jeu, ou qui s’inquiète de vos problèmes scolaires. C’était notre mère qui s’occupait de cela. Il se battait sur la scène publique pour les droits des autres, mais quand il rentrait à la maison, il voulait que le repas soit prêt.

Et votre mère ?

Elle a 88 ans, elle est le pilier de la famille. Elle s’est sacrifiée toute sa vie. Elle était institutrice elle aussi. En plus de sa journée de travail, elle devait s’occuper de quatre enfants, cuisiner, laver, gérer les problèmes de chacun, et de son mari. Il y a une blague sur elle dans la famille : chaque homme de la famille a fait de la prison une fois dans sa vie, elle a passé vingt ans à nous rendre visite. D’abord mon frère aîné a été détenu en 1968 pour avoir manifesté contre la guerre du Viêtnam. Ensuite mon père, après le coup d’État de 1971, parce qu’il était syndicaliste. Puis j’ai été incarcéré un an. Enfin mon jeune frère, entre 1981 et 1989, arrêté par le régime militaire. Ma mère en plaisante : « Vous, vous avez visité la prison une fois. Moi, j’ai visité les prisons turques ­pendant vingt ans. »

Pourquoi avez-vous été arrêté ?

Adolescent, j’étais à la tête de la Jeunesse lycéenne révolutionnaire. J’ai continué à militer à l’université. Je suis devenu un des leaders du mouvement étudiant turc. C’étaient les années 1970, dans le sillage de Mai 68. On réclamait la démocratie, les droits de l’homme, l’indépendance vis-à-vis des pouvoirs impérialistes, le droit de grève, la réforme agraire, des droits pour les Kurdes. À l’époque, il était interdit de mentionner l’existence des Kurdes. Selon le mythe ­fondateur de notre république, il n’y a pas de Kurdes en Turquie, ce sont des Turcs qui s’ignorent, des « Turcs des montagnes » ! On a commencé à en parler dans notre journal étudiant. Voilà comment on se retrouve en prison. 

J’ai été placé en garde à vue cinq fois en deux ans. La première fois en 1974 parce que j’avais distribué des tracts contre l’invasion de Chypre, la dernière fois après des articles sur les Kurdes. En garde à vue, nous étions privés de sommeil, de nourriture en quantité suffisante, on devait rester assis ­quarante-huit heures sur une chaise. On était ­frappé à coups de bâton. On ne le vivait pas comme de la torture, on se disait qu’il fallait faire avec. À la cinquième garde à vue, j’ai été ­incarcéré. C’était en 1976, j’ai été condamné à neuf ans et huit mois de prison. Je me suis évadé au bout d’un an.

Vous vous êtes échappé en creusant un tunnel.

Un jour, des codétenus m’ont prévenu qu’ils creusaient un tunnel depuis un mois. Cette ­prison à ­Ankara était une ancienne étable. Pas de mur de ciment, pas de barbelés. Un très vieux bâtiment. Les toilettes n’étaient qu’un trou dans la terre. Pour cuisiner, on utilisait des réchauds à gaz, montés sur des pieds en métal. Quand ils se cassaient, on les cachait. C’est avec ça qu’on a creusé un tunnel de 5-6 mètres. L’entrée du tunnel était cachée derrière le papier peint.

Il n’y avait que des prisonniers politiques ?

Dans notre bâtiment, oui. La nuit, on était entre nous. On était une ­centaine, pour des milliers de prisonniers de droit commun. Ils avaient peur de nous parce que, contrairement à eux, nous étions solidaires.

C’est un film.

Si vous connaissez un bon réalisateur, je lui raconte tous les détails.

Dans La Grande Évasion, le film de 1963 avec Steve McQueen, les prisonniers cherchent toutes sortes de moyens de se débarrasser de la terre. Vous faisiez comment ?

Au début, on la jetait dans le grand trou des latrines. Ensuite, on en a mis une partie dans un grenier auquel on avait accès. À la fin, on cachait la terre dans nos lits. On la couvrait avec des couvertures de façon à ce que ça ressemble à un corps humain, comme si quelqu’un dormait. On avait fabriqué un système électrique à l’intérieur du tunnel. Si un gardien passait, on éteignait la lumière et les creuseurs arrêtaient de creuser. 

Bien sûr, il y avait des fouilles. Une fois par mois, ils retournaient la prison. Mais un des gardiens, proche de nos idées politiques, nous prévenait. Un jour, il nous annonce une fouille pour le lendemain. On travaille toute la nuit, pour s’évader avant la fouille. On avance dans le tunnel, qui donne sur la rue. On sait que les gendarmes passent toutes les demi-heures. Mais, pris par l’enthousiasme, on ne regarde pas nos montres, et on sort au moment de la ronde. On commence à sauter du mur. ­J’entends crier derrière moi : « Arrêtez ! ­Arrêtez ! » Je cours. Celui qui a sauté après moi a été ­arrêté. À cinq secondes près, j’étais pris moi aussi.

Comparé à ce qu’ont vécu les prisonniers politiques après le coup d’État de 1980, ça semble bon enfant.

Effectivement, après le coup d’État, c’est devenu l’enfer. Je le sais par mes amis, la torture était ­quotidienne. En comparaison, ma prison était un hôtel cinq étoiles. On avait entre 19 et 24 ans, on était entre prisonniers politiques, tous étudiants. On était amis.

Que se passe-t-il après votre évasion spectaculaire ?

Je me cache pendant six mois, et puis je réussis à atteindre ­l’Allemagne via la Syrie. Un ami kurde m’emmène à la frontière syrienne. Le passeur me met dans un train, il me dit : « Assieds-toi là. Ne parle pas, ne dis rien. » Et je suis ­arrivé à Alep. Puis j’ai pris l’avion de Damas à Munich avec un faux ­passeport. Et j’ai été arrêté à ­l’aéroport de Munich, ils ont tout de suite vu que mon passeport était faux.

Là, vous êtes en danger.

C’est le pire moment de ma vie. J’ai passé trois mois en ­prison en Allemagne, je préfère la prison turque ! J’avais droit à l’asile, ­Amnesty International m’avait adopté comme prisonnier de conscience en Turquie. Mais j’avais peur d’être renvoyé avant même de pouvoir déposer une demande. C’était arrivé à d’autres. On m’avait dit de ne pas révéler mon identité sauf en présence d’un avocat. Je n’en ai pas demandé. Je craignais d’être trahi. J’avais 24 ans, j’étais seul, personne ne savait où j’étais. Je ne parlais pas allemand, à peine anglais. Je n’avais aucune idée de ce qui pouvait arriver.

Comment en êtes-vous sorti ?

Les amis qui m’attendaient à l’aéroport de Munich, ne me voyant pas sortir, ont prévenu mes amis en ­Turquie. Mon père est allé en ­Allemagne, il a contacté ­Amnesty. Une avocate a écumé les prisons à Munich et dans les alentours pour retrouver « Mehmet Ali ­Tekinalp », mon faux nom. Un jour, j’ai été appelé au parloir. Une inconnue blonde m’attendait, c’était elle. Elle m’a dit : « Taner Akçam, n’ayez pas peur, je vais vous sortir de là. » J’ai pleuré.

Vous continuez la politique quelques années, puis un de vos amis est assassiné par le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, qui a pris les armes contre l’État turc.

C’est une partie triste de ma vie. Après le coup d’État militaire de 1980, je participe à un collectif de « résistance antifasciste » contre la dictature turque. Le PKK ­d’Abdullah Öcalan et mon organisation, Devrimci Yol (« la voie révolutionnaire »), en étaient les chevilles ouvrières. Deux ans plus tard, j’apprends que le PKK a arrêté ses propres membres en Syrie, qu’il torturerait et tuerait ses dissidents. J’appelle à la libération immédiate de ces prisonniers si cette information était vérifiée. Si on se bat pour la démocratie et les droits humains, on doit commencer par soi-même. Le PKK lance alors une campagne contre moi et tous ceux qui ­s’opposent à ce parti. Il tue ­plusieurs de ses membres en Europe. Nous protestons, nous tractons. Le PKK réplique en tuant une vingtaine de personnes en Europe, dont un de mes meilleurs amis à Hambourg. J’ai cessé la politique.

Vous étiez menacé ?

Je me suis caché un an en ­Allemagne. Puis, comme j’avais cessé d’être activiste, je n’étais plus une menace à leurs yeux. Mais Öcalan a continué de me qualifier d’agent de la CIA, d’espion. Je ne suis plus dans ce monde. J’ai totalement arrêté la politique désormais.

Sur le génocide, vous passez beaucoup de temps à parler au grand public.

Je souhaite que les Turcs comprennent leur histoire. J’ai donné une dizaine de conférences à des Turcs en Allemagne pour mon dernier livre. Mais pour l’instant aucune en Turquie.

Comment réagissent les Turcs exilés que vous rencontrez à ces occasions ?

Ceux qui viennent sont des démocrates, des gens de gauche. Donc la réaction est très positive. Bien sûr il y a parfois des nationalistes.

Ils contestent ?

Ils ont des questions, je réponds, c’est gérable. Jusqu’en 2006, même aux États-Unis, les nationalistes m’attaquaient verbalement ­pendant mes conférences. Parfois ­physiquement. J’ai été agressé une fois à l’université de New York par des nationalistes turcs qui ont essayé de me frapper. Quand j’ai commencé à travailler sur le génocide aux États-Unis, il y a eu des campagnes contre moi. De l’intimidation, des menaces. Ça ne m’a pas arrêté. Je donnais mes conférences sous protection policière. Ces temps sont révolus.

« En Turquie, on sait désormais que quelque chose de mal est arrivé. Peut-être pas un génocide, mais “quelque chose de mal”. »

Pourquoi ?

Les gouvernements successifs sont toujours négationnistes, mais ils ont perdu sur le terrain moral. Ils sont sur la défensive. En ­Turquie, on sait désormais que quelque chose de mal est arrivé. Peut-être pas un génocide, mais « quelque chose de mal ».

Comment l’expliquez-vous ?

La société civile progresse depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, le parti islamo-­conservateur d’Erdoğan, et l’essor du mouvement kurde. Quand les Kurdes ont pris la tête de municipalités dans les provinces, ils ont ­commencé à construire des monuments pour commémorer le génocide arménien. Ils ont organisé des conférences, utilisé la langue ­arménienne pour nommer les villes et les rues. Il y a eu une ouverture dans la société turque. Internet a beaucoup aidé. C’est la source d’information la plus puissante pour la jeune génération. Autrefois, la source était le gouvernement turc. Ils avaient mis la ­société dans une boîte et ils ­pouvaient contrôler le savoir. Ce n’est plus possible. Mais le tournant majeur a été l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink en 2007 à Istanbul [lire l’entretien avec Fethiye Çetin dans « XXI » n° 30, ndlr]. À partir de ce moment, les gens ont commencé à se poser des ­questions.

Quels étaient vos liens avec ce journaliste arménien ?

Hrant Dink était mon ami. Je l’ai rencontré en 1994, deux ans avant la création de son journal en turc et en arménien, Agos. Je dormais chez lui quand j’allais à Istanbul. Je suis devenu chroniqueur dans son journal. Nous parlions presque toujours avant de sortir un texte. Un exemple : Hrant était contre les résolutions parlementaires des pays étrangers en faveur de la reconnaissance du génocide. Avant de l’écrire, il m’a appelé pour en discuter. Autre exemple, les commissions historiques : autour de 2005, le gouvernement turc a émis l’idée d’une commission d’historiens avec le gouvernement arménien. J’étais pour, il était contre, on en a discuté. Il me disait : « Tout est dans la tête, si tu ne changes pas les mentalités, une commission ne servira à rien. Ils entreront dans la commission avec leurs idées préconçues, et en sortiront avec la même logique. »

Vous pourriez vous rendre en Turquie ?

Je ne serais pas en sécurité pour le moment. Beaucoup de mes amis sont en prison. La dernière fois que j’y étais, c’était en juillet 2016, pendant le coup d’État manqué, j’étais au village auprès de ma mère de 88 ans. Je suis parti, à sa demande. Même s’il n’y a plus rien contre moi, pas d’enquête, pas de plainte, je ne veux pas prendre le risque. On pourrait trouver un prétexte pour ­m’incarcérer. Je vois ma mère à Vienne. Mais j’ai bon espoir de pouvoir aller en ­Turquie dans deux ou trois ans. Il y a un consensus dans la société turque pour réclamer la fin du système ­présidentiel ­dictatorial.

Votre rêve est de donner des conférences en turc en Turquie sur le sujet.

Oui. Je dis aux Arméniens qui viennent m’écouter : « Vous n’avez pas besoin d’apprendre ce que je vais vous dire, à part quelques nouveautés vous savez déjà tout. » Ils n’ont pas besoin qu’on leur fasse la leçon. L’enjeu majeur est de sensibiliser le peuple turc. Un grand rêve. Le moyen de mettre la Turquie sur le chemin de la démocratie.

C’est-à-dire ?

Si les Turcs ne font pas face à leur histoire et leurs méfaits, ils ne résoudront jamais leurs problèmes. Je suis convaincu que si la Turquie a un ­problème kurde aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’a pas fait la lumière sur le génocide arménien. Si vous vous construisez sur des ténèbres, elles seront la base de votre avenir.

Vous avez dédié un de vos livres à Haji Halil, un Turc qui a caché des Arméniens en 1915.

Ce Turc musulman pieux a sauvé une famille d’Arméniens en les cachant pendant plus d’un an au péril de sa vie. J’ai découvert cette histoire lors d’un colloque en 1995 en ­Arménie. Un des organisateurs de la conférence, Greg ­Sarkissian, l’a racontée à la tribune. C’était l’histoire de sa famille. Il disait que les ­Arméniens devaient tendre la main au peuple turc, en ­s’appuyant sur des exemples comme celui de Haji Halil. Ça m’a bouleversé au point que la nuit même, à l’hôtel, je n’ai pas réussi à dormir. Je suis descendu dans le hall de l’hôtel et il était là. Nous avons parlé toute la nuit.

À la fin de vos conférences, au moment des questions, il y a souvent un Arménien qui lève la main juste pour vous dire merci. Vous semblez être un héros pour certains.

Héros n’est peut-être pas le mot. Mais il y a un grand respect. Et plus encore depuis ce dernier livre : j’ai l’impression que les cœurs se sont ouverts. Je le ressens dans les ­rencontres. C’est un honneur, mais j’ai le sentiment de ne pas le mériter. Je ne suis qu’un historien, et je veux juste faire mon travail avec honnêteté, c’est tout ce que j’ai. ­J’attends avec impatience le moment où tout le monde trouvera tout cela ­normal.

Publié dans le numéro 48 de XXI

Grosse fierté

Daria Marx. Cette Française lutte contre la grossophobie et les discriminations envers les personnes obèses.

Par Clara Hesse

Illustrations : Martin Lebrun

Dix millions. C’est le nombre d’obèses en France. Soit 15,4 % de la population. Dans leurs rangs, Daria Marx. Un pseudo choisi en référence à l’héroïne de la série américaine Daria, une ado asociale à la verve acerbe, et au comédien Groucho Marx, star du cinéma burlesque. Être grosse, Daria Marx l’assume. Mieux elle pense que « se réapproprier l’adjectif est un acte politique et militant ». À 38 ans, elle est l’une des pionnières du mouvement de lutte contre la grossophobie.

« Être gros, c’est être un loser »

Née en 1980 à Paris, Daria Marx est « hors normes » depuis l’enfance. « Je suis le produit d’un papa très gros et d’une maman anorexique. » Dès ses 18 ans, elle s’intéresse aux corps gros dans la société. « C’est parti d’une grande naïveté, je me demandais pourquoi j’étais traitée différemment et mal. » Reconnue en 1997 par l’OMS comme une maladie chronique plurifactorielle, l’obésité est une véritable pandémie : les études estiment qu’en 2045 un quart de la population mondiale sera obèse. « Comme le poids est devenu une question de santé publique, les gens se sentent permis de se lâcher. Ils peuvent montrer les obèses du doigt en leur disant qu’ils doivent maigrir, puisque que c’est pour leur bien. »

« On vit avec l’idée que la minceur fait partie de la panoplie de la réussite. »

À écouter Daria Marx, la société française transpire la grossophobie. « On vit avec l’idée que la minceur fait partie de la panoplie de la réussite et qu’être gros, c’est être un loser. » Le terme est même entré dans Le Petit Robert en 2019 et désigne « l’ensemble des attitudes de stigmatisation et de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids ».

Un combat féministe 

Après un master en histoire et philosophie, Daria Marx renonce au métier d’enseignante et accepte un poste sur la plate-forme téléphonique où elle ­effectuait des missions pour gagner un peu d’argent lors de ses études. Elle monte en grade. Jusqu’au burn out en 2006. 

Durant cette période, elle ne sort plus de chez elle et se nourrit de lectures féministes. C’est là que naît son personnage, Daria Marx, et le blog où elle publie un billet par jour pour dénoncer la grossophobie ambiante : remarques dans la rue, transports inadaptés, humiliations à l’école, commentaires au supermarché, mais aussi grossophobie dans le milieu du travail où les obèses – quand ils sont embauchés – sont payés 18 % de moins en moyenne, et face aux médecins, où certains praticiens sont loin d’être bienveillants. Si l’obésité touche presque autant les hommes (14 %) que les femmes (16 %), Daria Marx prend conscience que la lutte contre la grossophobie est un combat essentiellement féministe. « Toutes les femmes, quel que soit leur poids, subissent sur leur corps la pression des diktats du patriarcat. Mais plus on s’éloigne de la norme, plus on souffre. »

« Gros n’est pas un gros mot »

En 2016, elle cofonde avec son amie Eva Perez Bello le ­collectif Gras politique. Leur but est de faire changer les regards et les mentalités : des gros sur eux-mêmes d’abord, des autres ensuite, des pouvoirs publics enfin. Le collectif propose des séances de « yo-gras » (comprendre du yoga adapté), des tables rondes, des interventions dans les écoles, auprès de syndicats ou du défenseur des droits, et des « gros-festivals ». Sur le site de Gras politique, une liste des médecins dits « safe » et « no safe » est dressée. Eva et Daria tirent la sonnette d’alarme sur le déficit d’équipement médical. « Les ­tensiomètres ne sont pas adaptés, les tenues d’hospitalisation, trop petites, et il n’existe qu’un seul fauteuil roulant grande taille par hôpital. » En 2018, elles publient à quatre mains leur manifeste : « Gros n’est pas un gros mot : chroniques d’une discrimination ordinaire. » Leur dernier coup de gueule ? Renaissance, une émission de M6 basée sur les freak shows américains, qui propose de suivre pendant un an des obèses dans leur opération de chirurgie bariatrique et esthétique. « Un désastre. »

Publié dans le numéro 48 de XXI

Main basse sur les Seychelles

Menacé par le réchauffement climatique, étranglé par sa dette, l’archipel a cédé une partie de ses eaux territoriales à TNC, une curieuse ONG environnementale américaine, financée par les géants du pétrole et du high-tech. Un marché de dupes.

Par Erwan Seznec

Illustrations : Nicolas Galkowski

En short rose, le président des Seychelles saute dans un submersible et plonge à 124 mètres de profondeur. Entouré d’une eau claire tapissée de coraux, il s’adresse au monde : « Nous avons besoin d’une action internationale coordonnée et décisive. Il nous faut des mesures concrètes, comme l’extension de zones maritimes protégées, la gestion durable de la pêche, la réduction de la pollution et la protection de nos océans contre le plastique. Ce problème est grave. Et nous ne pouvons pas attendre qu’il soit résolu par les prochaines générations. Nous sommes à court d’excuses pour agir et nous manquons de temps. »

Certains hommes politiques offrent des discours en hologrammes. Danny Faure, 57 ans, air bonhomme, devient en avril le premier chef d’État à faire une déclaration sous-marine. Son pays est menacé de disparition, ses concitoyens, voués à devenir des réfugiés climatiques, forcés à l’exil, chassés de leurs maisons par la montée des eaux. Le réchauffement climatique, dans ce coin de l’océan Indien, est visible à l’œil nu. Mais dans leur malheur, les 95 000 habitants de l’archipel, à peu près aussi nombreux que ceux d’un arrondissement de Paris, ont une chance : ils ont l’eau. La mer. L’océan. Nain démographique, l’archipel est un poids lourd géopolitique. Une thalassocratie. Danny Faure le sait, le monde a intérêt à sauver les Seychelles.

« Les couples en lune de miel ne le voient pas mais le pays est traversé par des routes maritimes lucratives. Et la zone sur laquelle s’étend son contrôle au large des côtes est immense : 1,3 million de kilomètres carrés.»

Les couples en lune de miel ne le voient pas mais le pays, situé au large de l’Afrique de l’Est, en face du Kenya et de la Somalie, est traversé par des routes maritimes lucratives. Le trafic des porte-conteneurs reliant la Chine à l’Europe a triplé en vingt ans. Des navires longs comme huit piscines olympiques, embarquant 20 000 conteneurs empilés sur une dizaine d’étages, sillonnent cette zone stratégique.

Et le territoire maritime seychellois, la zone sur laquelle s’étend son contrôle au large des côtes, est immense. La zone économique exclusive (ZEE) de l’archipel se déploie sur 1,3 million de kilomètres carrés, près de deux fois la superficie de la France. Le droit international de la mer accorde aux États des prérogatives sur tout ce qui se trouve dans un rayon de 200 milles marins (370 kilomètres) autour du moindre de leurs cailloux émergés. Magie du compas, le tas de confettis seychellois – 115 îles, dont une trentaine seulement sont habitées – possède une ZEE plus vaste que l’immense ­Madagascar. Autrement dit : un potentiel de pêche et de tourisme extraordinaire.

Mais ces atouts sont fragiles : que deviendra le tourisme (la moitié des emplois de l’archipel) si les maisons grignotées par les eaux commencent à s’écrouler ? Comment continuer à pêcher (un tiers du PIB national) quand le thon se raréfie ? 

TNC, l’un des plus grands propriétaires fonciers du monde

Au centre de Victoria, la capitale, se trouve une reproduction de Big Ben haute de quelques mètres seulement, monument emblématique d’un État miniature. Ici, tout est petit. Il faut dix minutes pour faire le tour de la ville à pied et à peine plus longtemps pour traverser Mahé, l’île principale, d’est en ouest en voiture.

L’ancien président James Michel, chemisette à manches courtes, visage allongé, fine moustache à la Clarke Gable, reçoit dans ses bureaux de la fondation à son nom. Dans le hall, une photo montre quelques bâtisses, au bord de l’eau, entourées de palmiers. À peine un village. Telle était la capitale, au début du xixe siècle. Les eaux turquoise et les plages de sable fin ne faisaient rêver personne. Chaos de granit plongeant à pic dans l’océan Indien, les Seychelles ne recelaient ni métaux précieux, ni café, ni coton, sources de richesse de la mondialisation à la mode coloniale.

Un peu plus loin, des portraits de James Michel entouré des grands de ce monde : le pape Benoît XVI, Tony Blair, Hu Jintao, le sultan Al-Nahyan, Jacques Chirac. Le prédécesseur de Danny Faure, en poste de 2004 à 2016, s’est rendu plusieurs fois aux Nations unies, à New York. Pour envisager des solutions intelligentes, durables et peu onéreuses, il lui fallait de l’aide. Dans son bureau tapissé de bois exotique, l’ex-­président raconte le moment le plus difficile de sa carrière d’homme politique. « En 2008, quand la crise des ­subprimes a éclaté et que le monde a plongé dans la récession, les ­Seychelles se sont retrouvées dans une situation dramatique. Nous étions au bord du défaut de paiement, avec une dette représentant 175 % de notre produit intérieur brut. Au même moment, la piraterie dans l’océan Indien menaçait nos deux principales sources de richesse, la pêche et le tourisme. J’ai commencé une négociation délicate avec nos ­créanciers. Mon idée était de tirer les leçons de la crise et ­d’inscrire les ­Seychelles dans une logique de développement durable. C’est à ce moment-là que je suis entré en contact avec une grande organisation environnementale américaine, The Nature ­Conservancy. »

The Nature Conservancy (TNC) est moins connu en France que WWF ou Greenpeace. L’ONG est pourtant un mastodonte de l’écologie. Créée en 1951, financé par les dons d’un million de sympathisants, elle achète des terrains afin de les préserver, un peu comme le fait en France le ­Conservatoire du littoral, mais à une tout autre échelle. Car TNC a accumulé au fil du temps d’immenses espaces naturels. ­Possédant 480 000 kilomètres carrés – pratiquement la superficie de l’Espagne – répartis sur 72 pays, c’est l’un des plus grands propriétaires fonciers du monde. James Michel signe en 2015 un accord « ambitieux et novateur » avec l’ONG : « Une planche de salut pour les Seychelles. »

Échange « dette contre nature »

TNC propose un échange de dette contre nature, ou « debt for nature swap », dans le jargon. Ce montage inventé dans les années 1980 consiste, schématiquement, à alléger le fardeau de la dette d’un pays en voie de développement en lui demandant en contrepartie un effort de protection de l’environnement.

Ainsi, l’ONG américaine conseille au gouvernement d’émettre un emprunt d’un nouveau type, un « blue bond » (« emprunt bleu ») établi sur ses ressources naturelles. Sur le plan de l’ingénierie financière, c’est simple : petits ou grands, les emprunts sont fondés sur « quelque chose » qui garantit leur remboursement. Un ménage obtient un crédit pour acheter sa maison sur sa capacité à générer un salaire chaque mois. Une entreprise lève des fonds sur ses perspectives de chiffre d’affaires. Un État avance ­habituellement face à un créancier sa capacité à lever des impôts. Dans le cas du blue bond, schématiquement, les poissons remplacent les contribuables. L’emprunt est institué sur l’océan et ses richesses.

TNC rachète donc 21,4 millions de dollars de dette et fixe un nouveau calendrier de remboursements, étalé dans le temps et gagé sur la mer. James Michel confie à l’ONG 410 000 kilomètres carrés d’océan, un tiers de sa ZEE, l’équivalent de la superficie de l’Allemagne. En échange, elle doit l’aider à organiser la pêche et le tourisme dans une optique de long terme : pas de surexploitation des stocks, pas d’atteinte à l’environnement.

Après quelques négociations, l’accord est signé sept ans plus tard. C’est une première mondiale. « Un modèle pour le reste du monde », s’enthousiasme Mark ­Tercek, le patron de TNC à l’époque. Aucun emprunt n’a jamais été adossé à un capital maritime. « Il est encore temps d’inverser des décennies de dommages causés aux océans. Nous n’avons pas encore atteint le point de non-retour, poursuit le PDG de l’ONG. Il faut de l’audace. Pour s’attaquer à la protection marine à cette échelle, il faudra dépasser les approches traditionnelles de la conservation des océans. » Ces emprunts bleus doivent concilier développement et environnement. Ils promettent de résoudre l’équation ultime du capitalisme : créer un produit financier qui dégagerait du ­rendement tout en protégeant les océans et l’environnement.

Un paradis fiscal

À la sortie de la fondation, un bougainvillier déborde de fleurs d’un jaune éclatant. Un peu comme la « blue economy » contée par James Michel, il est presque trop beau pour être vrai. Les Seychelles ne manquent pas d’experts en matière financière, mais ils exercent dans le domaine pointu de l’immatriculation de sociétés offshore. Le registre local des sociétés en recense des dizaines de milliers, ­probablement plus d’une par habitant. Ce sont de simples boîtes aux lettres. Victoria n’est pas la City londonienne. Les seuls Seychellois qu’on croise en costume le matin vont à l’école, où l’uniforme est obligatoire. Les entrepreneurs se domicilient ici pour fuir la curiosité. L’archipel est un paradis fiscal.

Pour bien comprendre l’aspect technique de ces blue bonds, rendez-vous est pris avec le patron du Seychelles Conservation and Climate Adaptation Trust (Seyccat), une société créée par TNC pour gérer ces emprunts bleus. L’accueil est glacial. Martin ­Callow refuse de répondre aux questions qui concernent l’ONG, assurant qu’il ne travaille que pour le Seyccat. Ce qui est vrai. Sauf que le Seyccat, par le jeu de statuts astucieusement rédigés, est entre les mains de TNC. Le gouvernement de Victoria dispose de sièges dans les instances dirigeantes mais ne peut rien faire sans les Américains.

Sur le site internet du ­Seyccat, pas plus de précisions. ­Pourtant le blue bond existe. La Banque mondiale l’a salué le 29 octobre 2018 dans un communiqué. Il a été souscrit par les fonds Calvert Impact ­Capital, Nuveen et Prudential Financial. Mais que contient-il exactement ? Pour convaincre des investisseurs de souscrire à un emprunt innovant, il faut produire des rapports très techniques. C’est encore plus vrai pour un blue bond reposant sur un ­exercice inédit : l’évaluation du potentiel économique des eaux seychelloises, l’estimation fine des ressources à venir de la pêche et du tourisme. Si ces documents existent, quand ont-il été réalisés et sur la base de quelle expertise ? Signé par l’ancien président James Michel le 19 novembre 2015, le document fondateur de l’économie bleue fait 21 pages seulement. Et quelques semaines avant le lancement sur les marchés du premier blue bond de l’histoire, le Seyccat, matrice de la finance du futur, se résume à un cadre et une secrétaire assis dans une même pièce.

Le premier défi, une fois ces 21 pages d’accord signées, consiste à établir le zonage de la surface protégée par TNC, un marine spatial plan : où pêcher un peu, beaucoup, pas du tout, quel atoll sanctuariser, quelle baie ouvrir aux paquebots de croisière, où mettre les éoliennes offshore, où les bannir, etc. Une tâche considérable. Mais l’ONG, forte de son 1,3 milliard de dollars de ressources annuelles, emploie 3 600 salariés et est partenaire des plus prestigieuses universités américaines. Elle ouvre un bureau à Victoria.

Un océan en deux dimensions

Pour le trouver, il faut se rendre à Eden Island, qui, comme son nom tente de le faire oublier, n’est pas une île et n’a rien d’édénique. Cet ensemble résidentiel de 56 hectares construit avec des capitaux de Dubaï et d’Afrique du Sud fait plutôt penser à un bout de Floride qui aurait dérivé à travers deux océans avant de heurter l’île de Mahé. Reliés à Victoria par une seule route, les 550 villas et appartements sont organisés autour d’un port de plaisance et d’un centre commercial aux airs de duty free : du luxe, du gadget, une odeur sucrée omniprésente. « Obtenez si vous le désirez le statut de résident seychellois pour vous et vos proches », propose en anglais le site edenisland.sc. La clientèle visée est apparemment la même que celle des sociétés offshore.

Au second étage de la galerie marchande, Helena Sims est seule. Son bureau est si petit qu’on ne pourrait pas y cacher une tierce personne. En talons aiguilles et tailleur rouge, la diplômée en biologie marine étale une carte devant elle. C’est le marine spatial plan, la clé de voûte de la blue economy. L’archipel, dans toute sa diversité, y est divisé en cinq catégories, avec un niveau croissant d’activités autorisées. La carte fait penser au découpage des États de l’Ouest américain au xixe siècle, à la règle et au compas, sur un coin de table, sans tenir compte du terrain. L’océan est un univers en trois dimensions. Sur les cartes de TNC, il en manque une : la profondeur.

Personne ne sait encore ce qu’il passe à 400 mètres sous la surface de l’océan Indien, là où des millions de thons filent à l’abri des regards. Combien sont-ils exactement ? Rouges, blancs, obèses ou listao, les thons parcourent des milliers de kilomètres chaque année. Ils tournent autour des Seychelles, partent à Madagascar, descendent le canal du Mozambique, reviennent et recommencent. De nombreuses autres espèces font de même, à plus petite échelle, se jouant des frontières administratives. Helena Sims balaie ces doutes d’un ton enjoué : « Ce zonage, c’est cinq ans de travail, des réunions avec plus de soixante parties prenantes, pêcheurs, professionnels du tourisme et experts ! » Elle enchaîne sur la liste des sites et des espèces à « protéger absolument », récifs coralliens ou tortues d’Aldabra. Sur la vitre en verre dépoli de son bureau figurent des silhouettes de dugong, un mammifère marin, de dauphin et de tortue.

« Ce zonage est un poème, soupire Virginie Lagarde. Je ne sais pas comment il a été fait, ni à quoi il va servir. Je n’y comprends rien. » La ­Française a pourtant travaillé dix ans aux Seychelles comme biologiste spécialisée dans les questions marines, notamment au sein de l’association des propriétaires des bateaux de pêche. Brune, les cheveux ras, elle a assisté à de nombreuses réunions organisées par TNC pour informer les acteurs du tourisme et de la pêche et recueillir leur avis. Elle en est ressortie interloquée : « Ils ne connaissent pas la mer et ils n’écoutent personne. »

Même consternation chez André Standing. Expert en ressources marines basé au Kenya, il a suivi un dossier qui devrait inciter TNC à la prudence. « En 2013, raconte-t-il, le Mozambique a financé la construction d’une flottille de thoniers par un emprunt appelé le “tuna bond”. Il devait rapporter 6,5 % d’intérêt aux investisseurs. » Hélas, les bénéfices des pêcheries, sur lesquels reposait tout le montage, ont à peine atteint 5 % des prévisions. Pimenté de pots-de-vin, d’incurie généralisée et de détournements de fonds, le tuna bond a mis l’État du Mozambique en cessation de paiements en 2016, pile au moment où TNC finalisait son ­projet aux Seychelles.

En colère contre « l’acteur de “Titanic” »

Pêcheur, fils de pêcheur, petit-fils de pêcheur, Keith André se promène sur les quais du port de Victoria. Il salue tout le monde mais son visage, moins brûlé que celui des autres, suggère qu’il passe moins de temps en mer. Keith André a un pied dans un autre monde, celui des conférences internationales en salle climatisée. Président de la Fédération des pêcheurs artisans de l’océan Indien (FPAOI), ce quadragénaire discret représente les Seychellois aux réunions de la Commission du thon de l’océan Indien. Des rencontres de plusieurs jours, dans un quelconque Hilton d’Afrique du Sud ou de Thaïlande, où des experts soupèsent des rapports gorgés de tableaux et de chiffres, afin de définir des quotas de prise adaptés à l’état de la ressource. Aride, mais formateur. Keith André sait conduire un navire. Il sait aussi quand on le mène en bateau. ­Pendant des mois, à de multiples reprises, il a dû se libérer de ses obligations professionnelles pour assister à des réunions de « pilotage » organisées par TNC avec les « parties prenantes ».

Dans les petits locaux de son association (une table, quatre chaises, une connexion internet et une page Facebook), il se souvient. Exemplaires sur le papier, ces vastes concertations associant tous les représentants de la société civile lui ont laissé le goût amer du fait accompli. La messe était dite et la consultation, organisée pour la forme. « L’activité va être limitée ici, interdite là, sans que notre avis n’ait jamais été pris en compte. Sous prétexte de freiner la pêche illégale et de protéger les ressources, ils s’ingèrent dans notre pays, notre vie et notre métier », s’énerve Keith André.

« L’activité va être limitée ici, interdite là, sans que notre avis ait été pris en compte. Sous prétexte de freiner la pêche illégale et de protéger les ressources, les gens de TNC s’ingèrent dans notre pays, notre vie et notre métier de pêcheur. »

À ses côtés, un homme opine. Betty Hoareau agite ses mains de pêcheur, aux doigts deux fois plus larges que la moyenne. Il y a les cheveux blancs et l’œil noir de colère. Il en veut à « l’acteur ».

« Celui de “Titanic”.

— Leonardo DiCaprio ?

— Exactement. Vous allez voir TNC ? Demandez-leur où est l’argent de Leonardo DiCaprio. Ses millions pour les Seychelles, on aimerait bien en voir la couleur. »

Dans son plan de communication autour des blue bonds, TNC met en avant une contribution de la star de cinéma. Très sensible à la question des océans, Leonardo DiCaprio aurait offert à TNC – avec déduction fiscale à la clé – 1 million de dollars sur sa fortune personnelle et 5 millions de dollars de sa fondation pour les Seychelles. « Vu sa fortune, c’est comme si je donnais 10 dollars, s’amuse l’homme aux mains de géant. Et en plus, il ne donne pas vraiment : TNC a racheté notre dette. Elle n’est pas effacée. On devra rembourser quand même, au bout du compte. Alors, où est le cadeau de Leonardo DiCaprio ? »

Keith André enchaîne : « TNC veut m’expliquer la protection de l’environnement depuis le centre commercial d’Eden Island ? Soyons sérieux ! J’allais déjà pêcher avec mon grand-père dans le lagon avant qu’il ne soit comblé pour construire cette marina ! Sans parler de ce secteur qu’ils veulent ouvrir aux groupes pétroliers ! Dans le “marine spatial plan”, il y a un secteur où la recherche d’hydrocarbures est prévue. On limite la pêche artisanale, mais on prévoit de construire des plates-formes ­offshore et on appelle cela de la “protection de ­l’environnement” ! »

D’après les documents de travail des réunions de concertation, que Keith André a conservés, la prospection minière et pétrolière est mentionnée très tôt, dès la signature de l’accord entre TNC et les Seychelles, comme une vague éventualité. Mais en janvier 2018, l’ONG met en ligne une carte sur laquelle figure une zone grande comme plusieurs départements français : forages possibles, extraction de minerais autorisée. Le gouvernement ne fait aucune annonce. Mais c’est désormais ­officiel : TNC va ouvrir une partie de « sa » zone aux navires de recherche des compagnies pétrolières.

S’acoquiner avec l’industrie de l’or noir

L’exploration ne débouche pas toujours sur de l’extraction, mais elle n’est pas anodine sur le plan environnemental. Un navire de prospection tracte des centaines de mètres de câbles, jalonnés de charges explosives. Les ondes provoquées par les explosions successives se répercutent à plusieurs kilomètres de profondeur dans l’eau et le sol. En fonction de l’écho renvoyé, les géologues estiment le potentiel du terrain en hydrocarbures. Cette pollution acoustique est un sujet de préoccupation, explique Michel André, bioacousticien à l’école polytechnique de ­Barcelone : « On sait depuis longtemps que les mammifères marins à sonar, comme les baleines ou les dauphins, sont très perturbés par les déflagrations. Les travaux plus récents font craindre un impact tout aussi dévastateur sur le plancton, base de la chaîne alimentaire, les anémones de mer et les coraux. » À l’été 2018, la pollution acoustique faisait même l’objet d’un débat aux Nations unies.

La position de l’ONG environnementale sur la prospection pétrolière à de quoi surprendre. Mais ce n’est pas là son premier acoquinement avec l’industrie de l’or noir. En 2003, TNC s’est retrouvé au cœur d’un scandale révélé par le Washington Post. L’organisation avait reçu en donation de la compagnie Mobil Oil un immense terrain aux États-Unis, la Texas City Prairie Preserve, dans le but d’en faire un lieu de reproduction pour un oiseau menacé de disparition, le tétra cupidon ­d’Attwater. Il restait un puits de pétrole sur le domaine. TNC était supposé le fermer. S’avisant qu’il restait des réserves exploitables, il l’a conservé et a même laissé une compagnie en ouvrir un second. Il a gagné des millions de dollars dans l’opération, raconte l’intellectuelle Naomi Klein dans Tout peut changer. Mais l’oiseau a fini par disparaître du périmètre.

Le Sénat américain a diligenté une enquête sur les activités de TNC. Les conclusions, sévères, pointaient de nombreuses dérives mercantiles et des conflits d’intérêts avec des industries polluantes. Et ces liens n’ont pas disparu depuis. TNC reçoit chaque année des dizaines de millions de dollars de dons émanant de l’industrie du pétrole (BP, Chevron…) ou de fondations d’entreprises actives dans le high-tech, gros consommateur de minerais, comme la Fondation Gordon et Betty Moore (Intel) ou la Fondation David et Lucile Packard (Hewlett-Packard). Les statuts de TNC accordant aux donateurs un droit de regard sur ce qu’il sera fait de leur argent, le lien d’intérêt est au cœur du fonctionnement de l’organisation.

« Certains pensent que nos clients sont les plantes et les animaux que nous essayons de sauver. Mais nos vrais clients sont les donateurs qui achètent nos ­produits, et ces produits sont des paysages préservés. »

Comme le disait en 1995 à la Harvard ­Business Review John Sawhill, PDG de TNC de 1990 à 2000, « certains pensent que nos clients sont les plantes et les animaux que nous essayons de sauver, mais nos vrais clients sont les donateurs qui achètent nos ­produits, et ces produits sont des paysages ­préservés ». Début 2019, on trouve au conseil d’administration un ancien président du géant de la pétrochimie Dow Chemicals et une ancienne PDG de Hewlett Packard. Son conseil des affaires réunit des représentants de Monsanto, Chevron, Bank of America, Boeing, BP, Caterpillar, Dow Chemical, PepsiCo.

Patron pendant dix ans de TNC, Mark Tercek venait de la banque d’affaires Goldman Sachs. Même si son prédécesseur avait amorcé le mouvement, Mark Tercek a importé de Wall Street un vocabulaire, des techniques d’investissement, des méthodes de management. Les résultats se sont montrés probants : en 2009, TNC enregistrait 547 millions de dollars de recettes. En 2018, 1,3 milliard. Mark Tercek a intégré au conseil d’administration le milliardaire chinois Jack Ma, le PDG d’Alibaba, ou ­Laurence Fink, le patron du fonds d’investissement Blackrock. En 2018, il émargeait à 819 000 dollars annuels. Une vingtaine de cadres gagnaient plus de 300 000 dollars par an.

« Est-ce qu’ils oseraient faire ça chez eux ? »

Il a démissionné en juin 2019, suite aux témoignages de nombreuses femmes travaillant au sein de l’organisation dénonçant des traitements discriminatoires. Son départ, en plus de celui de quatre autres hauts dirigeants, a mis en lumière un malaise croissant entre les patrons de l’ONG, qui la dirigeaient comme une entreprise cotée, et les salariés, animés par un engagement écologique qu’ils trouvaient de plus en plus accessoire dans leur travail.

« Selon d’anciens salariés, les réunions des dirigeants, qui se tenaient aux quatre coins du monde, étaient souvent source de problèmes, écrit Politico, le média américain qui a publié les premiers témoignages, le 7 juillet 2019. L’alcool coulait à flots, des réunions se poursuivaient pendant les dîners, et d’anciens salariés racontent avoir vu des gens danser sur des tables et flirter avec les limites de ce qui est approprié entre collègues. »

À Politico, Susan Ruffo, qui a travaillé à TNC de 2006 à 2015 ainsi qu’au conseil de la qualité environnementale sous Barack Obama, déclare : « Quand Mark Tercek est arrivé, tout le monde au gouvernement et parmi les écologistes pensait que le privé était la solution à nos problèmes. Mais chez TNC, cela a probablement été entendu à l’extrême… » Le patron tout-puissant a été remplacé par une femme, Sally Jewell, secrétaire à l’Intérieur dans l’administration de Barack Obama de 2013 à 2017.

Le scandale de 2003 a rendu l’organisation prudente, au moins dans son pays. Quand l’administration Trump annonce un élargissement des zones ouvertes à l’exploration pétrolière dans les eaux américaines, TNC publie un communiqué indigné, en date du 4 janvier 2018. L’offshore présente des « risques significatifs pour les ressources marines » et peut « nuire à l’économie locale côtière ». Du moins, aux États-Unis. À quelques semaines d’intervalle, TNC officialisait l’ouverture à l’offshore d’une partie de la zone qui lui a été confiée aux Seychelles. Nous vivons dans un monde complexe, plaide Matthew A. Brown, directeur Afrique de l’organisation. « Chaque situation est différente, chaque pays doit tracer son propre plan de développement énergétique », en prenant en compte « les demandes de multiples utilisateurs », dont les pétroliers. « ­Est-ce qu’ils oseraient faire ça chez eux ? », s’indigne à Victoria le patron-pêcheur Keith André.

Imaginons que l’ONG américaine ne soit pas entachée de soupçons. Imaginons que le zonage ait été exemplaire, que la délimitation des aires sanctuarisées, interdites à la pêche, s’appuie sur un travail rigoureux d’analyse des écosystèmes. Qui pourra surveiller les mers ? Les garde-côtes m’embarquent sur un patrouilleur.

« La marine seychelloise possède combien de bateaux ?

— Sept, donnés par des pays amis.

— C’est suffisant ?

— Oh non. Pour couvrir 1,3 million de kilomètres carrés, il faudrait des dizaines de navires, et même des avions. On ne les a pas. Heureusement on peut compter sur les pêcheurs. Ce sont eux qui nous signalent les Sri Lankais ou les Malgaches qui viennent pêcher illégalement dans nos eaux.

— Mais alors si on interdit une zone à la pêche légale…

— On la livre à la pêche illégale. C’est automatique. »

La surveillance des eaux seychelloises est d’autant plus un enjeu qu’elles se situent à quelques encablures de la Somalie, où des pirates frayaient entre 2008 et 2011, au moment où le gouvernement engage ses discussions avec TNC. Ces années-là, plus de 2 300 personnes ont été capturées dans l’océan Indien. Les pirates avançaient au large sur des navires chargés de bidons de carburant, tractant des skiffs d’abordage. À Victoria, certains de ces skiffs pourrissent encore sur les chantiers navals. Ce sont des navires étroits, en fibre de verre, d’une dizaine de mètres de long. Les îles désertes des Seychelles pouvaient facilement servir de bases de repli à des embarcations aussi légères.

À l’époque, le président James Michel essaie de trouver du soutien. L’Europe ne fait rien. Les Émirats arabes unis offrent cinq navires patrouilleurs. En contrepartie, le chef des forces armées émiraties, Mohammed ben Zayed al-Nahyan, obtient un palais hideux sur les hauteurs de l’île de Mahé. Les Indiens proposent de construire une base militaire sur l’île de l’Assomption. Les ­Américains sortent le grand jeu. Ils installent en 2009 une base de drones près de l’aéroport de Victoria. Officiellement, ils sont utilisés pour la surveillance. En 2011, des câbles diplomatiques dévoilés par les Wikileaks révèlent la présence sur cette base des drones de combat sophistiqués, les MQ-9 Reaper. Pilotés depuis le Nouveau-Mexique, ils permettent aux Américains d’atteindre la Somalie.

Cogestionnaires des mers

Les services de TNC faisaient peut-être partie d’une offre américaine globale : les drones et l’ONG, ou rien. L’organisation ne travaille pas pour le gouvernement, mais, comme pour l’industrie pétrolière, les liens sont incestueux. En plus de Sally Jewell, la désormais patronne de l’ONG, l’organisation a jusqu’à tout récemment compté dans ses rangs Heather Zichal, la conseillère climat de Barack Obama entre 2008 et 2013.

« 410 000 kilomètres carrés pour 21 millions de dollars seulement ! s’énerve Keith André sur le port de Victoria, en montrant l’océan d’un large geste du bras. On brade nos eaux pour 50 dollars le kilomètre carré ! » Les ­Seychelles avaient besoin d’aide. Elles le paieront peut-être cher. En septembre 2018 a démarré aux Nations unies la négociation pour un « instrument international juridiquement contraignant » « portant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine ». ­Pendant que TNC « achetait » les Seychelles, sa jumelle et rivale ­Conservation International, également financée par de puissantes fondations issues des industries de l’énergie et du high-tech, installait sa propre aire marine aux Kiribati, un minuscule État insulaire de ­Polynésie. Ces géants de l’écologie ne s’en cachent pas : ils veulent devenir ­cogestionnaires des mers. En prenant la place des gouvernements, s’il le faut. En matière de protection des océans, ces derniers ont un bilan médiocre. Les ONG, elles, n’en ont pas encore. Elles ont le temps, et l’argent. L’avenir des océans, dit l’ancien président James Michel qui semble tout à coup fatigué, écrasé par la responsabilité, se dessine aux Seychelles.

Publié dans le numéro 48 de XXI

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