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Auteur/autrice : Anaïs Benguigui

La chasse aux bonnes histoires

Les grandes plates-formes de streaming sont en quête de sujets forts pour conquérir de nouveaux abonnés. Séries, films, documentaires… la concurrence est féroce et les investissements, massifs pour élargir l’offre en créations originales. Au cœur dU réacteur, l’écrivain Alexandre Kauffmann nous raconte, sous forme de scénario, les stratégies des auteurs, des maisons d’édition et des sociétés de production pour décrocher le jackpot. Une course effrénée… qui ne fait que commencer.

Par Alexandre Kauffmann

Illustrations Séverine Assous

Épisode 1 – First look

1.LANDES – MAISON FAMILIALE – EXT/JOUR

Printemps 2021. J’achève juste l’écriture d’un livre retraçant le parcours d’une fausse victime des attentats du 13 novembre 2015. L’ouvrage est en cours d’impression. La Goutte d’or, ma maison d’édition, doit m’en faire parvenir un exemplaire. Chaque après-midi, je guette la postière. Les jours passent. Rien. Je reçois enfin un appel de mon éditeur, Geoffrey Le Guilcher.

L’ÉDITEUR (sur le ton de la plaisanterie)

Wech, gros, ça va ?

Je vais avoir 46 ans. Geoffrey en affiche dix de moins. Tant qu’il me parle le langage de la rue – même avec ironie –, j’ai la faiblesse de me sentir jeune.

L’ÉDITEUR

Le livre n’est même pas imprimé que, sur le seul résumé, on reçoit déjà des propositions d’adaptation. Trois boîtes de prod sont sorties du bois. Et ce n’est sûrement qu’un début.

Je raccroche, le cœur léger. L’une des pires punitions pour un auteur est de voir son travail paraître dans l’indifférence générale. C’est aussi de bon augure sur le plan financier : les montants évoqués par ces sociétés pour la réservation temporaire des droits audiovisuels – plus de 20 000 euros à partager à égalité avec l’éditeur – sont supérieurs à l’avance que j’ai obtenue pour mon dernier livre – 10 000 euros –, somme qui n’a d’ailleurs pas été rattrapée par les ventes.

2. LANDES – FLASH-BACK – INT/JOUR

Avant 2018, aucun de mes livres – pour l’essentiel des romans et des récits de voyage – n’avait fait l’objet d’un projet d’adaptation. Leurs sujets étaient, il est vrai, assez peu vendeurs : une immersion parmi des chasseurs de babouins en Tanzanie, une histoire d’amour déçu sur fond de pandémie ou encore le récit de jeunes en perdition sur les hauts plateaux malgaches… Il y a trois ans, je me suis essayé à la narrative non-fiction, genre d’inspiration anglo-saxonne naviguant entre reportage et roman. Ce procédé m’a permis de mener une enquête sur les overdoses à Paris tout en racontant mon immersion au sein de la brigade des stups. Séduit par la souplesse de ce mode de narration, je m’en suis à nouveau servi pour relater une infiltration dans l’univers des indics de la police judiciaire. Ces deux « récits du réel » ont attiré l’attention de plusieurs sociétés de production. Celles-ci proposent le plus souvent à l’éditeur de préempter les droits audiovisuels sur une période donnée, le temps d’envisager un projet de série. Elles tentent ensuite de vendre ce même projet à un diffuseur, qui financera son développement.

Les offres d’adaptation de mes deux récits étant nombreuses, j’ai réussi à m’imposer comme coscénariste dans les projets retenus, espérant apprendre le métier sur le tard. J’ai alors découvert un monde inconnu, où l’on parle de « pitch » (résumé d’une œuvre en quelques phrases), de « bible » (table des lois d’une série), de « kick off » (réunion de lancement d’un projet) ou encore de « showrunner » (chef d’orchestre d’une série). Mon rôle portait lui-même un titre caressant : j’étais un « talent », terme désignant aussi bien les acteurs et les scénaristes que les réalisateurs. Tout talent qui se respecte doit avoir un « agent ». En tant que journaliste d’investigation, cet attribut m’avait toujours paru exotique et vaguement prétentieux. Mais voilà, désormais, j’avais moi aussi un agent. Le simple fait de l’énoncer me procurait une burlesque impression de grandeur.

3. LANDES – MAISON FAMILIALE – EXT/JOUR

Fin avril, alors que j’attends toujours un exemplaire de mon livre, les éditions de la Goutte d’or m’appellent à nouveau.

L’ÉDITEUR (le ton inhabituellement sérieux)

Ne fais surtout pas tourner le PDF de ton livre aux boîtes de prod. On vient de signer un accord de « first look » avec l’une d’elles.

« First look » ? Un accord exclusif. Désormais, avant toute parution, la Goutte d’or ne dévoilera le contenu de ses livres qu’à une seule société audiovisuelle, Studio Fact, jeune groupe qui produit exclusivement des fictions issues d’histoires vraies et des documentaires. Visant une levée de fonds de 35 millions d’euros pour s’imposer sur le marché, cette nouvelle structure espère réaliser, dans cinq ans, un chiffre d’affaires d’une cinquantaine de millions d’euros, soit environ un cinquième de celui annoncé en 2020 par Mediawan, premier producteur audiovisuel français. Le droit de « first look » permet à celui qui y souscrit d’être le premier à poser une option sur le livre, c’est-à-dire une période définie contractuellement – le plus souvent un ou deux ans – pour développer un projet d’adaptation. 

L’ÉDITEUR

Je compte sur toi. Ne montre le texte à personne, même pas à ta femme.

L’aspect confidentiel – presque conspiratif – de cette affaire me plaît. Il semble grandir le destin audiovisuel de mon livre. Je n’en transmets pas moins le PDF à ma femme…

ÉPISODE 2 – UN PARFUM DE DESTIN

1. PARIS – APPARTEMENT 

20e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Quelques jours après la parution de mon livre, de retour à Paris, je m’installe derrière mon écran d’ordinateur pour regarder Narcos, une série originale Netflix. Je n’ai jamais eu de télévision chez moi, du moins depuis que j’ai quitté la maison de mes parents. Après avoir longtemps braconné des contenus en streaming sur Internet, j’ai fini par m’abonner à plusieurs services de vidéo à la demande. Pour une trentaine d’euros, j’ai désormais accès à des milliers de films et de séries. Les grandes plates-formes de streaming, toutes américaines – Netflix, Amazon Prime Video, Disney+ et bientôt HBO Max –, se disputent le même vivier d’abonnés, celui des « jeunes adultes ». C’est avant tout par des séries originales qu’elles espèrent les attirer. Ces programmes doivent frapper les esprits. Netflix y est parvenu l’an dernier avec Squid Game. Cette série coréenne, record mondial de la plate-forme avec 120 millions de visionnages, lui a permis de gagner près de 5 millions d’abonnés.

La Walt Disney Company, qui ne propose des créations originales que depuis trois ans, prévoit de dépenser, en 2022, 33 milliards de dollars en contenus inédits, soit près du double de l’investissement de Netflix l’année précédente. Les deux groupes, lancés dans une fuite en avant, s’endettent pour élargir leur offre à tout prix. En France, Netflix a produit une trentaine de créations originales en 2021 – séries, films, documentaires –, ce qui place la firme californienne de Los Gatos en tête de course parmi les plates-formes. Mais la concurrence est sur ses talons. La chasse aux « bonnes histoires » ne fait que commencer…

2. PARIS – BUREAUX AGENT AGITATEUR – INT/JOUR

Je rends visite à Cyril Cannizzo, mon agent. Un quadragénaire aux cheveux poivre et sel, le regard tranchant et malicieux. Après avoir mis fin à une carrière de joueur professionnel de hockey sur glace, ce Lyonnais d’origine a exercé mille métiers : producteur de théâtre, créateur de start-up, entrepreneur à Cuba… Au début des années 2000, il crée une société française, Agent agitateur, pour défendre les intérêts de ses amis comédiens. D’abord catalogué avec hauteur comme « agent télé » par ses pairs, il a vu ce titre s’anoblir à mesure que les grands studios de cinéma – Pathé, UGC, Gaumont… – se lançaient dans la production de séries. Cyril apprécie peu les circonvolutions et les atermoiements. Tout ce qui est flou lui inspire de la méfiance.

L’AGENT (me recevant dans son bureau)

Je n’ai jamais vendu autant de projets de séries. C’est l’âge d’or des histoires longues et feuilletonnées. Ton seul cas le prouve : regarde combien de propositions d’adaptation on a reçues pour ton livre. On en est presque à une dizaine…

La course aux créations originales s’est intensifiée ces trois dernières années avec l’ouverture de nouveaux « guichets » en France. Netflix s’est lancé dans l’-Hexagone en 2014, Amazon Prime Video, en 2016, Apple TV+ et Disney+, en 2019. Il est délicat, sinon hasardeux, de placer ces implantations sur le même plan. Disney, déjà présent en France à travers son parc d’attractions, ses licences et sa chaîne de télévision, est la première entreprise de divertissement au monde. Sa stratégie d’expansion n’est pas comparable à celle d’Amazon. L’entreprise de commerce en ligne inclut par exemple l’abonnement à sa plate-forme de streaming dans une offre plus large, nommée « Prime », qui permet entre autres de bénéficier de meilleurs délais de livraison à domicile. Le fondateur du groupe, Jeff Bezos, peut ainsi déclarer : « Quand on gagne un Golden Globe, cela nous aide à vendre plus de chaussures. » Parmi les grandes plates-formes, Netflix – start-up fondée en 1997 sur l’envoi de DVD à domicile – est la seule à proposer uniquement des contenus en streaming.

Après avoir longtemps fonctionné à perte, son modèle est arrivé à maturité en 2020, quand la firme a dégagé un flux de trésorerie positive de 2 milliards de dollars. Une affaire extrêmement rentable, donc, en dépit de son endettement massif. Si Netflix se porte bien financièrement, les marchés commencent toutefois à douter de sa capacité à recruter de nouveaux abonnés, en particulier aux États-Unis et en Europe, où la firme a récemment relevé ses tarifs pour protéger ses revenus. Ces inquiétudes, conjuguées à la forte valorisation de l’entreprise pendant les confinements, expliquent les variations boursières à la baisse de cet hiver.

Le développement d’œuvres locales, seul moyen de rallier de nouveaux abonnés, est aujourd’hui indispensable à la poursuite de sa croissance. Il s’agit d’ailleurs d’une obligation depuis l’été 2021 en France pour tous les services de vidéo à la demande, à hauteur d’un cinquième de leur chiffre d’affaires. Cet investissement devrait apporter 250 millions d’euros aux sociétés de production hexagonales en 2022, soit un quart de ce qui est dépensé annuellement par l’ensemble des chaînes traditionnelles. Certaines sociétés sont mieux positionnées que d’autres pour accueillir cette manne. Federation Entertainment, l’une des premières sociétés de production en France, a livré à elle seule l’an dernier plus de vingt séries aux plates-formes… De Paris à Los Angeles en passant par Tel-Aviv, ce groupe réunit une vingtaine de labels, auxquels on doit Le Bureau des légendes ou En thérapie. Près des deux tiers de son chiffre d’affaires – 100 millions d’euros en 2020 – sont réalisés auprès des grands services de vidéo à la demande.

Tous les acteurs à l’affût du butin des plates-formes s’accordent sur un point : il est impossible de prévoir le succès d’une série originale. Comment, dès lors, dénicher des histoires capables de galvaniser l’audience et de rallier des abonnés ?

L’AGENT

Tout ce qui est enquête et faits divers cartonne : le genre « crime et thriller » fournit déjà à la télévision française deux tiers de ses programmes de fiction… Les histoires vraies, surtout celles à caractère social, ont le vent en poupe. Mais il y en a tellement… Aux producteurs de faire le tri.

3. PARIS – CAPA PRESSE – INT/JOUR

Amandine Chambelland dirige Capa Stories, un label de documentaires évoluant dans le giron de Newen. Ce groupe, racheté en 2015 par TF1, deuxième producteur audiovisuel hexagonal derrière Mediawan, multiplie les acquisitions à l’échelle européenne, signe de la concentration à l’œuvre sur ce marché. Son chiffre d’affaires – environ 400 millions d’euros – se partage à égalité entre la France et l’étranger. L’agence de presse Capa, fleuron des reportages au ton vif et incarné, appartient désormais à une vaste structure internationale chapeautée par Bouygues.

Journaliste à la silhouette longiligne et aux yeux de chat, Amandine -Chambelland s’est positionnée auprès des éditions de la Goutte d’or pour acquérir les droits audiovisuels de mon enquête sur la fausse victime du Bataclan.

LA PRODUCTRICE DE CAPA (avec une pointe d’ironie)

Votre éditeur n’a pas retenu mon offre car elle se limitait à une adaptation documentaire. Il fallait apparemment y ajouter une proposition « fiction » et une autre « podcast », mais nous n’avons pas eu le temps de le faire. Cette exigence d’offres en package profite de l’environnement ultraconcurrentiel. C’est assez nouveau dans notre domaine… Ça permet bien sûr à votre éditeur d’optimiser l’adaptation de ses livres.

Amandine cherche des faits divers susceptibles d’être transformés en séries documentaires sur les plates-formes, déclinaisons plus ambitieuses et rémunératrices que les programmes unitaires. Cette quête est devenue son obsession.

LA PRODUCTRICE DE CAPA (tirant avec fébrilité sur sa vapoteuse)

Je me réveille la nuit de peur d’être passée à côté d’une bonne histoire ! Je prends des notes, j’écoute un podcast ou je relis le passage d’un livre. Autrefois, l’actualité s’imposait avec une forme d’évidence ; aujourd’hui, il faut trouver des histoires.

Amandine promène un regard à la fois las et gourmand sur son bureau, où est posé un livre, Dans les geôles de Sibérie, l’histoire d’un ancien directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk, accusé à tort de pédophilie par les autorités russes.

LA PRODUCTRICE DE CAPA

Ce récit ferait une excellente série documentaire pour les plates-formes… Comme l’un des livres les plus convoités du moment : L’Inconnu de la Poste, de Florence Aubenas. L’histoire d’un crime mystérieux dans un village de l’Ain. Capa Stories est encore dans la course…

La curiosité inquiète d’Amandine s’avère payante : Netflix vient de « green–lighter » (accepter) l’une de ses propositions. Le thème ? Un « true crime » (une affaire criminelle) dont le sujet est pour l’heure confidentiel, mais qui a « défrayé la -chronique en son temps ». En France, selon une enquête de l’Institut national de l’audiovisuel, la couverture des faits divers a augmenté de 73 % dans les journaux télévisés au cours de la dernière décennie.

Dans un livre drôle et enlevé, Sous le charme du fait divers (éd. Stock), Mara Goyet écrit que le « bon fait divers » doit « exhaler un parfum de destin » sur un fond d’ennui, au sein d’un territoire bien défini. Il lui faut aussi une note burlesque qui bouscule les -causalités habituelles, comme « un cambrioleur, pendant un vol, surpris par un autre cambrioleur ». « Ce n’est ni une saga, ni une légende, ni un conte, ni un corpus, ni une mythologie : c’est un réservoir banal et imprévisible d’évocations. » En d’autres termes, la bonne histoire fait figure de mouton à cinq pattes…

LA PRODUCTRICE DE CAPA

Pour trouver le Graal, notre groupe, Newen, a mis en place un service de veille. Cinq personnes compulsent à temps plein les journaux du monde entier, les podcasts, les nouvelles parutions de livres… Chaque semaine, je reçois une note avec un panorama de la presse, des propositions de rachats de séries étrangères, une liste d’ouvrages susceptibles d’être adaptés.

Les sociétés concurrentes de Newen possèdent, elles aussi, des départements spécialisés dans la chasse aux « IP » (« intellectual properties »), droits de propriété sur les œuvres. Certaines, en plus des contrats de first look avec les maisons d’édition, nouent des partenariats exclusifs avec des titres de presse pour se réserver l’adaptation de leurs reportages. En témoignent les accords passés récemment entre -Federation Entertainment et le magazine Society ou encore entre Studio Fact et le quotidien Le Parisien. Il se murmure que Netflix a l’intention de s’engager directement dans la course : la firme aurait fait une proposition financière au journal Le Monde pour bénéficier d’un accès privilégié à ses contenus.

Ce type de partenariats existe depuis une dizaine d’années aux États-Unis, où la course aux IP continue de faire rage. Les géants du streaming ont pour tradition d’acquérir ces droits de propriété « à perpétuité » et « pour l’univers ». Les films et les séries sont inscrits sur leur seul catalogue, sans partage ni intéressement : les sociétés de production interviennent comme de simples fabricants – leur contrat précise d’ailleurs qu’elles « exécutent » une commande. En contrepartie, les grandes plates-formes américaines leur versent une somme en moyenne trois fois supérieure à celle dont s’acquittent les chaînes françaises.

UN PRODUCTEUR SOUHAITANT RESTER ANONYME (voix tempétueuse au téléphone)

Cette tradition venue des États-Unis est une véritable menace pour nous. On repère un livre pour l’adapter en série, on réfléchit sur le projet, on le -produit ; bref, on crée une œuvre audiovisuelle. Et les plates-formes, parce qu’elles apportent l’essentiel des fonds, appellent ça une « création originale »… Elles en prennent tous les droits. En France, un décret, publié l’été dernier sur les -services de médias audiovisuels à la demande, tente quand même d’enrayer cette tendance. Sans ça, c’est la mort de la production indépendante…

ÉPISODE 3 – OPTIONS PAR MILLIONS

1. PARIS – SALON APPARTEMENT – INT/JOUR

La moitié des films ayant dépassé deux millions d’entrées en salle sont tirés d’un livre. Les romans et les récits offrent un avantage décisif aux producteurs et aux diffuseurs : un substantiel gain de temps. S’appuyer sur un ouvrage permettrait de gagner en moyenne deux ans dans l’écriture d’un scénario. Cet atout est particulièrement apprécié dans la fabrique des séries, où tout va plus vite. Depuis trois ans, les projets d’adaptation de livres en séries se multiplient. Face à cette fringale, les maisons d’édition étoffent leur « département audiovisuel ». Gallimard, Fayard ou la Goutte d’or ont créé des sociétés de production en interne pour accompagner les auteurs dans le processus d’adaptation et s’imposer comme coproducteurs.

Au sein du groupe Média-Participations, qui réunit une trentaine de maisons d’édition – parmi lesquelles Dargaud, Dupuis ou Le Seuil (actionnaire de la revue XXI) –, Laurent Duvault incarne cette professionnalisation des départements audiovisuels. Son catalogue est tellement convoité par les sociétés de production qu’on le surnomme « l’homme aux mille options ».

L’HOMME AUX MILLE OPTIONS (au téléphone, sur le ton de la plaisanterie)

Ce surnom n’est pas justifié : mon équipe ne gère que deux cents contrats d’adaptation ! Il y a encore cinq ans, les projets de séries ne représentaient qu’un cinquième des offres que je recevais, tout le reste concernait des projets de films. Le rapport s’est inversé. Les nouvelles propositions exigent aujourd’hui une vigilance particulière. Quand il s’agit de développer des séries, les sociétés de production peuvent être tentées de poser des options à la légère sur les livres : les bibles qu’elles présentent aux diffuseurs, qui ne sont que des condensés de projet, leur coûtent beaucoup moins cher que des scénarios de film. À la première difficulté, elles hésitent moins à laisser de côté ces projets à « moindre coût ». Il faut donc se méfier, même si certaines offres parlent d’elles-mêmes, comme celle de l’étudiant qui s’improvise producteur pour développer une série au Groenland en hypothéquant la Megane de ses parents ! D’autres sont plus déroutantes et insidieuses : la course aux IP s’est tellement emballée qu’un fonds de pension américain m’a proposé d’acheter les droits audiovisuels d’un personnage de BD viking, comme une sorte de valeur refuge. Hors de question : Média-Participations est un groupe patrimonial. Notre richesse, c’est nos auteurs et notre catalogue.

2. PARIS – RESTAURANT DE LA RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ – INT/JOUR

Je retrouve les fondateurs du groupe audiovisuel Studio Fact dans un restaurant chic pour signer un contrat d’option sur mon livre. Parmi la dizaine de propositions, leur package – droits fiction, documentaire et podcast – s’est détaché sur le plan artistique et financier. Avant la signature, il a été convenu que je participerais à l’écriture de tous les formats. C’est sur le projet de fiction que je fonde le plus d’espoirs. Les dirigeants de Studio Fact m’annoncent d’ailleurs que la plate-forme HBO Max, qui sera disponible en France en 2022, est « intéressée » par l’adaptation de mon livre.

Il existe plus d’affinités qu’on ne le pense entre littérature et séries : longues séquences temporelles, découpage en chapitres, valorisation des personnages… « Dans une série, vous avez le temps pour creuser et parler de personnages complexes », confiait l’écrivain américain Michael Connelly en 2017, alors qu’il travaillait à l’adaptation d’une partie de ses romans pour Amazon Prime Video. L’auteur français Philippe Djian s’est inspiré des codes narratifs des séries pour écrire Doggy Bag, dont la première saison est parue en 2005. 

Le journalisme hexagonal est lui aussi gagné par ce procédé formel, comme en témoignent les reportages structurés en épisodes du média en ligne Les Jours. Que ce soit sur les plates-formes, à la télévision, dans les livres ou au fil des podcasts, la « fièvre sérielle » sert une même finalité : capter l’attention. Les consommateurs demeurent éternellement suspendus à la suite, incapables de se soustraire à l’addiction narrative. C’est le principe du binge-watching (« visionnage boulimique »), né au début des années 2010 sur les plates-formes de streaming : « Tous les épisodes disponibles dès maintenant ! » 

3. PARIS – CAFÉ 12e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Gabriela Kaufman, Franco-Argentine d’une cinquantaine d’années, des reflets roux dans les cheveux, pousse la porte du bar. Cette femme élégante officie comme « scout littéraire » pour Mediawan, le premier groupe audiovisuel français, créé en 2015 par Pierre-Antoine Capton, Xaviel Niel et Matthieu Pigasse. Cette structure a réalisé en 2020 un chiffre d’affaires d’environ 250 millions d’euros – passé à un milliard l’année suivante, après de nombreuses acquisitions.

LA SCOUT LITTÉRAIRE (s’asseyant à ma table)

Mon métier est encore peu connu en France. On me demande souvent ce qu’est le « scouting littéraire ». Cela consiste à repérer et sélectionner des ouvrages susceptibles d’intéresser les producteurs et donc, in fine, les diffuseurs. Des milliers de titres sortent chaque année en France… Six lecteurs travaillent en indépendants pour ma société, Story Watch. On doit être rapides et réactifs. D’ailleurs, au printemps, nous avions repéré votre livre. Je l’avais signalé à une productrice de Mediawan. Apparemment sans suite…

Il y a seulement un an, Story Watch officiait pour plusieurs sociétés audiovisuelles, contrairement à la pratique en cours aux États-Unis, où les scouts littéraires travaillent le plus souvent en exclusivité avec un studio ou un producteur. L’été dernier, la concurrence et les concentrations s’accélérant en France, Gabriela a recentré toutes ses activités autour du groupe Mediawan.

LA SCOUT LITTÉRAIRE

La course aux bonnes histoires entraîne des contrats d’exclusivité à tous les niveaux. Netflix vient de préempter l’univers entier de l’écrivain britannique Roald Dahl. Le montant de la transaction serait de 700 millions de dollars, selon la chaîne anglaise Sky News. La plus grosse acquisition de la plate-forme à ce jour. Trois ans plus tôt, Netflix s’était déjà offert l’exclusivité d’une quinzaine de romans de Harlan Coben, le « roi du thriller ».

La firme de Los Gatos a d’autant plus besoin de ces IP (propriétés intellectuelles) que Disney, le plus sérieux de ses concurrents, lui a retiré en 2019 son immense catalogue, qui comprenait entre autres l’univers de Star Wars, de Pixar et de Marvel Comics… Netflix n’a lancé son premier contenu original qu’en 2013 : House of Cards, l’adaptation d’une série britannique. Impatiente de rattraper ce « retard de catalogue », la plate-forme s’endette d’une année à l’autre pour acquérir des IP et offrir davantage de créations originales.

ÉPISODE 4 – LE BASTION

1. PARIS – BUREAU DE NETFLIX – EXT/JOUR

J’ai décroché un rendez-vous dans les bureaux parisiens de Netflix, non loin de l’opéra Garnier, sur la place Édouard-VII, qui ressemble curieusement à un décor de théâtre. Me voilà au pied de ce bastion que toutes les sociétés de production rêvent de forcer. La firme a longtemps cultivé le secret, aussi bien sur ses négociations que sur ses audiences – rendues publiques depuis l’automne 2021. Parmi les plates-formes américaines installées en France, c’est pourtant la seule qui ait répondu favorablement à mes demandes d’entretien. À condition, toutefois, de fournir à l’avance une trame de mes questions…

Disponible en France depuis 2014, Netflix n’y a ouvert un bureau qu’en 2020. L’antenne parisienne est la quatrième de la plate-forme en Europe, après -Amsterdam, Londres et Madrid. Depuis ces points d’attache, la firme étend ses tentacules : partenariats avec des écoles de cinéma, projets de festivals, mécénat pour la restauration de films, escape games autour de ses séries, rachat de studios de jeux vidéo… Faire l’actualité. Collectionner distinctions et récompenses. Être partout. Tout le temps. Telles sont les conditions pour rester en tête de course.

Dans son plan « France 2030 », le président Emmanuel Macron ambitionne de contrer ce soft power en favorisant l’investissement dans les grands studios, les filières techniques de l’image ou les écoles de scénaristes. S’il est surtout question de renforcer les atouts de la production française, l’émergence de plates-formes capables de rivaliser avec celles des États-Unis est laissée de côté. Comme si la bataille de la diffusion était déjà perdue.

2. PARIS – BUREAU DE NETFLIX – INT/JOUR

Le fief est bien gardé. Au rez-de-chaussée, un homme à la carrure imposante se tient debout, près de l’hôtesse. Il porte un polo aux couleurs de la firme. Noir avec un « N » rouge sur la poitrine. On m’invite à prendre l’ascenseur, dont un badge déverrouille l’accès. En deux ans, le nombre de collaborateurs de ce bureau parisien a doublé, atteignant près de quatre-vingts personnes.  Joïakim Tuil, responsable de la communication, et Jimmy Desmarais, en charge du développement des séries originales, m’attendent au dernier étage. Une baie vitrée donne sur une terrasse en teck qui domine les toits de la capitale. Les deux hommes me conduisent vers une salle de réunion. Portes hermétiques, sièges confortables. Un téléphone à large clavier est posé sur la table en bois vernis.

JOÏAKIM TUIL (se penchant sur sa montre)

Nous avons quarante-cinq minutes…

Sans perdre de temps, je m’enquiers de la stratégie pour repérer les bonnes histoires.

JIMMY DESMARAIS (teint hâlé, chemise cintrée, regard clair et perçant)

Nous n’avons pas de système de veille en tant que tel. Au sein des équipes, chacun essaie de se montrer vigilant. La chasse aux bonnes histoires commence par la lecture des cent cinquante projets de séries qu’on nous propose chaque mois…

Si mes calculs sont exacts, les équipes françaises de Netflix reçoivent donc chaque année près de mille huit cents propositions de séries. En 2021, le bureau parisien en a retenu moins de dix, soit environ 0,5 %. Un ratio à faire passer le concours de l’École polytechnique pour une épreuve de cancres…

JIMMY DESMARAIS

Le choix d’une histoire peut relever d’un coup de cœur personnel. J’ai par exemple repéré une adaptation, qui me semblait très prometteuse, du livre Les 7 Vies de Léo Belami, de Nataël Trapp, le récit d’un jeune homme voyageant dans le temps, dans des corps différents, à la recherche d’un assassin. -On s’est directement portés acquéreurs des droits audiovisuels, afin de sécuriser l’IP. Nous avons ensuite choisi une société de production pour mettre le projet en œuvre. La série sort au printemps.

Nées au début des années 1990 sur le câble américain, les séries Premium ont élargi le champ de la fiction. En particulier sur HBO (Home Box Office). Indépendante des annonceurs, cette chaîne payante a bénéficié d’une grande liberté de ton, loin des thèmes familiaux de la télévision gratuite. Une quinzaine d’années plus tard, les plates-formes de streaming, elles aussi affranchies des exigences de la publicité, ont poursuivi cette ouverture. Netflix a exploré des arènes inédites, privilégiant des sujets autrefois considérés comme marginaux – banlieues, ruralité, difficultés des minorités… – ou transgressifs – drogues, sexe, violence… J’ai moi-même profité de cette ouverture. Il y a quinze ans, mes enquêtes sur les overdoses ou les indics abonnés au crack n’auraient jamais intéressé les sociétés de production.

Les services de vidéo à la demande n’en doivent pas moins, à présent, satisfaire les goûts de leur public, celui des « jeunes adultes ». Pour les séduire, un autre type de formatage est à l’œuvre, fait de fausses transgressions et de dramaturgies excessivement digestes. « Easy to follow » (facile à suivre), « easy to understand » (facile à comprendre), telles sont les consignes de Netflix à ses équipes de création. Les histoires retenues par les plates-formes partageraient-elles une disposition à la standardisation, devenant pour les séries ce que les Chicken McNuggets sont à la restauration ?

JIMMY DESMARAIS (sincèrement surpris par la question)

Comment pourrait-on être uniformes en proposant des registres si différents ? Teen drama, thrillers, aventures, documentaires, comédies… Et nous ne sommes même pas soumis à des standards internationaux. Ce que nous faisons en France est avant tout destiné au public français. Après, si ces créations s’exportent, tant mieux.

Une série comme Lupin, inspirée de l’univers du gentleman cambrioleur, semble pourtant conçue pour voyager, tant du point de vue de la dramaturgie que de celui des décors, avec Paris et le Louvre en toile de fond. L’œuvre compte parmi les records mondiaux non anglophones de Netflix avec plus de 75 millions de -visionnages. Reed Hastings, cofondateur de la firme, affirmait en 2017 vouloir « créer une audience mondiale pour des productions locales ». La fameuse stratégie de « glocalisation ». Cette feuille de route impose-t-elle les mêmes codes narratifs aux quatre coins de la planète ou favorise-t-elle l’expression des singularités locales ?

3. PARIS – RUE DU 20e ARRONDISSEMENT – EXT/JOUR

Quelques jours après mon rendez-vous place Édouard-VII, j’apprends que Studio Fact a fait parvenir à Netflix notre projet de série documentaire sur la fausse victime du Bataclan. Dans l’espoir d’obtenir une réponse favorable, devrais-je revoir certains passages de cet épisode ?

ÉPISODE 5 – MADE IN FRANCE

1. PARIS – TERRASSE CAFÉ 15e ARRONDISSEMENT – 

EXT/JOUR

Je retrouve Élodie Polo Ackermann à la terrasse d’un café, près des arches du métro aérien de la ligne n° 6. Cette jeune femme dirige la société de production Imagissime, label de Mediawan à l’origine de la série documentaire sur l’affaire du petit Grégory, diffusée par Netflix en 2019. Si l’œuvre a été produite en France, elle n’en a pas moins figuré dans le top 10 de la plate-forme aux États-Unis, sous le titre Who Killed Little Gregory. Dans la forme sérielle, Élodie Polo Ackermann a trouvé l’opportunité de raconter des histoires autrement.

LA JEUNE PRODUCTRICE

Quand j’ai développé cette série, Netflix n’avait pas encore de bureaux à Paris. J’étais en contact direct avec les équipes de Californie. Pour valoriser la multiplicité des points de vue, j’ai mis en place un atelier d’écriture autour d’un showrunner (le chef d’orchestre de la série), avec entre autres une journaliste d’investigation et une scénariste venue de la fiction. Ce genre de « writers’ room » était alors un dispositif inhabituel pour le documentaire en France…

En empruntant les codes de la fiction, les séries documentaires déploient une narration horizontale, où les personnages, placés au premier plan, favorisent l’engagement émotionnel des spectateurs. Ce format rompt en effet avec les habitudes des chaînes françaises, adeptes des classiques documentaires unitaires, construits autour d’une question analytique en surplomb : « Libye, qui sème le chaos ? » ; ou : « Qui gouverne à Washington ? »

2. PARIS – LIGNE DE MÉTRO N° 6 – EXT/JOUR

Ralliant la station Sèvres-Lecourbe, je m’interroge encore sur le succès de la série Grégory en dehors de l’Hexagone. Loin de l’image iconique de la France – Paris, la Côte d’Azur… –, l’enquête se déroule dans un village perdu des Vosges. En dépit de son humour et de sa clairvoyance, Mara Goyet, l’auteure de Sous le charme du fait divers, s’est trompée en affirmant qu’un bon fait divers « résiste comme personne à la mondialisation ». Pour elle, « il n’y a pas de délocalisation en ce domaine […], le “fait maison” prédomine ». Son livre est paru en 2016, à une époque où seules deux grandes plates-formes étaient présentes dans l’Hexagone : Netflix et Amazon Prime Video. Depuis, les géants du streaming ont prouvé que les faits divers « Made in France » pouvaient franchir les frontières. Au risque de soumettre les bonnes histoires à une dramaturgie unique, consommable n’importe où dans le monde ? Dans l’espoir de trouver une réponse, je file vers un autre rendez-vous, près de la halle Secrétan, dans le 19e arrondissement.

3. PARIS – LIGNE DE MÉTRO N° 2 – INT/JOUR

Les séries documentaires inspirées de faits divers sont devenues l’une des marques de fabrique de Netflix : Making a Murderer (2015), Wild Wild Country (2018) ou Tiger King (2020). Ce type d’enquêtes feuilletonnées n’a pourtant pas vu le jour sur la plate-forme américaine. Le cinéaste français Jean-Xavier de Lestrade a signé, en 2004, la première série remarquée dans ce registre, The Staircase (Soupçons), couronnée par d’innombrables prix. Cette innovation est née d’un concours de circonstances. Après avoir suivi le parcours vertigineux de Michael Peterson, écrivain américain soupçonné du meurtre de sa femme, Jean-Xavier de Lestrade s’est retrouvé avec des centaines d’heures de tournage. Il a pris le parti d’abandonner le format habituel des documentaires pour monter son enquête en série. Les treize épisodes, addictifs, s’étendent sur une quinzaine d’années. Les premiers ont été diffusés par Canal+, les derniers par Netflix… 

« J’avais la volonté de filmer les personnages comme des personnages de fiction et de structurer et monter ce matériel comme dans la fiction, explique le réalisateur à la chercheuse Ana Vinuela, maître de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle. […] C’est la dramaturgie qui prime et cela se traduit par une scénarisation très élaborée. » Procédé promis à un bel avenir. D’autant qu’une série fiction, adaptée du documentaire, sera diffusée cette année sur HBO Max…

4. PARIS – STATION DE MÉTRO JAURÈS – EXT/JOUR

Un appel de Studio Fact m’apprend que Netflix a recalé notre projet de série documentaire sur la fausse victime du Bataclan. Le synopsis a paraît-il été apprécié, mais la plate-forme développe déjà un programme autour du 13-Novembre. -Studio Fact envisage de soumettre le projet à Amazon Prime Video ou Disney+. C’est l’avantage de la multiplication des guichets : il y a toujours une seconde chance…

5. PARIS – CAFÉ 19e ARRONDISSEMENT – EXT/JOUR

Avant de rejoindre la writers’ room de Grégory, la journaliste Patricia -Tourancheau avait réalisé une douzaine de documentaires pour les chaînes françaises. Au sein de l’atelier d’écriture, la toute menue spécialiste de faits divers a découvert de nouveaux protocoles de travail.

LA JOURNALISTE DE FAITS DIVERS (fumant sa cinquième cigarette, à l’ombre de la halle Secrétan)

Les histoires intéressantes pour les plates-formes reposent sur des ressorts universels, comme dans l’affaire Grégory. La famille, la jalousie, la vengeance… Il faut les raconter en assumant un point de vue bien précis. Mais dans la dramaturgie sérielle, c’est surtout l’épaisseur humaine des protagonistes qui est indispensable.

Tous ceux qui ont participé à la fabrique de séries documentaires pour -Netflix – de Grégory au Quatrième Procès en passant par Chambre 2806 : l’affaire DSK – décrivent le même encadrement : un haut niveau d’exigence, une réactivité imparable et un esprit de bienveillance. 

« C’était une découverte pour moi, raconte un talent impliqué dans l’un de ces projets. J’étais en liaison directe avec les équipes créatives américaines. L’échéance de chaque étape était mentionnée sur mon contrat. Leurs retours étaient d’une précision diabolique. Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, toujours très positifs. On ne me disait jamais : “Ce n’est pas bien.” Les équipes de Netflix employaient plutôt des formules comme : “Nous n’avons pas bien compris ce point, mais on vous encourage à le développer.” J’ai trouvé dans cette expérience beaucoup plus de liberté qu’avec les chaînes traditionnelles. Même s’il fallait bien sûr tenir le rythme et assurer des “cliffhangers” [suspense de fin d’épisode], ce qui relève pour moi du bon sens narratif. »

Pour répondre aux nouvelles exigences des plates-formes – adossées à des budgets confortables –, les sociétés de production préparent aujourd’hui des synopsis qui ressemblent en tous points à des bibles de séries : concept, arches narratives, fiches personnages… À Capa Stories, Amandine Chambelland fait travailler des journalistes en amont, parfois pendant plusieurs mois, pour repérer les enjeux narratifs et les personnes prêtes à témoigner. À l’heure où fleurissent les fake news, de telles similitudes entre documentaires et fictions n’entretiennent-elles pas une confusion entre le vrai et le faux ?

LA JOURNALISTE DE FAITS DIVERS

Aucune confusion possible en ce qui me concerne. Les documentaires auxquels j’ai participé pour Netflix – Grégory et, plus récemment, Les Femmes et l’assassin, sur le tueur en série Guy Georges –, sont très scénarisés, mais ils respectent rigoureusement l’exactitude des faits. La frontière est parfaitement claire. Je peux en plus m’imposer des limites personnelles : je m’interdis par exemple toute reconstitution avec des acteurs. Je les ai en horreur…

ÉPISODE 6- BARDES NUMÉRIQUES

1. PARIS – SALON APPARTEMENT – INT/JOUR

Alors que mon fils aîné, planté face à l’ordinateur, regarde une série pour enfants sur Netflix, je joins par téléphone David Elkaïm, le coscénariste de la version française de En Thérapie, la fiction d’Arte. Pour lui, la notion de « bonne histoire » n’a pas de sens.

DAVID ELKAÏM

L’idée de départ a peu d’importance. C’est la manière dont on la développe qui compte. À la fin, en revanche, il est indispensable que les spectateurs s’attachent aux personnages, quels qu’ils soient.

David Elkaïm est un pionnier. En 1997, il a été le premier élève de La Fémis – la prestigieuse école parisienne des métiers de l’audiovisuel et du cinéma –, à présenter une bible de série comme projet de fin d’études.

DAVID ELKAÏM

J’y racontais les aventures d’une sorte d’Iznogoud dans le monde de la gastronomie. À l’époque, les séries n’étaient pas forcément bien vues. J’ai essuyé pas mal de quolibets…

La chasse aux bonnes idées, hier comme aujourd’hui, serait donc inutile ? -Gustave Flaubert assurait que « l’histoire d’un pou peut être plus belle que celle d’Alexandre ». William Shakespeare, lui, ne cherchait pas loin l’intrigue de ses pièces. Le « barde de Stratford » se contentait de reprendre des histoires en vogue. Roméo et Juliette s’inspire d’un conte italien ; Hamlet, d’une légende danoise. Quatre siècles plus tard, pourquoi les plates-formes se fatigueraient-elles à chercher de bonnes idées quand on leur en propose des centaines chaque mois ? De Shakespeare, en revanche, il n’en est qu’un par siècle…

2. PARIS – APPARTEMENT DU 11e ARRONDISSEMENT – INT/JOUR

Je sonne à la porte de Fanny Burdino et Samuel Doux. Studio Fact et ses associés ont convaincu ce couple de scénaristes chevronnés de développer avec moi le projet de fiction sur la fausse victime du Bataclan. Une belle prise, qui compte autant sinon plus que l’idée de départ. Avec ces talents, une bible prend forme. HBO Max suit les étapes de notre travail avec intérêt, même si rien n’est encore signé. En cas de déconvenue, les producteurs pourront se tourner vers d’autres diffuseurs. Nombre d’auteurs se retrouvent comme moi perdus dans un pèlerinage de guichets, espérant une issue favorable d’un refus à l’autre…

Les maisons d’édition ont appris à garder la tête froide face aux fantasmes suscités par le cinéma et les séries. Laurent Duvault, « l’homme aux mille options », responsable du pôle audiovisuel de Média-Participations, confie que la plupart des projets coûtent davantage qu’ils ne rapportent. Le montant minimum d’une option sur un livre – entre 3 000 et 5 000 euros – couvre à peine les frais d’avocat engagés pour établir les contrats. Et moins d’un projet sur dix se concrétise. Un ratio que les séries tirent à la baisse : l’engagement des producteurs dans le développement des bibles – au-delà du coût de l’option – est moins onéreux, en moyenne de 8 000 à 12 000 euros. L’investissement dans la seule écriture d’un scénario est près de dix fois plus élevé. 

Lorsque la série aboutit, l’éditeur partage le plus souvent un « minimum garanti » à égalité avec l’auteur. Environ dix fois le montant de l’option, soit entre 30 000 et 50 000 euros. « On pense que le cinéma et les séries sont des cornes d’abondance pour les maisons d’édition, explique Delphine de la Panneterie, qui s’occupe du pôle audiovisuel de la maison -Flammarion. En réalité, ces domaines occupent une place marginale dans leur chiffre d’affaires. »

Impatients d’accueillir la manne des plates-formes, les producteurs de documentaires ont essuyé une cruelle déception. Sur le minimum de 250 millions d’euros que les services de vidéo à la demande sont tenus d’investir dans les créations audiovisuelles françaises et européennes en 2022, à peine 3 millions leur sont réservés, le reste étant consacré à la fiction. Soit le coût de la série sur l’affaire Grégory. Un montant qui leur paraît d’autant plus incompréhensible que les autorités françaises et européennes misent sur le dynamisme de la production pour contrer le soft power des géants américains.

De fait, Mediawan et Federation Entertainment, grands gagnants de l’essor des plates-formes, ne cessent de s’agrandir et de s’européaniser. « Le pouvoir français encourage la production, mais semble avoir laissé de côté la bataille de la diffusion, affirme un membre de l’état-major d’une chaîne nationale. C’est dommage, ça n’est pas la manière la plus efficace de contrer le “soft power” américain… »

3. PARIS – ÉCOLE LA FÉMIS – INT/JOUR

15 octobre 2021. Ce soir a lieu un rendez-vous très attendu à la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son : la présentation des travaux de fin d’études du cursus « Écritures et création de séries ». Les six élèves de la promotion s’apprêtent à dévoiler leur projet dans la salle Jean-Renoir, devant cent cinquante personnes – producteurs, agents, diffuseurs… Ces étudiants sont le plus souvent « chassés » avant la fin de leur formation. 

Pour se rapprocher de ce précieux gibier, plusieurs diffuseurs apportent un soutien financier à ce cursus : Canal+, TF1, Arte ou Netflix… Pour la firme de Los Gatos, cette conquête des nouveaux talents s’appuie aussi sur des partenariats avec l’école Kourtrajmé ou le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle. Décrocher le bon talent, tel est le nerf de la chasse. 

Les élèves de la Fémis se succèdent sur la scène, devant un public silencieux. Drame carcéral, comédie, teen drama : la description des intrigues et des personnages, réglée à la seconde près, est si bien orchestrée qu’on en oublierait presque qu’il s’agit d’étudiants.

ÉTUDIANTE N° 1

Quand Alma et Noé, la trentaine bien tassée, emménagent ensemble, c’est pour être un couple moderne qui mange bio, fume des clopes et se partage les tâches ménagères…

ÉTUDIANTE N° 2

Paris, 1917. Constance Laubèle, 19 ans, est issue de la bourgeoisie mais se sent proche des classes populaires…

ÉTUDIANT N° 3

À 16 ans, Anthony n’aurait jamais pensé qu’il se transformerait en homme-serpent…

Les présentations recueillent un tonnerre d’applaudissements. Un buffet attend les invités à l’étage inférieur. Tables sur tréteaux, gobelets en plastique, pizzas dans leur carton : on se sent enfin dans une école… Les représentants de Canal+, Arte et Netflix rôdent dans l’assistance, cherchant des successeurs aux anciens élèves qui ont vu leur projet de fin d’étude se concrétiser, à l’image de Irresponsable (2016), HP (2018) ou Ovni(s) (2019). Frédéric Garcia a été suivi de près par Netflix après sa sortie de l’école, en 2016. La plate-forme lui a proposé un accord d’exclusivité et une place de showrunner pour développer l’un de ses projets. La firme a pris à sa charge la rupture de tous ses autres engagements. La série Mortel, un teen drama, a vu le jour en 2019.

4. PARIS – CAFÉ DES BUTTES-CHAUMONT –

EXT/JOUR

Quelques jours après la présentation à La Fémis, je retrouve l’élève le plus jeune de la promotion, l’« Étudiant n° 3 ». Il se nomme David Fortems. Normalien pétillant de 25 ans, il a publié un livre remarqué par la critique en 2020, Louis veut partir (éd. Robert Laffont). Avant même l’achèvement de son projet de fin d’études, intitulé Détraqués, un producteur lui a proposé d’en acquérir les droits. Le jeune talent a déjà signé le contrat, quand bien même sa prestation dans la salle Jean-Renoir a suscité de nouvelles offres…

LE JEUNE SCÉNARISTE (ouvrant ses e-mails sur son téléphone)

Depuis cette soirée, douze boîtes de prod m’ont fait part de leur intérêt. Plus une que je découvre en ouvrant ma messagerie. Ça fait treize.

David Fortems semble incrédule face à ces sollicitations. D’autant qu’on réclame aussi sa plume pour participer à des séries déjà lancées.

5. PARIS – BUREAU DE FANNY HERRERO – INT/JOUR

Les plates-formes ne se contentent pas de recruter des talents à la sortie de l’école. Elles proposent également des contrats exclusifs aux meilleurs créateurs de séries. Netflix a ainsi préempté la prochaine idée de Fanny Herrero, la brillante scénariste qui a conçu Dix pour cent, adaptée et récompensée partout dans le monde.

FANNY HERRERO

En 2019, après sept années passées à travailler exclusivement sur la série Dix pour cent, j’ai décidé de m’arrêter à la fin de la saison 3. J’avais besoin de souffler et de faire la place à d’autres histoires. Les équipes de Netflix m’ont alors proposé de m’accompagner dans la recherche de nouvelles idées. Le contrat prévoyait une première collaboration sur six mois, pendant lesquels je devais leur soumettre trois propositions de concept, chacune pouvant tenir sur une ou deux pages.

Preuve que le recrutement des talents, pour les services de vidéo à la demande, prime sur la quête des histoires.

FANNY HERRERO

Nous avons retenu l’idée d’une « dramédie » autour du stand-up, dont la scène explose en France. La série s’appelle Drôle. Elle sort au printemps. Je prépare déjà la seconde saison. Mon contrat d’exclusivité avec Netflix se limite à ce projet. Pour ma prochaine série, je suis entièrement libre. Ce contrat n’a rien d’un pacte faustien, comme certains le pensent.

Dans le développement de Drôle, j’officie comme showrunner. Ce métier, né aux États-Unis, a été importé en France par des scénaristes comme Anne -Landois, qui a supervisé plusieurs saisons d’Engrenages, ou des réalisateurs comme Éric Rochant, créateur du Bureau des légendes. Être showrunner permet de garder la main sur l’ensemble de son projet, de l’écriture au montage en passant par la coproduction – j’ai créé à cet effet ma propre boîte de prod. C’est la garantie que mon travail ne sera pas dénaturé. 

La position de showrunner est une revanche pour les scénaristes français, longtemps vulnérables face aux producteurs et aux réalisateurs. C’est le bon côté des États-Unis, où l’on entend souvent cette formule : « Writing is gold » (« l’écriture est de l’or »).

Les plates-formes de streaming ne sont plus les seules à convoiter ces talents multiprimés : Fanny Herrero a été approchée par un cabinet ministériel qui souhaitait parfaire son « story-telling ». « On réfléchit en séquence nous aussi… », lui a-t-on fait valoir. La jeune femme leur a opposé un refus poli. Les codes dramaturgiques de la série s’en tiendront pour cette fois à la fiction.

Publié dans le numéro 58 de XXI

L’icône féministe qui pensait trop mâle

En 1971, Erin Pizzey fonde le premier abri pour femmes battues, dans l’ouest londonien. Érigée en héroïne du mouvement féministe, elle est aujourd’hui rayée des mémoires. Pas étonnant : cette pionnière radicale fraie avec les thèses des masculinistes.

Par Laurène Daycard

Illustrations Marie Mohanna

Quand elle revient en Angleterre en 1997, à presque 60 ans, après seize ans d’exil à l’étranger, Erin Pizzey atterrit, criblée de dettes, dans un hôtel pour sans-abri. « Battue ? Erin ­Pizzey ? Oui, un petit peu », titre le quotidien The ­Independent. À l’époque, on sait encore qui est cette femme, et ce qu’elle a représenté aux yeux de milliers d’autres, en Grande-­Bretagne, aux États-Unis, en France, partout où a été traduit son best-seller des années 1970 Crie moins fort, les voisins vont t’entendre, un essai pionnier sur les violences intrafamiliales. Aux prémices de l’ébullition féministe, en 1971, Erin Pizzey, mère au foyer et mariée à un ancien de la Royal Navy, a ouvert ce que les historiennes des violences conjugales considèrent comme le premier refuge d’envergure au monde pour femmes battues. En dehors des cercles militants, ces abus étaient relégués à la sphère privée, sans réelle législation pour les punir.

Ce centre se situe à Chiswick, quartier résidentiel de l’Ouest londonien. Toute rescapée peut y être hébergée gratuitement avec ses enfants, bénéficier de conseils juridiques et d’accompagnement dans les démarches avec les services sociaux. Des caméras du monde entier s’y déplacent. Des célébrités comme les rockers de The Who apportent leur soutien. La reine Elizabeth salue le « phénomène ­Pizzey ». C’est une icône. Une héroïne. Sans moyens, mais dotée d’un charisme certain, la ­Londonienne inspire la création de foyers pour femmes battues ailleurs en Grande-Bretagne et dans le monde, comme dans les Hauts-de-Seine, avec le centre Flora-Tristan, à l’initiative de Simone de Beauvoir, en 1978.

Un demi-siècle plus tard, Erin Pizzey s’est comme évaporée des archives de Refuge, l’organisation héritière de Chiswick, qui gère aujourd’hui 48 centres. Le nom de la fondatrice ne figure nulle part sur le site internet de cette importante œuvre de charité, affichant en 2019 un chiffre d’affaires de 17 millions de livres (20,3 millions d’euros). Du haut de ses 82 ans, elle est toujours en vie. Son compte Twitter affiche près de 7 000 abonnés, dont une partie se revendique MRA (men’s rights activists), les militants pour les « droits des hommes ». La centaine de comptes qu’elle suit en retour laisse peu de doutes sur l’état actuel de ses idées, comme cet internaute stipulant en guise de biographie : « Le féminisme est une enfant gâtée, convaincue qu’elle sait tout et qui arrache le volant à son père pour diriger la voiture droit dans le mur. » Ou celui qui inscrit :  « Le féminisme est un cancer. »

Depuis sa sortie de l’hôtel pour sans-abri, il y a vingt-trois ans, l’octogénaire occupe un logement social à Twickenham, une zone huppée du Grand Londres, bordée par la Tamise. Elle vit dans une allée de maisons en brique, décorées d’un porche à lambrequin, avec des parterres de fleurs méticuleusement entretenus. Seul le numéro 29 fait exception, avec ses herbes folles. Elle y occupe le dernier étage, une mansarde aménagée en studio biscornu. Quand j’arrive, la porte de son appartement est déjà ouverte.

Monotonie, dépression et révélation

L’hôtesse trône quelques marches plus haut, au bout du couloir, sur un canapé de cuir noir. C’est la pièce principale : un coin chambre, dissimulé par une bibliothèque, et l’espace salon. Je reconnais le visage avenant et la stature imposante observés sur les archives en ligne. À son cou, un bouton rouge, pour appeler les urgences – elle a survécu à une attaque cardiaque et un cancer. Et la grosse croix chrétienne, incrustée de quelques pierres, qu’elle portait à la grande époque. « Je l’ai achetée sur un marché de Singapour », sourit-elle. C’était peu après la naissance de son aînée, Cleo, en 1961. Elle vivait en Asie avec son mari, Jack Pizzey. De retour en Angleterre, le couple achète dans l’Ouest londonien, encore abordable, en lisière de Chiswick. « Ma belle-mère qualifiait cette zone de “taudis” », s’agace-t-elle. Parce que la façade est arrondie, Cleo et son petit frère, Amos, la surnomment leur « Maison Blanche ». Son mari quitte la Navy pour devenir un reporter populaire de la BBC.

« J’étais complètement dépendante de lui. Je n’ai jamais su combien il gagnait. » Jack lui laisse chaque semaine de quoi payer les courses. « Je me sentais vraiment isolée. » Elle souffre de ce « mal qui ne dit pas son nom », une expression qu’elle découvre en lisant La Femme mystifiée, de l’essayiste américaine Betty Friedan, paru en 1963. Une épidémie de dépression guette les ménagères des classes moyennes aisées des banlieues blanches et occidentales, épuisées de jouer aux mères au foyer épanouies.

Une brèche s’ouvre sur ce quotidien monotone lorsqu’elle ouvre le Guardian en 1969 : la journaliste Jill Tweedie chronique l’émergence d’un Women’s Lib, un mouvement de libération des femmes. Il y est question de « sororité », un concept qui lui paraît formidable. « J’attendais ça depuis toujours : un espace où nous cessons d’être en concurrence les unes avec les autres. Où l’on pourrait se donner des conseils. » 

Erin n’a pas encore 30 ans lorsqu’elle assiste à sa première soirée militante. Elle confie pour la première fois les enfants à Jack et s’apprête en conséquence : maquillée et en robe. Mais quand une certaine « Artemis » lui ouvre la porte, elle comprend qu’elle n’est pas dans le thème. Le malaise se poursuit lorsqu’elle remarque un poster à la gloire du maoïsme.

Durant son enfance, son père, diplomate en Chine, avait été placé par le régime communiste en résidence surveillée pendant trois ans, avec son épouse et leur fils en bas âge, le futur romancier à succès Daniel ­Carney. Durant ces trois années d’absence, Erin était scolarisée chez des religieuses dans le Dorset. L’été, elle séjournait en pension, auprès d’une éducatrice, « Miss ­Williams », figure féminine qui la fascine. « Elle était extrêmement grosse. Elle avait conduit des ambulances pendant la guerre. Je voulais lui ressembler, devenir moi aussi une femme autonome, qui ne se définit pas au travers de ses relations avec les hommes. »

Quand, adulte, elle participe à cet événement féministe, chez Artemis, elle a l’impression d’être plus incitée à se victimiser qu’à conquérir son indépendance. Artemis lui enjoint de former un « groupe de prise de conscience », ces cercles de parole intimes et non mixtes à la base de la seconde vague du féminisme. Son sang ne fait qu’un tour : « C’est un vocabulaire communiste ! » On l’interroge sur les raisons de sa présence. « Je me sens seule et isolée. Je veux rencontrer d’autres femmes », admet-elle. « Non, ton problème, c’est que ton mari t’oppresse », lui répond-on. Ce qui achève de la crisper : « J’ai le loisir de rester avec mes enfants, pendant que mon mari travaille pour rembourser l’emprunt. On peut m’appeler une esclave au foyer, mais, au moins, j’ai du temps libre. »

Combat, bénévolat et inauguration

Avec quelques réfractaires du Women’s Lib, elle crée son propre groupe pour « s’impliquer dans des changements à l’échelle locale ». Elles mènent campagne contre la hausse du prix des denrées alimentaires et la suppression par Margaret ­Thatcher, alors secrétaire d’État à l’éducation, de briques de lait pour les écoliers. Bientôt vient le désir d’un lieu à soi, où chacune pourrait avoir sa clé. À force d’insistance, leur conseil d’arrondissement, le borough de Hounslow, leur octroie l’usufruit d’une petite maison, abandonnée depuis six ans, et promise à la destruction, dans une rue de Chiswick, au 2 Belmont Terrace. Le terme de « taudis » est adéquat. Les murs suintent d’humidité. C’est infesté de rats. Il n’y a ni salle de bains ni eau chaude, les toilettes sont dans la cour. Erin et ses comparses s’empressent de tout remettre en état.

Grâce au bouche-à-oreille, de plus en plus de bénévoles se joignent à la tâche : des jeunes mères, des enseignantes, des secrétaires, une plombière. Une cuisine est installée au rez-de-chaussée, une enseigne « Women’s Aid », accrochée au fronton. Quelques semaines après l’inauguration, en 1971, une voisine arrive et soulève son pull. Elle a le buste couvert d’hématomes. « Personne ne m’aide », se désespère-t-elle. Cette phrase fait écho en Erin. 

Blessures, rupture et ouverture

Erin Pizzey a grandi dans une famille dysfonctionnelle. Sa mère, infirmière canadienne désargentée, se fantasmait des origines aristocratiques. Elle était partie soigner des blessés à Shanghai, et trouver un bon parti. Sa fille la décrit comme frivole, peu intéressée par la maternité, et même cruelle. « Je ne l’aimais pas. Mais je détestais encore plus mon père. » Ce diplomate issu d’une lignée de prolétaires irlandais terrorisait les siens à chaque accès de colère. Son épouse multipliait les tentatives, infructueuses, pour s’en séparer. Erin se souvient d’un jour, à 14 ans, où sa mère craignait son retour de mission. « Elle semblait terriblement inquiète. Elle répétait : “Je ne veux pas qu’il vienne dans mon lit.” Ça m’a plongée dans un tel état d’angoisse que je suis restée debout toute la nuit à les épier à travers l’embrasure de la porte. J’avais un grand couteau de cuisine. S’il était allé dans son lit, je les aurais arrêtés. Heureusement pour lui, il le lui a juste demandé. Elle a dit non. Il n’a pas insisté et je n’ai donc pas eu à le tuer. »

Face à l’inconnue qui lui révèle ses blessures, Erin ne peut rester indifférente. Elle lui offre le gîte pour la nuit, chez elle, à la « Maison Blanche ». Elle en informe Jack, sans plus. « Il n’a jamais été très intéressé par mes activités. » Bientôt, elle découvrira que son mari est volage, ce qui précipitera leur couple vers la rupture. Cette nuit-là, le compagnon de leur invitée, qui avait dû se faire communiquer l’adresse par téléphone, tambourine à la porte. « Je ne suis pas un homme violent », l’imite Erin d’une voix caverneuse, en riant. Elle redevient sérieuse : « J’ai compris à ce moment-là que je n’avais peur d’aucun homme dans ma vie, sauf de mon père. »

Les jours suivants, des lits d’accueil d’urgence sont installés à l’étage de ­Belmont Terrace. Erin a 32 ans et vient de fonder, presque malgré elle, le tout premier refuge. Une règle d’or est édictée : interdit de refuser l’accueil de nuit aux femmes et à leurs enfants dans le besoin. De plus en plus de fugitives s’y abritent. Certaines ont les yeux au beurre noir, parfois des traces de brûlure de cigarette sur la peau, la mâchoire fracturée, et des séquelles de sévices toujours plus cruels. Quelques-unes souffrent de la gale. D’autres se prostituent pour survivre. Leurs enfants traumatisés se cognent la tête contre les murs. Des matelas s’entassent à même le sol dans le couloir.

À cause de ce chaos, « les bénévoles désertent vite l’équipe », regrette Erin. À une exception près, l’autre figure incontournable du lieu : Anne Ashby. Cette infirmière, décédée en 2005, avait fait la connaissance d’Erin au détour d’une promenade avec poussette au parc du quartier. « Elle avait du temps libre et n’était pas effrayée par les femmes dont chaque ­deuxième mot était “fuck” », s’amuse sa collègue. D’autres volontaires prêtent main-forte, y compris des hommes. « Pour les petits, c’était important de côtoyer des modèles positifs », insiste Erin.

L’organisation repose sur les résidentes. « À la différence des services sociaux, nous considérions que ce n’est pas parce que vous sortiez d’une relation violente que vous n’étiez plus en mesure de prendre vos propres décisions », appuie la fondatrice. Tous les matins, à 10 heures, une réunion se déroule dans le salon. « Elles avaient pour la première fois le luxe de s’asseoir avec d’autres personnes et de parler d’elles. Que faire aujourd’hui ? Que cuisiner ? »

En 1974, quand paraît son premier livre, Crie moins fort, les voisins vont t’entendre, 5 500 femmes ont déjà été reçues, selon l’autrice. Certains jours, le téléphone sonne plus de trois cents fois. L’essai a été rédigé dans l’urgence, la nuit, Erin attablée au comptoir de la cuisine de la « Maison Blanche », pendant que Cleo et Amos dorment. La prestigieuse Penguin Books le publie. Succès retentissant. « Moi, une voix issue de la classe moyenne, disant que les violences conjugales se déroulent derrière les portes closes des domiciles, cela a provoqué un énorme choc. »

En France, la journaliste et romancière Benoîte Groult rédige la préface, pour les Éditions des femmes : « C’est aux hommes et aux femmes dits civilisés qui s’émeuvent si vite devant les injustices lointaines d’écouter enfin ce qu’il se passe tout près d’eux. »  L’opus réunit de nombreuses lettres de victimes ou de survivantes, comme ces deux courriers anonymes :

« À 17 ans, j’ai épousé, j’ai le regret de le dire, un sadique tout à fait charmant avec tout le monde, sauf avec sa famille. Après la première semaine de mariage, il a commencé à me battre […]. J’ai souffert de malnutrition, de membres cassés et de bien d’autres choses encore, y compris de blessures à coups de couteau et d’angoisse nerveuse. »

« Je suis allée chez le docteur, il a fait venir une inspectrice des services de santé […]. Je n’arrivais pas à m’arrêter de pleurer. Le docteur m’a fait une ordonnance pour des calmants […]. Je reste assise des heures, et quand les pilules sont finies, les larmes reviennent. En ce moment, j’attends la visite de l’assistante sociale, qu’on m’a promise. On ne m’a donné ni le jour, ni l’heure du rendez-vous. »

C’est un brûlot contre l’incompétence des institutions supposées protéger ces personnes. « Chaque fois qu’une mère vient au service social, on lui dit qu’on ne peut rien faire pour elle, mais que l’on peut à la rigueur prendre ses enfants en charge. Ce n’est qu’un mauvais piège qui lui est tendu », assène l’autrice.

Maria Mourland est une ancienne pensionnaire de Chiswick. Je la retrouve un matin, dans un café du nord ouvrier de Londres. De longs cheveux auburn courent dans le dos de cette sexagénaire à la silhouette élancée. « Battre sa petite amie n’était pas un crime. La police était déjà venue chez moi, pour savoir quel était le problème, alors que j’avais le nez ensanglanté », rappelle cette native du Kent. À la fin de son adolescence, elle a fui une vie de famille chaotique pour s’engager avec un homme violent. Sans emploi, sans aide sociale à son nom et avec un bébé à nourrir, la jeune Maria se pense piégée jusqu’à ce qu’elle découvre dans un journal l’existence du refuge, en 1979. Trois mois plus tard, elle rallie la capitale. Elle y est abritée deux ans, avec sa fille, avant d’obtenir un logement social et de suivre une formation pour devenir famille d’accueil. « Je m’occupe d’adolescents en difficulté parce qu’ils ont eu des parents incapables. Je peux comprendre ce qu’ils traversent. Nous sommes nombreuses, parmi les anciennes, à nous être dirigées vers les métiers du soin. »

En 1973, le centre avait déménagé quelques rues plus loin, sur Chiswick High Road, au numéro 369. Le patron d’une entreprise de construction lui avait acheté une belle maison mitoyenne, avec fenêtre en encorbellement. La façade en pierre était fréquemment recouverte de banderoles « We love you Erin » ou « Battered wives need refuge », pour protester contre les menaces de fermeture du site par les autorités, sous prétexte de surpeuplement.

« Nous n’étions pas tout à fait le voisinage idéal, ironise Maria. Imaginez les multiples allées et venues tous les jours ! » Au fil des années, l’état de la maison s’était considérablement dégradé. Maria frissonne de dégoût quand elle repense « à toutes ces souris qui grouillaient la nuit au pied des lits ». Elle me parle de la baignoire toujours bouchée. Du cadavre de rat échoué sur la poêle à frire. Des heures passées à chasser les nuisibles, armés d’ustensiles de cuisine. Des « commandos poux », à la recherche de lentes sur les colocataires. Et même d’excréments sur les murs. « Nous étions parfois une centaine à cohabiter, pour une seule salle de bains », grimace Maria Mourland. Malgré le désœuvrement, il y avait beaucoup de joie. Elle raconte, malicieuse, ces sacs-poubelles chargés de vêtements, dons de riches bienfaitrices. Avec sa taille de guêpe, elle était l’une des rares à pouvoir les porter.

Ses souvenirs sont empreints de nostalgie, lorsqu’elle évoque ces nuits à se confier, dans la cuisine, entre survivantes, sur ce qu’elles avaient enduré, parfois pendant des décennies, sans réussir à quitter leur conjoint. Et sur les multiples stratagèmes pour prendre leur revanche. L’une crachait dans le dîner qu’elle servait à son tortionnaire. Une autre malaxait son pain sous ses aisselles. « Je suppose que tout ça était thérapeutique », suggère la rescapée. Elle décrit le même mécanisme que celui des cercles de prises de conscience du Women’s Lib, autrefois honnis par la fondatrice. « Ma vie a vraiment commencé le jour où je me suis installée ici, souffle-t-elle. Grâce à Erin, j’ai eu une vie heureuse. Je la vois très rarement, mais nous faisons partie d’une même famille. » Erin Pizzey résume : « La mission de ma vie a été d’aider les gens à surmonter les épreuves. » D’après elle, il est important d’avoir des « modèles » auxquels se raccrocher. C’est le rôle qu’elle espère avoir endossé auprès des survivantes. « Elle gardait un œil protecteur sur moi tout du long », dit Maria Mourland.

Le 26 octobre 1976, le Parlement britannique adopte la loi sur les violences domestiques et les procédures matrimoniales. Les femmes mariées peuvent enfin obtenir une protection juridique, y compris en phase de séparation, le moment le plus à risque pour un passage à l’acte meurtrier. Leurs bourreaux sont menacés d’expulsion du domicile, même s’ils en sont propriétaires. Erin Pizzey fête cette victoire en marge du mouvement des femmes battues. Une National Women’s Aid fédère depuis 1974 environ 80 refuges, selon l’historienne Gill Hague. En 1979, l’association Southall Black Sisters voit le jour pour défendre les femmes noires, asiatiques et afro-caribéennes. Mais « Chiswick Women’s Aid s’est unilatéralement séparée du reste du mouvement Women’s Aid pour faire cavalier seul », souligne cette universitaire.

Pour se distinguer, Erin développe ses propres théories sur l’origine des violences. En 1982, dans son livre Prone to Violence, l’innovatrice dresse une typologie des victimes entre les innocentes et celles qui seraient « enclines à la violence », du fait de leur contexte familial d’origine. Cette lecture psychologisante grossière nie l’impact du genre sur le terrain de l’intime. En France, les spécialistes se réfèrent à la notion d’« emprise » pour qualifier cette entreprise de destruction d’un homme sur sa compagne. En Grande-Bretagne, on parle plutôt de « contrôle coercitif », criminalisé par le Code pénal depuis 2015.

Gill Hague formule avec diplomatie : « Je ne dirais pas qu’Erin est oubliée, mais que les personnes qui l’ont côtoyée en sont toujours blessées. Cinquante ans après, ça reste un sujet de dispute. On s’en souviendra comme du premier refuge, mais Erin Pizzey voulait tout contrôler. » Gill Hague est l’une des rares expertes à m’avoir répondu. « On a peur d’être associées à une personne aussi controversée », avoue une sociologue. D’abord érigée en héroïne, la pionnière a été placée sur liste noire. 

Controverse, éviction et exil

« L’oubli est parfois naturel, parfois délibéré », analyse la journaliste Helen Lewis, attablée dans un bistrot à la mode près de London Bridge. En Grande-Bretagne, elle est la seule signature influente à s’être récemment intéressée à Erin ­Pizzey. À l’été 2021, lors de notre échange, son ouvrage Difficult Women: A History of ­Feminism in 11 Fights vient de sortir. Il retrace les destins de femmes incroyables mais ignorées par la postérité, dont la pionnière de Chiswick. « Celles qui accomplissent des choses sont souvent tout le contraire de ce qui leur est demandé en tant que femmes : conflictuelles, avec une haute opinion d’elles-mêmes, combatives, agressives s’il le faut et capables de s’autopromouvoir », relève l’essayiste.

Dans le jargon journalistique, Erin ­Pizzey était « une bonne cliente ». Une porte-parole charismatique s’exprimant de manière intelligible. « Elle a incarné à elle seule le mouvement des refuges. Elle appréciait cette célébrité et cette attention était utile à la cause, estime Helen Lewis. En France, vous avez l’expression : “l’État, c’est moi.” Avec elle, ce serait : “Le mouvement des refuges, c’est moi.” Elle se pensait trop importante pour être étiquetée. Elle n’a jamais voulu être associée à un mouvement. » Mais si Erin Pizzey nie toute implication au sein du Women’s Lib, « elle a travaillé au sein du courant féministe, conclut la journaliste. Même si c’était de sa petite île, elle était partie prenante d’une atmosphère ».

Au début des années 1980, la fondatrice est poussée vers la sortie, à la faveur d’un accord financier avantageux négocié par son allié, le patron de presse David Astor. Le refuge sera réhabilité sous conditions : un taux d’occupation est fixé, des bénévoles y seront salariés et Anne Ashby, peut-être plus souple, en récupérera la direction. L’expérience de communauté autogérée par les mères s’institutionnalise. « Oui, j’ai eu le cœur brisé de partir, mais j’étais aussi soulagée », nuance l’ancienne cheffe, qui se fait hospitaliser en maison de repos. Elle cumule les problèmes de tension, à cause de ses journées surchargées, à jongler entre le centre, sa vie de famille monoparentale depuis son divorce, en 1976, et les nuits blanches à écrire ses ouvrages ou des contributions rémunérées pour la presse, comme le magazine Cosmopolitan. Son aînée, Cleo, a accouché à 15 ans. Le père, un musicien adolescent, connaîtrait bientôt un succès planétaire en tant que bassiste du groupe Culture Club.

La jeune grand-mère vend la «Maison Blanche» en 1981 et embarque les siens vers le Nouveau-Mexique, aux États-Unis, avec son nouveau compagnon, un ex-­bénévole américain de vingt ans son cadet. « Mon plan était d’écrire des romans depuis Santa Fe pour les faire vivre et financer un refuge qui ne serait pas dépendant des aides gouvernementales. » Cet exil américain est une période prolifique. Ses premiers romans connaissent un certain succès. L’octogénaire en extirpe plusieurs de l’étagère : The Watershed, Kisses, For the Love of a Stranger, Swimming with Dolphins« Introuvables, sauf d’occasion sur Internet. »

Déclin, radicalisation et contradictions

Au bout de quelques années, l’écrivaine est lâchée par ses éditeurs. Le dernier, Harper Collins, la remercie alors qu’elle est de retour en Europe, pour vivre en Toscane, un autre de ses rêves. Séparée de son jeune partenaire, elle vivote en travaillant comme serveuse. Et sombre dans la précarité au seuil de la retraite. « Savez-vous ce qu’a été mon cadeau de Noël à moi-même, l’an passé en Italie ? Avoir le chauffage central toute une journée », confie-t-elle à The Independent, en 1997. Un fonds de solidarité est lancé. La plupart de ses anciennes sœurs de lutte ignorent la requête. Son fils, Amos, resté aux États-Unis pour évoluer dans l’industrie musicale, éponge ses dettes. Sa fille, Cleo, assistante sociale, lui décroche le logement social de Twickenham. La grand-mère vit du minimum social pour les retraités, qu’elle évalue à 400 livres par mois (470 euros), et d’une dotation annuelle de 7 000 livres (8 300 euros) du Royal Literary Fund allouée aux auteurs dans le besoin.

Plus isolée que jamais, l’ex-icône prend un tournant plus radical et flirte avec les mouvances masculinistes. Elle m’assure que ses convictions n’ont jamais bougé. Dans les années 1970, les journalistes femmes exerçaient une forme de censure « car elles étaient toutes de sensibilité féministe », accuse-t-elle. Dans un article que lui consacre le quotidien britannique ­The Guardian, en 2001, elle affirme que « la violence conjugale n’est pas une question de genre ». La journaliste Dina Rabinovitch termine par cette interrogation : « Je me demande si un homme qui aurait fait autant serait si seul. Et je me demande pourquoi nous, les femmes, sommes incapables de prendre soin des nôtres comme nous le devrions. »

En 2009, la retraitée rédige une tribune pour le quotidien conservateur le Daily Mail : « Pourquoi je déteste le féminisme… et pense qu’il va finir par détruire la famille ». Une de ses dernières contributions pour un titre grand public : « Les femmes comme les hommes sont capables de cruauté extrême. De plus, la seule chose dont un enfant ait besoin, c’est de ses deux parents biologiques sous un même toit […]. Ce pays est maintenant au bord d’un grave effondrement moral. » Face à moi, l’écrivaine enfonce le clou : « Le féminisme est un cheval de Troie abritant des soldats. D’abord, vous subvertissez les femmes. Ensuite, les familles. Si les maris nous oppressent, c’est qu’il faut nous en débarrasser, nous disent-elles. Il n’y a plus d’unité familiale homme, femme, enfant. La nouvelle unité, à leurs yeux, c’est femme et enfants, sans homme. » Les propos sont prononcés sur un ton vigoureux.

Erin Pizzey a pris « la pilule rouge ». Cette métaphore, prisée par les mouvances masculinistes, décrit le moment où leurs adeptes comprennent que l’univers serait, dans leur esprit, façonné au profit du deuxième sexe, et que nous vivrions en « gynocratie ». C’est aussi le titre d’un documentaire à succès de 2016, auquel Erin Pizzey a participé, l’histoire d’une cinéaste féministe dont les convictions chavirent au contact de ceux qui se prétendent « défenseurs des droits des hommes », mais prônent surtout la haine des femmes. Comme Paul Elam, l’éditeur américain du très influent site A Voice for Men, auquel Erin Pizzey contribue. Cette figure influente de la « manosphère » anglo-saxonne est un habitué des sorties provocatrices. En 2010, sur son site, Elam a écrit qu’il ne condamnerait jamais un violeur, qu’importent les preuves, parce que les tribunaux seraient « corrompus » par « une fausse culture du viol ». Erin l’excuse : « Ce n’étaient que des déclarations pour faire parler de lui. »

1 425 femmes, une tous les trois jours, ont été tuées par des hommes en Grande-Bretagne entre 2009 et 2018, selon la base de données Femicide Census impulsée par la travailleuse sociale Karen Ingala Smith et l’avocate Clarissa ­O’Callaghan, en partenariat avec Women’s Aid. En moyenne, une tous les quatre jours l’est par un (ex-)conjoint, selon ce recensement. « Le rythme auquel les hommes tuent les femmes ne présente aucun signe de diminution », s’inquiètent les chercheuses. D’après les données des dix dernières années relevées par l’Office national des statistiques, 80 femmes, âgées de 16 ans et plus, sont tuées en moyenne chaque année par un conjoint ou ex-conjoint en Angleterre et au pays de Galles. Ces féminicides représentent un tiers des meurtres de femmes. À l’inverse, 2 % des homicides surviennent dans un tel contexte, soit environ neuf victimes masculines par an. Le rapport n’indique pas si le crime survient dans un cadre hétérosexuel ou homosexuel.

Courage, oubli et regrets

Erin Pizzey elle-même contredit ses idéaux. « Elle dit que le féminisme détruit le modèle de famille nucléaire. Mais c’est à partir du moment où elle s’est engagée dans l’activisme qu’elle a rompu avec Jack », constate la journaliste Helen Lewis. Sa petite-fille Amber, mère au foyer de 42 ans, dont elle est très proche, la défend : « Grandma a un suivi énorme sur les réseaux sociaux. Elle garde toute sa pertinence. » 

La reporter-photographe Christine Voge, qui avait réalisé une série photo dans le foyer et a noué un lien amical avec la fondatrice, reconnaît : « Oui, elle a un caractère compliqué. » Puis elle oppose : « Si elle n’avait pas eu le courage de faire ce qu’elle a fait, il n’y aurait pas de refuge aujourd’hui. » Christine Voge déplore que, d’un côté, « on essaie de l’effacer de l’histoire », et que, de l’autre, les militants masculinistes « tirent profit d’elle ». 

Sa fille, Cleo Pizzey, me raconte par téléphone être retournée une fois au refuge, il y a quelques années. En tant qu’assistante sociale, il lui arrive d’y placer une victime. « La maison avait tellement changé, tout était neuf ! », s’étonne-t-elle. Quand elle a prononcé son nom, personne n’a tilté. « Les jeunes, même dans le secteur du social, ne le connaissent plus. Ils pensent qu’il y a toujours eu des refuges. »

Quelques jours plus tard, je monte à bord de la voiture d’Erin Pizzey en direction de Chiswick. « Mais on ne va pas pouvoir y entrer. » Elle s’indigne : « On m’a juré de me mettre à la porte si j’y allais ! » L’octogénaire marche avec une canne, mais elle conduit avec aisance jusqu’à ce que la météo change. Des torrents d’eau giclent bientôt sur le pare-brise et son essuie-glace ne cesse de se coincer. La conduite devient de plus en plus dangereuse. La pluie s’intensifie. « J’ai peur », me dit Erin. Je m’en veux de l’avoir embarquée dans ce voyage. Elle s’arrête à un feu rouge. « La station de métro est en face », me dit-elle. Je referme vite la porte pour ne pas laisser entrer la pluie.

On se quitte comme ça. Dans le fond, elle n’avait peut-être pas si envie que ça de revoir le refuge. Pour elle aussi, c’est du passé.

Publié dans le numéro 58 de XXI

Contre-enquête sur les bébés secoués

Chaque année, près de quatre cents cas de « bébés secoués » sont signalés à la justice. Et des parents sont déclarés coupables d’avoir blessé ou tué leur enfant, sur la base d’expertises qui ont valeur de preuve définitive. Le doute est pourtant permis, comme le montre l’histoire d’Alexandre, un père au cœur d’un champ de bataille médical. 

Par Sophie Tardy-Joubert

Illustrations Juliette Barbanègre

Dans leur album de famille, une photo de septembre 2013 les montre tels qu’ils étaient à l’époque. Le père, une trentaine d’années, a une belle gueule d’acteur, la profession qu’il exerce alors. La mère, menue, visage de madone, est blottie dans ses bras. Alexandre Chacón et Yoanna Meimoun ont un fils, Eitan, né quelques jours plus tôt. Ils prennent la pose, sourire immense. Les cheveux et les chaussons de l’enfant dépassent du porte-bébé.

Ce portrait de famille idyllique se brise une nuit d’octobre. Eitan est en petite forme depuis quelques jours. Il ne fait pas encore ses nuits, ses parents dorment à côté de lui à tour de rôle. Ce soir-là, c’est au tour d’Alexandre. Au petit matin, le père et le bébé semblent aussi épuisés l’un que l’autre. « Il a beaucoup pleuré », dit l’homme à sa femme. Eitan est admis quelques heures plus tard aux urgences pédiatriques de l’hôpital Trousseau, à Paris, pour « pleurs inhabituels ».

Les médecins soupçonnent une méningite, mettent l’enfant sous antibiotiques, pratiquent une ponction lombaire – ratée, elle sera inexploitable –, puis le transfèrent à l’hôpital Necker pour y effectuer un scanner cérébral et une IRM. Les images montrent un saignement situé sous la dure-mère, une membrane qui protège le cerveau – un « hématome sous-dural », en jargon médical –, ainsi que la présence de sang au fond des yeux – des « hémorragies rétiniennes ». Des symptômes considérés comme caractéristiques du « syndrome du bébé secoué » (SBS).

Douze jours plus tard, Yoanna et Alexandre enterrent leur fils, mort à l’hôpital. Le surlendemain, ils sont en garde à vue. Ils n’ont pas dormi depuis des jours. Le policier qui les interroge séparément a entre les mains un compte-rendu médical signé par le neurochirurgien de l’hôpital Necker. Le diagnostic de « secouement » est, d’après lui, « hautement probable ».

Un jeune avocat commis d’office débarque au commissariat. Il prend place au côté d’Alexandre sous les néons blafards. « Je ne vous poserai cette question qu’une fois. Avez-vous, oui ou non, fait du mal à votre enfant ? lui demande Grégoire ­Étrillard.

Non, jamais. » 

À l’officier de police, Alexandre répète qu’il n’a jamais « secoué » son fils. Mais le flic lui raconte l’histoire d’une basketteuse d’un mètre quatre-vingts qui aurait « secoué » son enfant sans le vouloir, en le sortant brusquement de son lit. Alexandre se rappelle alors avoir lui aussi sorti Eitan « très vivement » de son berceau : « Il hurlait comme un bébé qui a faim. Je l’ai pris avec rapidité, j’ai vu sa tête ballotter. » Il reconnaît le geste d’un « gars fatigué », qui « a déconné ». La garde à vue se termine sur une interrogation à voix haute. « Si un geste peut être assimilé à ça et qu’il a provoqué ces conséquences… Vous vous rendez compte, c’est horrible si j’ai tué mon enfant. »

Alexandre est le dernier à avoir été seul avec le bébé avant son admission à l’hôpital. À l’issue de la garde à vue, Yoanna est donc disculpée. Le jeune père est mis en examen pour violences volontaires par ascendant ayant entraîné la mort sans intention de la donner sur mineur de 15 ans. Il risque jusqu’à trente ans de prison.

Je rencontre Alexandre presque huit ans plus tard. À quoi ressemble un père accusé d’avoir tué son enfant ? À monsieur Tout-le-monde, me dis-je en poussant une porte encombrée de trottinettes et de vélos premier âge. Après la mort d’Eitan, Alexandre et Yoanna ont eu deux petites filles, aujourd’hui âgées de 6 et 2 ans. Leur appartement ressemble au mien, avec ses dessins de maternelle en bataille et ses photos d’enfants souriants. Il me regarde à peine. Son mètre quatre-vingts plié sur l’ordinateur, il fait défiler des dizaines d’articles consacrés au syndrome du bébé secoué. Alexandre veut me montrer que ce diagnostic fait l’objet d’une rude controverse. Sa vie, m’explique-t-il, se trouve au milieu d’un champ de bataille médical. 

Comme beaucoup de parents, j’ai entendu parler du syndrome du bébé secoué. Je sais que les adultes doivent se méfier d’eux-mêmes. ­Poussés à bout par des pleurs incessants, ils peuvent en venir à attraper leur bébé sous les aisselles et à le secouer violemment, faisant aller sa tête d’avant en arrière. Ce geste peut blesser, handicaper ou tuer l’enfant. Il laisserait trois types de traces : du sang dans le cerveau et/ou derrière les yeux, et des lésions dans le cerveau. Lorsqu’ils repèrent cette « triade », les médecins évoquent le diagnostic de bébé secoué avec plus ou moins de certitude, selon que l’enfant présente un seul ou plusieurs de ces symptômes. 

En France, près de quatre cents cas de bébés secoués sont signalés à la justice chaque année. Une enquête est alors ouverte. Il s’agit, m’explique Guy Bertrand, commandant de la brigade des mineurs de Paris, d’identifier l’auteur du geste : « À partir du moment où je lis certaines choses sur le certificat médical, les parents peuvent me raconter ce qu’ils veulent, je sais que j’ai affaire à un bébé secoué. »

Le syndrome du bébé secoué existe dans la littérature médicale depuis les années 1960. À l’époque, plusieurs médecins anglo-saxons s’intéressent au fonctionnement du cerveau. En 1968, un neurochirurgien américain, Ayub Ommaya, cherche à identifier les lésions cérébrales provoquées par des accidents de voiture. Il place des chimpanzés anesthésiés sur des chaises roulantes, qu’il percute violemment à l’arrière pour simuler une collision. La tête des singes, laissée libre, bascule d’avant en arrière : un mouvement qualifié de whiplash (coup de fouet). Les animaux présentent ensuite des hématomes sous-duraux. Ces études, financées par l’industrie automobile, avaient pour but d’améliorer la sécurité routière. Elles sont lues avec intérêt par des médecins qui cherchent à comprendre pourquoi certains enfants souffrent de saignements intracrâniens.

Parmi eux, Norman Guthkelch, chirurgien pédiatrique dans le nord de l’Angleterre. Ces saignements sous-duraux l’intriguent, car ils peuvent survenir sans prévenir chez des enfants a priori en bonne santé, sans pathologie ni trace apparente de sévices. Lors de consultations, il observe que certains parents manipulent leur bébé avec brutalité. Des travailleurs sociaux lui expliquent que secouer les enfants pour les faire taire est une pratique courante dans la région.

En 1971, Norman Guthkelch imagine que le mouvement d’avant en arrière de la tête peut à lui seul être responsable des hémorragies cérébrales. Pour avoir formulé cette hypothèse, il est présenté comme le « père du syndrome du bébé secoué ». À la fin de sa vie, tout comme Ayub Ommaya, il fera pourtant partie des rares médecins à défendre les parents mis en cause, et dira que sa pensée a été dévoyée.

Au début des années 1970, le radiologue américain John Caffey s’intéresse à son tour au mouvement du whiplash. Il craint une « épidémie de secouement » et veut alerter sur ses dangers potentiels. D’après lui, les symptômes du SBS peuvent être induits par un secouement violent, mais aussi par des faits plus anodins, comme une quinte de toux ou une tape dans le dos. La doctrine a depuis évolué. On enseigne désormais en France que le lien entre ce mouvement de coup de fouet et les symptômes du SBS est certain. Et le geste qui le provoque, nécessairement violent.

En France, le docteur Anne Laurent-Vannier, une petite dame menue aux cheveux gris, court les plateaux télé et les palais de justice pour alerter sur les dangers du secouement. Experte judiciaire près la Cour de cassation, elle intervient dans les procès de bébés secoués, et comptabilise deux cents expertises sur le sujet. Même quand elle n’est pas désignée, il lui arrive de se faufiler sur les bancs du public d’une cour d’assises. À 70 ans, c’est toujours le sujet de sa vie. 

Je tente de la joindre à plusieurs reprises. Elle finit par me répondre. Elle veut bien parler de prévention, mais ne souhaite pas participer à une controverse sur le syndrome du bébé secoué. Selon elle, le débat médical n’existe que dans la tête des journalistes qui « cherchent à faire du buzz » : « Il y a un consensus scientifique extrêmement solide, tout le monde est d’accord, sauf une poignée de médecins », m’assure-t-elle au téléphone.

En septembre 2021, Anne Laurent-Vannier m’ouvre la porte de chez elle, un appartement haussmannien rempli de lumière et des jouets de ses petits-enfants. « Tout le monde est susceptible d’avoir parfois envie de secouer un enfant. Il est même anormal de ne jamais en avoir envie, m’explique-t-elle, en m’offrant un café. Mais c’est un geste très violent. N’importe qui ne passe pas à l’acte. » Cette experte a dédié sa carrière aux enfants. Elle en a déjà deux quand, dans les années 1980, elle devient cheffe du service de rééducation pédiatrique des hôpitaux de Saint-Maurice ­(Val-de-Marne). Pendant trente ans, elle prend en charge des enfants atteints de troubles neurologiques graves, qui « allaient bien jusqu’à ce qu’il leur arrive quelque chose : une crise d’épilepsie, un accident vasculaire cérébral ou un secouement ». Pour ces petits patients, les gestes du quotidien deviennent une odyssée. Anne Laurent-Vannier leur apprend à tenir une cuillère, à se déplacer en fauteuil roulant. « Nous, les rééducateurs, nous devons faire avec les séquelles. Et c’est une prise en charge extrêmement dure. »

Les hôpitaux de Saint-Maurice et Necker travaillent main dans la main. « Je voyais mes confrères en difficulté. Il n’y avait pas de critères diagnostiques pour le bébé secoué. Ils se retrouvaient face à des gens qui disaient n’avoir rien fait. Ils vivaient le signalement comme un acte de délation, alors que c’est un acte de protection. » À partir des années 1990, les IRM et les scanners permettent de mieux voir les saignements cérébraux. Au milieu des années 2000, Anne Laurent-Vannier contacte la Haute Autorité de santé (HAS). « Il fallait donner une ligne de bonne conduite concernant le syndrome du bébé secoué. » 

L’experte prend la tête d’un groupe de travail composé d’une vingtaine de personnes : médecins légistes, radiologues, magistrats. Sous l’égide de la HAS, ils publient des recommandations en 2011. Le document indique qu’en cas d’hématome sous-dural et d’hémorragie rétinienne le diagnostic de SBS est hautement probable. En présence des seuls hématomes sous-duraux, il est possible. Les symptômes sont censés apparaître très vite après le secouement et les médecins estiment que ceux-ci sont répétés dans plus de la moitié des cas. « Le signalement au procureur de la République est le seul moyen de déclencher une double procédure : civile en vue de protéger l’enfant sans délai, pénale s’agissant d’une infraction. » 

Fin 2013, quelques semaines après la mort d’Eitan, Alexandre survit plus qu’il ne vit. Jour et nuit, il épluche le dossier médical, se perd dans des recherches sur Internet. Le compte-rendu de l’autopsie de son fils, réalisée par Caroline Rambaud, une légiste membre du groupe de travail de la HAS, est devenu son livre de chevet. Le document révèle, outre l’hématome sous-dural et les hémorragies rétiniennes, la rupture de plusieurs veines ponts et la fracture de la onzième côte droite, « contemporaine au secouement ». Au côté d’Alexandre, sa femme Yoanna fait le grand huit émotionnel. Un jour, elle veut un autre enfant. Le lendemain, elle tente de se suicider. « Les médecins et les flics étaient catégoriques, mais je n’ai jamais pu croire qu’Alexandre ait fait du mal à Eitan », me dit-elle. 

Presque deux ans se passent avant que l’expertise médicale tombe, en mai 2015. Elle est signée de Caroline Rey-Salmon, médecin légiste, directrice de la section mineurs de l’unité médico-judiciaire de Paris, et de Catherine Adamsbaum, cheffe du service de radiologie pédiatrique de l’hôpital Bicêtre. Deux femmes qui font autorité dans leur domaine, membres du groupe de travail de la HAS. Elles se disent « très en faveur » du syndrome du bébé secoué. « Aucune autre cause ne permet d’expliquer les lésions mises en évidence à l’imagerie et au fond d’œil, écrivent-elles. Nous retenons, dans le cas d’Eitan, un épisode unique de secouements violents, dans la nuit du 19 au 20 octobre 2013. »

Un jeune avocat trouve la grande cause à laquelle dédier sa vie

Quelles que que soient les circonstances dans lesquelles on le rencontre, Grégoire ­Étrillard, 39 ans, porte un costume trois-pièces ou des habits aux couleurs chatoyantes. Parfois, il débarque en garde à vue coiffé d’un chapeau haut-de-forme. Malgré ce look exubérant, cet avocat porte bien son prénom. Il a la raie sur le côté et le CV impeccable des garçons de bonne famille. Après des études à HEC et à l’université américaine de Columbia, il intègre les barreaux de New York et de Paris, entame une carrière dans le très lucratif droit des affaires. Mais Me Étrillard est un fervent catholique, à la recherche d’une grande cause à laquelle dédier sa vie. En 2011, il tente le concours de la Conférence du stage, institution d’excellence distinguant les meilleurs orateurs du barreau de Paris. Il arrive premier. Le monde du pénal lui ouvre ses portes. Il passe des moquettes épaisses des grandes entreprises au monde interlope des commissariats et des prisons. L’expérience le « transcende ». « Nous sommes là pour laver les pieds de nos clients. On met tout ce que l’on est au service de l’autre. »

Grégoire Étrillard apprend à connaître Alexandre, un client aussi attachant qu’épuisant. Malgré les assurances qu’il lui a données lors de leur entretien au commissariat, l’avocat pense dans les premiers temps que son client ne lui dit pas tout. Peut-être se cache-t-il la vérité à lui-même, tant les faits reprochés sont effrayants. « J’étais au début de ma carrière de pénaliste. Une expertise me présentait un diagnostic certain. Alexandre était abominablement meurtri. Il me touchait. Pour moi, si c’était avéré, ça ne pouvait être qu’un accident. » Régulièrement, son client lui envoie de nouveaux articles. Des milliers de pages de jargon scientifique, en français et en anglais. « Je ne pouvais pas recevoir ce mec qui avait perdu son enfant sans lire ce qu’il m’envoyait. J’ai mis le temps, mais j’ai tout lu. Ma conscience professionnelle m’a sauvé. » 

Alexandre tombe un jour sur le nom de ­Waney Squier, une neuropathologiste pédiatrique. La ­Britannique exerce une discipline rare, à la frontière de la médecine et de la recherche fondamentale. En poste à l’hôpital ­d’Oxford, elle a découpé plus de trois mille cerveaux d’enfants pour en observer les tissus au microscope. Cela en fait l’une des meilleures connaisseuses du cerveau du jeune enfant. C’est aussi une scientifique controversée, quasiment devenue une paria quand elle a remis en question le syndrome du bébé secoué, en 2001. Aujourd’hui retraitée, elle vit en Cornouailles, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Nous échangeons par visioconférence. « J’ai été radiée de l’Ordre des médecins, me raconte-t-elle sans colère. J’ai subi un procès de six mois avant d’être réhabilitée. Cette affaire m’a pris toute mon énergie. Pendant les dix dernières années de ma ­carrière, je n’ai presque plus rien publié. » 

Une nuit de détresse, Alexandre écrit cinq pages à Waney Squier. Il lui demande d’étudier le cas de son fils. « J’ai tout de suite pensé que j’avais affaire à quelqu’un de sincère. La première chose qui m’a marquée, c’est que cet enfant allait mal depuis des jours. Il peinait à se nourrir, à respirer. Cela ne collait pas avec la thèse d’un effondrement soudain dû à un secouement », m’explique-t-elle. Le lendemain, Alexandre reçoit cette réponse : « Je ne connais que trop bien ces histoires. Sachez qu’à partir de maintenant vous n’êtes plus seul. » 

Dans la presse, le nom de Waney Squier est associé à celui de Lorraine Harris, une jeune femme condamnée à trois ans de prison pour avoir secoué, et tué, son enfant. L’affaire rappelle que le docteur Squier a, au début de sa carrière, fermement cru au syndrome du bébé secoué. Désignée comme experte lors du premier procès de la jeune femme, en 2000 à Nottingham (Angleterre), elle avait épousé la thèse de l’accusation, et conclu que l’enfant avait succombé à un secouement. « Vous ne pouvez pas faire des recherches sur tous les sujets sur lesquels on vous demande d’intervenir. Parfois, vous répétez sans vous poser de questions ce qui est écrit dans les manuels. »

Un changement d’avis salvateur

Quelques mois plus tard, alors que Lorraine Harris dort en prison, Waney Squier tombe sur une publication d’une consœur neuropathologiste, Jennian Geddes. Cette dernière,  après avoir examiné cinquante bébés, estime que les lésions communément attribuées au secouement pourraient être dues à un manque d’oxygène dans le cerveau. « J’ai décidé d’examiner de plus près le syndrome du bébé secoué. Et j’ai réalisé qu’elle avait raison. L’hypothèse selon laquelle ces saignements sont causés par un traumatisme est fausse. » 

Waney Squier exprime publiquement ses doutes. Ses déclarations n’échappent pas à l’avocate de Lorraine Harris. Lorsque la jeune mère est jugée en appel, le docteur Squier est du côté de la défense. Elle explique à la cour avoir changé d’avis. En 2005, Lorraine Harris est acquittée. Mais elle n’a pas pu assister à l’enterrement de son fils, son mari l’a quittée et l’enfant qui lui restait a été placé. « Sa vie a été dévastée. Comment voulez-­vous que l’establishment médical reconnaisse ses erreurs ? Si un jour le SBS est discrédité, des milliers de personnes devront être rejugées. 250 personnes sont condamnées chaque année en Angleterre, 1 500 aux États-Unis. Si on remonte aux années 1970, combien de personnes ont été emprisonnées ou ont vu leur enfant placé pour rien ? » Le nombre de condamnations en France est impossible à établir, la justice ne distinguant pas les cas de SBS des autres affaires de violences familiales.

Est-ce pour ne pas avoir pu préserver Lorraine Harris que Waney Squier prend fait et cause pour Alexandre ? « Je ne crois pas qu’en secouant un bébé vous puissiez produire des hématomes sous-duraux, des hémorragies rétiniennes et des lésions cérébrales, sans qu’il y ait aucune trace extérieure visible, dit la chercheuse britannique. Il devrait au moins y avoir des lésions de la nuque ou de la moelle épinière. » En regardant les images du cerveau d’Eitan, Waney Squier trouve une autre explication. D’après elle, le bébé serait mort d’une thrombophlébite. Un caillot de sang dans son cerveau aurait provoqué les saignements sous-duraux.

Alexandre garde dans un coin de sa tête l’histoire de la basketteuse que lui a racontée le policier pendant la garde à vue. Un jour, il interroge Waney Squier : « Crois-tu que j’aie pu tuer mon fils sans le vouloir en le sortant trop vite du lit ?

— Non, je ne le crois pas. Et je trouve injuste que tu te poses cette question. »

En 2016, Grégoire Étrillard demande une contre-expertise. Le juge d’instruction mandate trois nouveaux médecins. Ils doivent notamment répondre à la question suivante : « Peut-on, dans le cas d’Eitan, exclure le diagnostic d’une maladie préexistante, notamment d’une thrombose veineuse ? » L’un de ces experts, Jean-Claude Mselati, est un homme un peu raide, qui porte une cravate fermement nouée sous sa blouse blanche. Contrairement à Waney Squier, il croit au syndrome du bébé secoué. Mais il conteste la position de la Haute Autorité de santé, « qui ne permet aucune nuance ». 

Aujourd’hui pédiatre à l’hôpital d’Orsay, dans l’Essonne, il a commencé sa carrière comme chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Necker. « Les traumatismes graves de toute ­l’Île-de-France nous arrivaient. Je vois des hématomes sous-duraux chez des nourrissons depuis toujours. À l’époque, on essayait de comprendre. » D’après lui, des enfants fragiles ou porteurs de certaines maladies peuvent saigner sans avoir été secoués. C’est le cas, dit-il, des enfants hydrocéphales : leur tête, en grossissant plus vite que la moyenne, étire les veines, qui peuvent se rompre et provoquer un écoulement de sang. Quant aux hémorragies rétiniennes, elles ne sont que le prolongement de l’hématome sous-dural et n’ont pour lui rien de surprenant.

Un fol espoir suivi d’une dépression

Dans 80 % de ses expertises, Jean-Claude ­Mselati estime qu’il y a des explications alternatives au secouement. « Parfois, je suis déjugé par les magistrats. D’autres fois, ils sont ravis que je puisse les aider. » Il dit faire ces expertises « pour rendre service », parce que « ne pas prendre position serait manquer de courage ». Proche de la retraite, l’expert revendique « quelques heures de vol » et une liberté de ton que ses jeunes confrères ne peuvent pas se permettre. Il assure qu’au nom de la protection de l’enfance le système « fracasse des familles ». « Des enfants retirés à tort à leurs parents, j’en ai vu beaucoup », m’assure Jean-Claude ­Mselati.

On imagine les espoirs qu’Alexandre et son avocat placent dans sa contre-expertise. En juin 2016, celle-ci arrive sur le bureau de ­Grégoire Étrillard. Elle confirme sans réserve le diagnostic de secouement, au motif qu’aucune autre cause n’est retrouvée dans le dossier médical. 

Alexandre sombre dans une profonde ­dépression.

Waney Squier, la neuropathologiste britannique, est devenue l’amie d’Alexandre. Elle vient d’être contactée par un autre père, Cyrille Rossant, chercheur en neurosciences, employé par l’International Brain Laboratory de Londres. Un homme discret,  aux mains de pianiste, qui s’exprime d’une voix fluette. Tout semble l’opposer à Alexandre, sauf que lui aussi a un fils, David, qui a été diagnostiqué « bébé secoué ». Diplômé de Normale sup en mathématiques, Cyrille avance dans la vie avec la prudence des scientifiques, plus enclin à douter qu’à conclure. Si quelqu’un lui avait dit qu’un jour il remettrait en cause la Haute ­Autorité de santé, il aurait sans doute été le dernier à y croire. « Pour moi un médecin a fait dix ans d’études, il ne peut pas se tromper. »

Un père accusé puis disculpé décide de se mobiliser

Au printemps 2016, son fils de 5 mois, un enfant jusque-là facile, se met à vomir régulièrement. Trois pédiatres concluent à des épisodes de gastro-entérite. La mère de Cyrille, médecin généraliste, s’aperçoit sur des photos que son petit-fils a une grosse tête. « Elle ne nous a rien dit, mais craignait qu’il ait un problème neurologique. »

À Pâques, Cyrille et sa famille sont à Nice, chez l’attentive grand-mère. Elle insiste pour emmener le petit David à l’hôpital, convainc ses confrères des urgences pédiatriques de lui faire passer des examens complémentaires. Le scanner cérébral montre des hématomes sous-duraux. « On nous parle alors d’un syndrome du bébé secoué. On nous explique qu’il faut faire un fond de l’œil pour confirmer ou infirmer le diagnostic. » L’enfant a bien du sang au fond des yeux. Selon les recommandations de la Haute Autorité de santé, il coche toutes les cases du SBS.

Quelques jours plus tard, les jeunes parents sont face aux employés de l’Aide sociale à l’enfance. Ils ne pleurent pas et cela déconcerte les travailleurs sociaux. « On est pudiques dans la famille », justifie Cyrille, la voix tremblotante. Son fils est placé trois semaines.

Cyrille et sa femme seront mis hors de cause par l’expertise de Caroline Rey-Salmon,  membre du groupe de travail de la HAS. Celle-ci date le secouement à un moment où l’enfant était gardé par sa nounou, une professionnelle de vingt ans d’expérience, considérée comme irréprochable par tous ses anciens employeurs. Mise en examen, celle-ci tente de se dédouaner en chargeant Cyrille et sa femme. Pour tous, le cauchemar s’arrête le jour où Jean-Claude ­Mselati, dans une contre-expertise, conclut à un « auto-secouement » de l’enfant. « Il penchait pour une hydrocéphalie. Il nous a dit qu’il n’y avait peut-être rien eu, ou alors quelque chose de très léger. »

Cet avis médical laisse Cyrille sur sa faim. Pendant ces quelques mois, il a rencontré d’autres familles dans la même situation que la sienne. « Je me disais que s’il y avait une erreur, elle était répétée dans tous les services. » Le chercheur plonge dans la littérature médicale. Il privilégie d’abord les sources officielles, tombe un jour sur le nom de Waney Squier. « J’imaginais une antivax, une complotiste. Je me suis d’abord interdit de lire ses articles. » Lorsqu’il se décide à la rencontrer, il se retrouve face à une femme élégante au parfait phrasé britannique, se surprend à trouver son discours sensé. « J’ai toujours cru que la vérité était du côté du consensus scientifique. Pour la première fois de ma vie, les marginaux me semblaient avoir raison. »

Cyrille rencontre Alexandre autour d’une bière en juin 2017. « Il parlait tout le temps. Il pleurait aussi. Je n’avais jamais vu quelqu’un dans une telle désespérance. » L’histoire d’Alexandre est la pire qu’il ait entendue. « La triade, la côte fracturée, cela faisait quand même beaucoup. Je me suis demandé s’il était vraiment innocent. Lui-même avait des doutes sur sa propre culpabilité à cause de cette histoire de sortie du lit. »

Cyrille dit qu’il a de la chance. Son fils n’a été placé « que » trois semaines. Il n’a eu aucune séquelle et a aujourd’hui un petit frère. Mais quand sa femme est tombée enceinte de leur deuxième enfant, Cyrille, le matheux au sang froid, a sérieusement envisagé d’installer une caméra qui filmerait la chambre du bébé jour et nuit. Je lui demande comment il tient, au milieu de toutes ces familles brisées. Il se tait, me montre des photos sur son téléphone. Ses enfants, petits blonds à la coupe au bol, rient sur un toboggan. Je regarde l’écran, puis leur père qui les regarde. Il pleure.

Quelques mois après leur rencontre, Alexandre présente Cyrille à son avocat, Grégoire Étrillard. Ils sont désormais trois à faire front. Cyrille fonde avec d’autres parents et nounous l’association Adikia, « injustice » en grec. Elle réunit aujourd’hui quatre cents familles. 

En Suède, la SBU, équivalent de la Haute Autorité de santé française, publie en cette année 2017 un rapport déconcertant. Pendant dix-huit mois, six chercheurs ont passé en revue la littérature scientifique, plus de trois mille articles, pour arriver à cette conclusion : le syndrome du bébé secoué ne repose sur aucune preuve scientifique. « Ces articles prennent pour acquis que le secouement provoque des hématomes sous-duraux, des hémorragies rétiniennes et un œdème cérébral. Mais le lien entre le secouement et les symptômes n’a jamais été mis en évidence », m’explique l’un des auteurs, le professeur de médecine légale Anders Eriksson. Il en est le premier surpris. « Personne ne s’attendait à cela, et nous non plus, me confie-t-il. Tous les médecins de ma génération ont appris qu’un enfant qui présente des hématomes sous-duraux, des lésions cérébrales et des hémorragies rétiniennes a été secoué. »

À Paris, le rapport de la SBU met le docteur Anne Laurent-Vannier en colère. « Bien sûr, on ne peut pas prendre des enfants que l’on secoue en faisant varier l’intensité et la fréquence, et ­comparer leur cerveau avec celui d’une population de contrôle. » Cela ne doit pas empêcher, m’explique-­t-elle, de « raisonner avec la maltraitance comme avec n’importe quelle maladie. Quand vous avez certains signes, vous pouvez dire que vous avez la rougeole ou la coqueluche. Eh bien, quand vous voyez un enfant avec une rupture de veines ponts, du sang partout en nappes dans le cerveau et des hémorragies rétiniennes, vous pouvez être certain que l’enfant a été secoué ».

En France, les positions se durcissent

L’année où la Suède remet en question le syndrome du bébé secoué, la France fait le chemin inverse. La Haute Autorité de santé actualise ses recommandations. De « probable » en 2011, le diagnostic en cas d’hématomes sous-duraux et d’hémorragies rétiniennes devient « certain » en 2017. Dans ce document officiel de la HAS, les médecins défendant d’autres thèses sont, à quatre reprises, qualifiés de « négationnistes ». Cette nouvelle mouture est signée par l’ensemble des sociétés savantes de médecine, à l’exception notable de la Société française de neurologie pédiatrique (SFNP), pourtant spécialiste du cerveau des enfants. Le débat a été houleux. 

Jean-Michel Pédespan, chef du service de neuropédiatrie au CHU de Bordeaux, était chargé de relire ce document au nom de la SFNP. Déjà peu satisfait du texte de 2011, il s’alarme du ton « encore plus péremptoire » des nouvelles recommandations. « Le texte pose comme une équation : hématome sous-dural + hémorragie rétinienne = bébé secoué. Or il y a des facteurs prédisposants, dont il faut tenir compte. Une imagerie, aussi moderne soit-elle, ne vous donnera pas de certitudes. » Ce texte, « dangereux » en soi, provoque d’après lui des réactions épidermiques qui le sont presque autant. « Il ne faut pas non plus, sous prétexte de dénoncer ce texte trop catégorique, tomber dans un discours inverse, laissant entendre que les bébés secoués n’existent pas, m’explique-t-il. On en voit et il faut alors que des décisions soient prises en urgence. Cela doit être fait par des neuropédiatres, qui connaissent le mieux le cerveau des enfants. » Jean-Michel Pédespan estime que le débat a été confisqué par les ­radiologues et les médecins légistes, surreprésentés dans le groupe de travail de la HAS. Au vu des recommandations de 2017, il n’a manifestement pas été écouté. 

Au printemps 2017, Grégoire Étrillard demande à la juge d’instruction d’entendre le professeur suédois Anders ­Eriksson, Waney Squier et une poignée d’autres chercheurs étrangers. Estimant que « les thèses retenues par la défense sont minoritaires », la magistrate refuse. Hors procédure pénale, Cyrille et l’avocat demandent au professeur Christian Marescaux, ancien chef de l’unité neurovasculaire du CHU de Strasbourg, de se pencher sur le dossier médical d’Eitan. Ce médecin à la retraite l’épluche à la loupe, bénévolement. Il s’arrête sur une note manuscrite au bas d’une analyse sanguine du bébé. Le prélèvement, effectué peu après l’hospitalisation à Trousseau, montre un taux de procalcitonine trente fois supérieur à la moyenne. Or le taux de cette hormone flambe en cas d’infection. Le professeur y voit la preuve que le bébé est arrivé à l’hôpital avec une infection grave. 

Le professeur Marescaux sollicite Bernard Échenne, un neuropédiatre réputé, aujourd’hui à la retraite. Celui-ci met un troisième médecin dans la boucle : le professeur québécois Guillaume Sébire, un des seuls spécialistes au monde des pathologies vasculaires du nourrisson, à l’hôpital des enfants de Montréal. Les trois professeurs tombent d’accord. Pour eux, Eitan n’est pas mort du syndrome du bébé secoué, mais d’une thrombophlébite cérébrale, causée par une méningite bactérienne. Celle-ci aurait provoqué la formation d’un caillot dans un sinus – une veine du cerveau –, causant les saignements intracrâniens. « Il est ahurissant qu’on poursuive cette famille !!! », écrit Bernard Échenne à l’avocat Grégoire Étrillard.

En octobre 2019, six ans après les faits, Alexandre comparaît enfin devant la cour d’assises de Paris. Pour Philippe Courroye, l’avocat général, Alexandre est un acteur « sans gloire ni réussite » qui s’est vengé de ses échecs sur son fils d’un mois et demi.  « J’aimais mon enfant et je ne comprends toujours pas pourquoi je suis là », déclare Alexandre à la barre.

L’avocat général pointe qu’un jour il a mal remis la jambe de son fils dans le porte-bébé. Un autre, il lui a donné une tape un peu forte pour qu’il fasse son rot. Le pédiatre, lui, assure que c’était un père attentif, présent à chaque rendez-vous. Ses beaux-parents précisent que c’est à lui que ses filles veulent parler quand elles ont un chagrin.

La salle d’audience prend rapidement des airs de bataille rangée. D’un côté, les spécialistes ayant rendu la première expertise de SBS, accompagnées du docteur Anne Laurent-Vannier, venue de sa propre initiative. De l’autre, une poignée de proches d’Alexandre, ainsi que les professeurs Sébire et Marescaux. Cités comme témoins par la défense, ils sont venus torpiller les thèses médicales de l’accusation. « Je témoigne parce que j’ai l’intime conviction qu’il ne s’agit pas d’un SBS et je veux éviter une erreur judiciaire », avance Guillaume Sébire, tout juste arrivé de Montréal. Au premier rang, Cyrille prend tout en notes.

Les expertes maintiennent leur position. C’est « un cas d’école de bébé secoué », selon la radiologue Catherine Adamsbaum. À la barre, le contre-expert Jean-Claude Mselati nuance sa position. Il se dit perturbé par le taux élevé de procalcitonine, signe d’infection qu’il n’avait pas vu, et estime que le débat médical aurait dû avoir lieu avant.

Il est longuement question de la onzième côte, censée avoir été cassée. La légiste Caroline Rambaud, membre du groupe de travail de la HAS, admet, embêtée, qu’elle a détruit le prélèvement sans l’avoir analysé. Une destruction de preuve doublée d’une faute morale, s’indigne la défense. La disparition du prélèvement empêche toute nouvelle analyse. Les médecins cités par la défense estiment que la côte a pu être cassée dans l’urgence des manipulations, en réanimation. L’avocat général éructe contre ces « témoins déguisés en experts » : « Cela ne se fait pas. C’est la première fois que je vois ça ! »

Le 4 octobre 2019, Alexandre est acquitté. L’avocat général Philippe Courroye avait requis sept ans de réclusion. Il écrit à son supérieur hiérarchique pour se plaindre des conditions du procès. Il joint à sa lettre deux courriers. Dans le premier, les expertes judiciaires membres du groupe de travail de la HAS s’insurgent d’avoir été mises en débat contradictoire avec la défense. Dans le second, Anne Laurent-Vannier, pourtant ni experte ni témoin dans ce procès, s’émeut que « le diagnostic de bébé secoué n’ait pas été retenu », alors « qu’en France un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents ». Le ministère public fait appel.

Bernard Échenne n’a pas la réputation d’un homme commode. On le dit bourru et tempétueux. Son CV donne le tournis. Agrégé de maladie infectieuse et de pédiatrie, il a fondé la Société française de neurologie pédiatrique et présidé la Société européenne de neurologie pédiatrique de 2012 à 2014. Ancien chef du service de neuropédiatrie du CHU de ­Montpellier, il a exercé aux quatre coins du monde. Il passe sa retraite à Padern, minuscule village des Corbières, où son grand-père était boulanger. Il vient me chercher à la gare de Perpignan en 4×4, l’air un peu surpris que je le dérange dans les montagnes de son enfance. Je m’étonne de la virulence de la querelle médicale. Il rétorque: « Vous imaginez, depuis vingt ans, combien d’innocents ils ont envoyé en prison ? Ils se serrent les coudes. Ils ne peuvent plus changer d’avis. » 

Un contradicteur taxé de négationnisme

À 78 ans, il s’est fait une spécialité de la défense des parents mis en cause dans les affaires de bébés secoués. Il intervient bénévolement, paie souvent lui-même ses billets de train pour se rendre aux procès. Chaque semaine, un nouveau dossier arrive sur son bureau, dans la véranda d’une petite maison en bazar. Il les classe à sa manière. Ceux qu’il a lus jonchent le sol, les autres s’entassent sur sa table. En tout, une bonne trentaine, de toutes les couleurs. Il ne les accepte pas tous. « Je ne nie pas qu’il y ait des cas de maltraitance, ni que des sévices puissent provoquer des hématomes sous-duraux. Ce n’est pas pour autant que tous les hématomes sont dus à des sévices. On ne peut pas avoir cette seule hypothèse en tête. » Ce positionnement lui vaut, de la part des médecins de la HAS, le surnom de « chef de file des négationnistes ». 

Bernard Échenne attrape mon cahier à spirales, dessine un cerveau sur une page. Il m’explique que certains enfants ont un terrain fragile. Dans leur cas, un petit choc suffit à produire des hématomes sous-duraux. Comme d’autres neuropédiatres, il affirme avoir vu plusieurs fois des enfants hospitalisés dans son service saigner spontanément. Ses détracteurs disent qu’il fait de la médecine à la papa, ignorant les apports de l’imagerie moderne. Il balaie l’argument. « L’image dit que ça a saigné, point. Elle ne dira jamais pourquoi ni comment ça a saigné. Qu’on puisse prétendre l’inverse me désole sur le plan intellectuel. Tant qu’on n’a pas pu reconstituer le cerveau du jeune enfant, personne n’aura de preuve. Ni la Haute Autorité de santé, ni nous. En médecine, il faut être modeste. Le principe de base, c’est qu’on ignore 99 % de ce qui se passe. » Pour Eitan, Bernard Échenne a néanmoins des certitudes. « C’est une méningite qui s’est compliquée d’une thrombophlébite. L’hôpital s’est trompé. Cette histoire est une monumentale erreur de diagnostic. »

De retour des Corbières, j’appelle le docteur Jean-Claude Mselati pour évoquer les explications alternatives au syndrome du bébé secoué. Il mentionne à son tour le cas des enfants hydrocéphales. « Là, c’est évident, même si ce n’est pas reconnu par la HAS. » Il évoque ensuite le cas, « beaucoup plus difficile », des thromboses. « Il faut être très vigilant. J’en ai vu une seule fois, dans un dossier où j’étais en plus mandaté comme expert. » Il me déroule toute l’histoire d’Eitan. Et avoue : « Je suis passé à côté. »

Mi-novembre, le procès en appel s’ouvre à la cour d’assises de Melun, petite pièce sans fenêtres. Alexandre est de nouveau sur le banc des accusés. Il garde près de lui un sac d’affaires, au cas où il serait incarcéré à la fin de la semaine.  « Je suis obligé de le préparer à cette éventualité, explique son avocat. J’ai des clients, pères de famille innocents comme lui, qui ont pris quinze ans. »

Depuis le premier procès, les lignes ont bougé. Plus personne ne nie qu’Eitan avait une thrombose. Cela n’empêche pas les expertes de la HAS de maintenir fermement leur diagnostic de secouement. Les professeurs Échenne et Sébire répètent qu’il s’agit d’une erreur médicale, sur le point de devenir une erreur judiciaire.

David Hill, président de la cour, ne cache pas son agacement : « Tout le monde se serait trompé, sauf vous ? Vous seriez donc meilleurs que Necker ? 

— Ce n’est pas une critique cinglante vis-à-vis de mes collègues. C’est une maladie rare qui touche un enfant sur cent mille », se défend Guillaume Sébire.

 Les deux professeurs sortent de l’audience chamboulés. « Ils veulent le condamner, c’est clair », estime Bernard Échenne. 

Christian Marescaux, le premier à avoir détecté l’infection d’Eitan, a fait le déplacement depuis Strasbourg pour témoigner. Il restera dans la salle des Pas perdus. Juste avant qu’il ne passe à la barre, le président David Hill explique qu’un article du Code de procédure pénale permet de renvoyer l’affaire si un témoin contredit un expert. Face à cette menace de renvoi, la défense renonce à ce témoin. 

Le doute médical est reconnu, mais…

Plus prudent que lors de notre échange téléphonique, Jean-Claude Mselati juge la thèse de la défense « plausible ». « Ce n’est pas impossible. Je n’ai pas de certitude », répète-t-il. Son témoignage ébranle la cour. Dès qu’il le peut, le président David Hill ramène Alexandre à ses déclarations de garde à vue. Chaque jour sont rappelés « le geste d’un mec qui a déconné », « la tête qui a ballotté ». Alexandre tente d’expliquer que les réponses lui ont été suggérées par l’officier de police. Il assure qu’on lui a montré les photos de l’autopsie de son fils pendant la garde à vue – ce qui n’est pas noté sur le procès-verbal. Manifestement, le président n’en croit rien. « Le geste que vous avez décrit, ce ne sont pas les enquêteurs qui vous l’ont mis dans la bouche », tranche-t-il. Philippe ­Courroye porte à nouveau la voix de l’accusation. Il requiert cinq ans de prison, dont quatre avec sursis, une peine bien moindre que celle demandée en première instance. « Si la culpabilité n’était pas retenue, la justice ne passerait plus jamais dans les affaires de bébés secoués. On ne pourrait plus condamner les auteurs de ces violences. Eitan vous dit une chose, et avec lui tous les bébés secoués : protégez-nous. » 

Jamais, pendant ces cinq jours de procès, la tension n’est retombée. « On a tenté de museler la défense », plaide Grégoire Étrillard. Il craint que son client ne soit condamné « pour l’exemple, pour sauver le système et les experts ». Après cinq heures de délibéré, Alexandre est reconnu coupable. Il est condamné à cinq ans d’emprisonnement avec sursis. Une peine plutôt faible au regard des chefs d’accusation. La cour a reconnu le doute médical. Ses motivations s’appuient sur les déclarations de garde à vue. Le soir même, Alexandre m’annonce qu’il formera un pourvoi en cassation. Si son recours est accepté, il sera rejugé. Pour dire son innocence, il est prêt à risquer à nouveau la prison.

Publié dans le numéro 58 de XXI

Le Japon à perpétuité

Dans la troisième puissance mondiale, on tue encore les détenus par pendaison. Plus d’une centaine de condamnés patientent dans le couloir de la mort. Certains clament pourtant leur innocence. Ils racontent de l’intérieur une machine qui brise les vivants.

Par Sophia Marchesin

Illustrations : James Albon

 Des jours qu’elle n’est pas sortie de son deux-pièces aux volets fermés, de son monde clos où elle ne parle qu’à ses dix chats et à son oiseau en cage. Mais ce ­matin-là d’hiver, la vieille dame au long manteau noir quitte les collines de Yokohama pour rendre visite à un condamné à mort. Devant l’immeuble, Kyoko Takahashi s’appuie sur sa canne en plastique et descend prudemment le talus d’herbes sèches, ses chaussons toujours aux pieds. Noirs, eux aussi. Des cheveux gris, filasse, désordonnés dépassent de son bonnet en laine. « Je suis habillée comme une sorcière, s’excuse-t-elle, gênée. J’ai 85 ans et je suis très pauvre. »

Sous le soleil bas, Kyoko Takahashi observe la marée d’immeubles blancs qui quadrillent son horizon. Pour atteindre la prison Kosuge de Tokyo, il faut prendre le train, puis le bus, passer les contrôles de sécurité, longer un long ­couloir jusqu’au parloir. Depuis combien de temps n’y est-elle pas allée ? Deux mois, six mois, dix, vingt ans ? Elle doute. « Je suis devenue un peu folle, vous savez… »

De sa voix de jeune fille, elle remonte à ce matin de juin 1988 où des policiers ont débarqué chez elle. Elle est en train de faire du rangement, eux renversent tout, fouillent jusqu’à ses sous-­vêtements, puis les conduisent au commissariat, son mari et elle, menottés. Ils accusent son époux du meurtre d’un couple. « Toi aussi tu es complice ! », hurlent les agents. Elle est interrogée pendant huit heures et passée au détecteur de mensonges avant d’être relâchée. « J’ai attendu mon mari tous les soirs, il n’est jamais revenu. » Elle a alors 50 ans, pas d’enfant. « À l’époque, je travaillais dans une boulangerie. Mais j’étais perdue, je n’arrivais même plus à compter jusqu’à dix. Les gens me regardaient d’un air bizarre. Je ne pouvais pas pleurer devant eux ! Alors j’ai changé de travail et je suis devenue femme de ménage. »

Quand son mari est incarcéré, d’abord dans la prison de Yokohama, à côté de chez eux, elle a encore le cœur et le courage d’aller au parloir et de lui laver son linge une fois par semaine. Mais au bout de dix ans, le verdict de la condamnation à mort tombe : le monde de Kyoko s’effondre. Le ­téléphone peut sonner n’importe quel jour, à n’importe quelle minute. Au Japon, on tue par pendaison et personne ne sait quand le nœud de la corde se ­serrera. La procédure pénale ordonne l’exécution du coupable six mois après sa sentence. En réalité, l’attente peut durer des décennies. Les familles ne sont averties que trois jours après la mort. Alors chaque visite au parloir – une par mois est autorisée – est une petite victoire. L’an dernier, 15 détenus ont été pendus dans le silence dans la troisième puissance économique mondiale (selon les chiffres du FMI). Le nombre de condamnés à mort ne cesse d’augmenter : en 2004, 67 condamnés étaient dans l’attente de leur exécution, ils étaient 106 en 2009, 112 en 2019.

« Qu’il est long ce couloir… »

Un hélicoptère tournoie dans le ciel. Des équipes de télévision sont postées devant les hautes grilles du sanctuaire en béton en forme d’étoile. Le milliardaire français Carlos Ghosn, lui aussi incarcéré à Kosuge, doit être libéré après trois mois de détention. C’est la prison des suspendus : les condamnés à mort qui espèrent un recours positif auprès de la Cour suprême cohabitent avec 1 758 autres détenus encore non jugés.

Au comptoir de l’accueil, Kyoko remplit une fiche, obtient en échange un laissez-passer, et ­s’assied sur l’une des banquettes en similicuir jaune en attendant que son numéro de passage s’affiche sur un écran. Une dizaine de bancs sont alignés devant une télévision au volume discret. Le sol en carrelage marron vernissé brille, les murs en ciment et les boiseries claires font penser à la salle d’attente d’un hôpital rénové. Tout est propre, aseptisé, clinique. Kyoko arrive les mains vides, elle n’a pas la force d’acheter des journaux ou des friandises à la boutique sommaire de la prison. Dans sa cellule du dixième étage, Kazutoshi ne sait pas que sa femme va apparaître, ils ne se donnent jamais de rendez-vous. Cela fait trente-deux ans qu’il attend sans répit la mort derrière les barreaux, condamné à un néant dont Kyoko est la seule à le tirer. Dans sa ­dernière lettre, il lui a écrit : « Ces jours-ci, je sens que la courbe des températures zigzague en dents de scie. Mon corps n’arrive pas à s’y adapter. Tu t’en sors ? Prends soin de toi car beaucoup de gens tombent malades. »

La dame au long manteau noir revient à pas lents. « Il n’a pas dit grand-chose, il souriait, moi aussi. J’ai l’impression qu’il rétrécit à chaque fois que je le vois, que son corps maigre devient de plus en plus petit. Il est toujours calme, il m’écoute parler et parle peu, s’inquiète pour ma hanche qui me tire, me demande des nouvelles de mon oiseau en cage », dit-elle en un souffle, avant de répéter en boucle : « Qu’il est long ce couloir… »

De sa toute petite voix, elle décrit le quotidien de son mari, un vieillard de 85 ans qui vit dans une solitude totale, sans jamais voir le bleu du ciel, sans se souvenir du chant des oiseaux. ­L’archipel compte pourtant tant d’îles perdues où l’on pourrait créer des prisons ouvertes… Sa cellule éclairée au néon, jour et nuit, mesure 7 mètres carrés, il n’est autorisé à la quitter que trente minutes par jour pour des exercices. Kazutoshi doit passer le reste du temps assis, en position du lotus, filmé par des caméras de surveillance. C’est ainsi que, depuis plus de trente ans, il lit, écrit, dessine, jusqu’à s’être foulé un ­poignet. « Il écrit mal maintenant car il utilise sa main gauche, bien qu’il soit droitier. Les os sont devenus trop fragiles à force de rêver de fleurs, de plages et de coquillages aux crayons de couleur. » Kyoko veut se rassurer : « J’ai l’impression qu’il a encore toute sa tête. Il avait l’air en forme. Il trouve que j’ai gardé ma voix d’adolescente, mais nous avons tellement vieilli… »

Un isolement total

La modernité a tué ce qu’il restait de vie dans les prisons. L’isolement est total, et les ONG ne sont pas autorisées à visiter les cellules. La procédure d’exécution est plus opaque encore. Seul un ancien responsable de la prison de Tokyo a témoigné auprès de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme de son expérience personnelle, qui date de 1971. Il raconte que le condamné est conduit jusqu’à une salle quasiment nue, menotté et les yeux bandés. Il peut se recueillir devant une statuette de la Guanyin, déesse bouddhiste de la compassion, puis doit se tenir debout face à un rideau derrière lequel se tiennent cinq bourreaux qui vont activer simultanément les leviers de montée et descente de la corde. Certains condamnés crient, des hurlements glaçants, le dernier souffle de vie, mais beaucoup gardent le silence. La pendaison dure environ une heure trente. Le procureur, le directeur et des gardiens observent ce spectacle de la mort à l’abri d’un mur de verre. On ne tue pas seul, on exécute en groupe au sein d’une institution légale, avec ses outils et ses procédures.

Les bottes en cuir des matons

Depuis la Seconde Guerre mondiale, ils ne sont que six à avoir échappé à la pendaison, reconnus victimes d’erreur judiciaire. L’un d’eux, libéré mais pas blanchi, s’appelle Kazuo Ishikawa. On le rencontre devant la haute cour de justice de Tokyo, un mégaphone à la main. Depuis vingt-cinq ans, tous les deux mois, ce papy d’aujourd’hui 80 ans se poste devant cette institution pour faire reconnaître son innocence. Il a le visage émacié, le crâne dégarni, un corps sec noyé dans un costard-cravate et un débit continu de paroles. « Quand je suis entré en prison, un gardien m’a dit : “C’est là, le couloir de la mort.” Je ne savais même pas que la peine de mort existait au Japon. Je n’entendais rien d’autre que le son de mes pas, et ceux des gardiens. Il y avait un tel silence ! C’était terrifiant. » Les exécutions ont lieu le matin. « Entre 8 et 10 heures, on doit tous s’asseoir en tailleur, les mains posées sur les genoux. On a interdiction de bouger, on reste immobile, tourné vers la fenêtre. On attend. » Si les gardiens portent leurs sandales habituelles, c’est le signe d’une journée ordinaire, mais s’ils font claquer des bottes en cuir, cela veut dire qu’ils vont bientôt ouvrir une porte en hurlant « C’est ton tour ! » « J’ai vu 46 codétenus partir ainsi. Ils venaient nous serrer la main et certains disaient : “Au revoir, on se reverra là-haut.” Dans les années 1960 à 1980, les conditions de détention étaient beaucoup moins strictes. On pouvait se parler, on a même organisé un match de base-ball ! »

Droit et tendu comme un i, Kazuo Ishikawa s’exprime à toute vitesse. S’il a échappé à la mort, c’est grâce à l’amitié d’un gardien, un type du même âge que lui. « Il s’est pris d’affection pour moi, et en cachette tous les jours, pendant les rondes de ses collègues, il m’apprenait à lire et à écrire. C’est lui qui m’a dit : “Défends-toi ! Écris et envoie des lettres !” » Car le maton est convaincu de l’innocence de son prisonnier. Les preuves lui semblent louches, les aveux, extorqués. Ils remontent à 1963, quand une jeune fille de 16 ans est portée disparue sur le chemin de l’école, à Sayama, en banlieue de Tokyo.

Kazuo, 24 ans à l’époque, arrêté pour « une broutille », se retrouve « deux fois vingt-trois jours en garde à vue », isolé, soumis à une pression psychologique et à des privations de sommeil. Les policiers, pressés par l’opinion publique, le menacent d’arrêter son grand frère s’il n’avoue pas avoir tué l’adolescente. Peu importe si une lettre manuscrite de demande de rançon a été envoyée par l’assassin aux parents et si Kazuo est illettré. Qui va le défendre ? C’est un burakumin, la caste la plus discriminée du Japon, semblable aux intouchables en Inde. Les habitants de son village refusent de vendre de la nourriture à cette famille de dix enfants. Kazuo a abandonné l’école dès 8 ans pour travailler la terre avant qu’elle soit louée à l’année à des fermiers. Il n’a ni argent ni relations, il n’est rien. Un coupable idéal. Un condamné à mort. Un cadavre en sursis.

En prison, le gardien lui apprend les trois types d’écriture japonaise, mais aussi le tanka (« chant court »), un style littéraire sans rime, très ancien. « Qui comprendrait la colère en moi qui crie depuis trois ans ? », écrit Kazuo dans ses premiers poèmes. « Condamné à tort, incapable de faire quoi que ce soit à cause du désespoir, je passe mes jours dans la désolation. » « Rassasié, je somnole seul dans ma cellule. Ce confort doit ressembler au repos d’une bête. » « Nuit sans sommeil. La blanche lune éclaire la cellule à travers ma fenêtre. » À l’époque, Otohiko Kaga, un psychiatre de la prison de Tokyo, qui a accompagné 80 détenus jusqu’au dernier souffle, publie La Condamnation, un livre devenu un best-seller, dans lequel il se confie notamment sur l’importance de l’écriture, ce dernier espace de résistance au fond de l’abîme. « Personne n’exprime mieux qu’un détenu les forces et les faiblesses de notre humanité. Ma littérature ne peut être liée qu’à leur vie et à leur mort, à cette interrogation profonde sur ce qu’est l’existence. L’écriture les sauve tant qu’ils sont encore en vie, et elle me sauve aussi. Je n’oublierai jamais les cris des détenus, qui me hantent encore la nuit. Écrire me permet de ne pas devenir fou à mon tour. »

Après dix ans insoutenables dans le couloir de la mort, Kazuo obtient une révision de son procès. En dépit des incohérences de l’enquête, les juges maintiennent la culpabilité mais commuent sa peine en prison à vie. Il n’est libéré sous caution qu’à 56 ans.

« Monsieur le juge, est-ce que vos yeux sont juste des trous ? »

Depuis, il hurle dans le désert, harangue les juges dans son mégaphone : « Rendez-moi ma liberté ! » Deux fois par mois, il se plante là, devant la haute cour de Tokyo, dans son costard-cravate, entouré d’une quarantaine de soutiens, des fidèles compagnons et de son épouse reconnaissable à sa longue tresse brune – une ancienne visiteuse de prison, elle aussi de la caste des burakumin, qu’il a épousée à sa sortie. À 71 ans, elle rayonne comme un soleil, le couve du regard : « C’était un homme tellement seul quand je l’ai rencontré. Il était complètement perdu. » Quand elle l’amène à la mer, c’est la première fois de sa vie qu’il se baigne, à 58 ans. « Pendant une heure, il a barboté comme un enfant. Son corps était tout blanc, il était frigorifié, mais son visage était tellement lumineux ! C’est là que j’ai pris ma décision. Je me suis dit : ce sera difficile, mais je vais continuer ma vie avec lui, il faut qu’on se construise des moments heureux ensemble. »

Le couple est devenu le symbole d’une machine judiciaire qui broie et brise les vivants – et en premiers les plus faibles, les basses castes. Les textes rédigés par les hommes, le droit pénal, le Code de procédure pénale, la jurisprudence ont peu à peu privé leurs semblables du statut d’être humain. Ils font d’eux des numéros, qui attendent leur tour sur la liste des pendus. Devant la haute cour de justice de Tokyo, Kazuo Ishikawa et sa femme distribuent des tracts, proposent des chocolats aux manifestants, courent réajuster une banderole qui s’agite avec le vent et sur laquelle on peut lire : « Monsieur le juge, est-ce que vos yeux sont juste des trous ? »

Ils ont beau raconter que, dans les affaires où le procureur demande la peine de mort, 74 % des accusés sont condamnés, alors qu’ils n’étaient que 50 % dans les années 1980, et que Kazuo a manqué être pendu alors qu’il est innocent, les passants restent indifférents. Dans le pays au plus faible taux de délinquance au monde, les citoyens préfèrent régler les conflits à l’amiable, loin des tribunaux, et critiquent peu le système judiciaire. Ici, le droit est conçu comme un outil pour punir et non pour garantir les libertés individuelles. Selon une enquête du gouvernement, 80 % des Japonais se disent favorables à la peine de mort, même si la moitié d’entre eux avouent qu’ils ignoraient qu’elle existait. En 2016, la Fédération japonaise des associations du barreau a demandé son abolition. À la tête de cet appel resté sans écho, l’avocat Yuji Ogawara : « On nous oppose le mot bouddhiste “ingahoro”, qui signifie “récolte ce que tu sèmes”, c’est-à-dire, “tu es responsable de ton erreur, tu dois payer”. Et le débat s’arrête là. Mais il existe d’autres moyens de punir ! La peine de mort n’a pas toujours existé au Japon. Elle a été abolie en 724 sous ­l’influence du bouddhisme avant de refaire surface trois siècles plus tard. »

Kazuo est resté en contact avec son gardien, qui l’a même invité au mariage de sa fille. Plus incroyable encore, il a également revu il y a quatre ans un ex-compagnon de détention, rencontré dans les années 1970, à l’époque des matchs de base-ball dans les couloirs des pénitenciers, l’époque où la vie faisait encore tomber les murs, où oiseaux, papillons, libellules, abeilles s’immisçaient entre les barreaux et animaient les journées des détenus. Un chic type, qui venait dans sa cellule pour parler les après-midi, et avec lequel il avait apprivoisé un cafard. Ils avaient un point commun : lui aussi était détruit par la machine nippone à fabriquer des coupables.

Quand ils se sont retrouvés, tous les deux libres, c’était trop tard, Kazuo n’a pas pu échanger avec lui, son ami rescapé délirait. Iwao ­Hakamada était boxeur. Son record ne fait pas honneur à l’archipel : il a attendu quarante-huit ans dans les couloirs de la mort ; l’attente la plus longue jamais atteinte par un condamné. Presque un demi-siècle d’isolement forcé, de rage étouffée. Il frappe les murs de sa ­prison jusqu’au sang, mais le temps passe et ses cris ne trouvent aucun écho. Dehors, l’archipel se hisse au rang de deuxième puissance économique mondiale, rêvant de dépasser son grand frère américain. L’économie est florissante, on achète la première machine à laver, un réfrigérateur, une télévision en noir et blanc. Dans les années 1990, l’industrie électronique japonaise s’impose, le téléphone portable succède au minitel. Dans un silence sourd, Iwao passe ses dix dernières années à raser les murs, à tourner en rond comme un lion en cage, coupé du fracas du monde.

« Vous, vous faites partie des autres. Vous êtes les morts ! »

On peut aujourd’hui le croiser dans le dédale des rues rectilignes de sa ville natale, Hamamatsu, au centre de l’archipel. Le petit homme de 83 ans trottine d’un pas rapide, quasi militaire, les bras collés contre son buste court, guidé vers une destinée que lui seul connaît. Sous la pluie ou le soleil, impossible d’arrêter ce vieillard courbé en jogging-baskets qui jamais ne se retourne et semble courir à toute vitesse après le temps perdu. « Allez-vous-en ! Ne me dérangez pas ! Moi, je suis le héros de cette ville ! », crie-t-il à un passant qui s’est approché trop près. « Vous, vous faites partie des autres. Vous êtes les morts ! » « Partez, Partez ! », répète-t-il comme pour éloigner le mauvais sort. Sa voix oscille entre les graves et les aigus. Son visage n’exprime plus d’expression, ni joie, ni surprise, ni colère. Il regarde le sol, évite de regarder les vivants.

Un homme le suit discrètement, à une dizaine de mètres. Il fait partie du petit groupe qui se relaie chaque jour pour garder un œil attentif sur ses moindres faits et gestes. Des amis, des vigies. Au bout de six à sept heures de marche, le vieil errant regagne l’appartement qu’il partage avec sa sœur aînée, Hideko, 86 ans, qui s’est battue toute sa vie pour le faire libérer. Le trois-pièces avec balcon baigné de soleil surplombe un temple shinto entouré d’un parc planté de camphriers. « Je l’ai pensé et dessiné pour lui. Dans mes moments d’espoir, j’imaginais ce lieu idéal où il pourrait se sentir bien. »

Hideko sort d’un placard rempli de sacs de riz des caisses en plastique avec des centaines de lettres. Elle les a classées par année dans des pochettes fermées d’un petit sticker en forme de cœur ou d’étoile. « Il m’en envoyait quatre par jour. C’était le maximum autorisé par l’administration pénitentiaire. Toutes étaient relues, il ne pouvait pas décrire l’horreur de l’enfermement. Je lui ai donc conseillé de rédiger son journal intime, de parler de tout et n’importe quoi, de la boxe. » Elle sort la dernière pochette, celle de 1991 : des pages blanches recouvertes de mots quasi illisibles écrits en petits caractères au stylo rouge. « Les ondes électriques crient. Voilà la grande vérité : ­Hakamada est le fils de Dieu et de tout l’univers », déchiffre-t-elle. Après ces derniers mots, Iwao Hakamada s’est enfoncé dans le silence. Il ne voulait plus rien recevoir : ni lettres ni visites.

Iwao était le sportif de la famille. Tout petit, déjà, il cognait sur les rings, à l’époque où il valait mieux faire du judo que de la boxe, le sport des délinquants. Le gosse de Shizuoka, cadet d’une fratrie de cinq frères et sœurs, voulait devenir champion et faire la fierté de ses parents. Mais à 25 ans, le boxeur professionnel est déjà trop vieux. Il doit trouver un boulot pour survivre et se fait embaucher dans une usine de transformation du soja. En ­septembre 1966, son patron, sa femme et leurs deux enfants sont retrouvés carbonisés dans leur maison après avoir été poignardés. Iwao, qui habitait tout près et a tenté d’éteindre l’incendie, est accusé. Il avoue le meurtre avant se rétracter. Dehors, sa sœur fonde un comité de soutien, active le barreau et les organisations abolitionnistes. « J’ai sacrifié ma propre vie. Je suis devenue alcoolique. Je me réveillais toutes les nuits en me demandant comment on avait pu en arriver là. Le seul moyen de me rendormir, c’était de m’enfiler une bouteille de whisky. Un jour, je me suis dit : arrête, ou c’est toi qui vas mourir avant ton frère ! Alors j’ai fait du sport : du yoga et cent pompes au réveil tous les matins. Et je continue encore ! »

Ses soutiens découvrent qu’Iwao Hakamada est une victime de plus des daiyo kangoku, ces centres de détention légaux tenus par la police, qui permettent de garder les suspects en garde à vue sans limites et sans présence d’un avocat. Il a été interrogé pendant vingt jours durant deux cent soixante-quatre heures, roué de coups, avec un accès aux toilettes limité. Des preuves ont été fabriquées. Le pantalon maculé de sang retrouvé sur les lieux de l’incendie est trop petit pour lui. Des tests ADN réalisés en 2011 confirment son innocence.

Quand enfin Iwao Hakamada est libéré, un psychiatre note qu’il souffre de « psychose carcérale avec mégalomanie et troubles du raisonnement ». La demande de soins est cependant rejetée sous prétexte que ceux « du centre de détention étaient largement suffisants ». Depuis, le vieil errant est dehors, mais toujours en sursis. La haute cour de Tokyo a annulé la révision de son procès et le procureur souhaite son retour en détention, qu’il estime « hautement nécessaire ». La Cour suprême doit se prononcer. Alors Iwao continue à arpenter son labyrinthe imaginaire en se prenant pour dieu, le pape, le gardien de la ville et le chef de la police.

Dans son appartement aux volets clos, la vieille dame au long manteau noir parle à son oiseau en cage, un étourneau marron et noir appelé Mukkun. « Il occupe la plus grande chambre. C’est mon seul ami. Et quand je l’appelle, il me répond, il ne connaît que moi. » Des preuves sur l’innocence de son mari – lui aussi a été roué de coups par les policiers – ont été apportées, mais la demande de réexamen de son procès vient d’être refusée. Les appels se succèdent, les condamnés s’éteignent : tout se passe, d’un point de vue juridique et politique, comme si on souhaitait que ces affaires dérangeantes tombent dans l’oubli. Elle soupire : « Je ne pourrai pas attendre encore dix ans. Nous avons tous les deux 85 ans, nous allons bientôt mourir de vieillesse. »

Publié dans le numéro 48 de XXI

Main basse sur les Seychelles

Menacé par le réchauffement climatique, étranglé par sa dette, l’archipel a cédé une partie de ses eaux territoriales à TNC, une curieuse ONG environnementale américaine, financée par les géants du pétrole et du high-tech. Un marché de dupes.

Par Erwan Seznec

Illustrations : Nicolas Galkowski

En short rose, le président des Seychelles saute dans un submersible et plonge à 124 mètres de profondeur. Entouré d’une eau claire tapissée de coraux, il s’adresse au monde : « Nous avons besoin d’une action internationale coordonnée et décisive. Il nous faut des mesures concrètes, comme l’extension de zones maritimes protégées, la gestion durable de la pêche, la réduction de la pollution et la protection de nos océans contre le plastique. Ce problème est grave. Et nous ne pouvons pas attendre qu’il soit résolu par les prochaines générations. Nous sommes à court d’excuses pour agir et nous manquons de temps. »

Certains hommes politiques offrent des discours en hologrammes. Danny Faure, 57 ans, air bonhomme, devient en avril le premier chef d’État à faire une déclaration sous-marine. Son pays est menacé de disparition, ses concitoyens, voués à devenir des réfugiés climatiques, forcés à l’exil, chassés de leurs maisons par la montée des eaux. Le réchauffement climatique, dans ce coin de l’océan Indien, est visible à l’œil nu. Mais dans leur malheur, les 95 000 habitants de l’archipel, à peu près aussi nombreux que ceux d’un arrondissement de Paris, ont une chance : ils ont l’eau. La mer. L’océan. Nain démographique, l’archipel est un poids lourd géopolitique. Une thalassocratie. Danny Faure le sait, le monde a intérêt à sauver les Seychelles.

« Les couples en lune de miel ne le voient pas mais le pays est traversé par des routes maritimes lucratives. Et la zone sur laquelle s’étend son contrôle au large des côtes est immense : 1,3 million de kilomètres carrés.»

Les couples en lune de miel ne le voient pas mais le pays, situé au large de l’Afrique de l’Est, en face du Kenya et de la Somalie, est traversé par des routes maritimes lucratives. Le trafic des porte-conteneurs reliant la Chine à l’Europe a triplé en vingt ans. Des navires longs comme huit piscines olympiques, embarquant 20 000 conteneurs empilés sur une dizaine d’étages, sillonnent cette zone stratégique.

Et le territoire maritime seychellois, la zone sur laquelle s’étend son contrôle au large des côtes, est immense. La zone économique exclusive (ZEE) de l’archipel se déploie sur 1,3 million de kilomètres carrés, près de deux fois la superficie de la France. Le droit international de la mer accorde aux États des prérogatives sur tout ce qui se trouve dans un rayon de 200 milles marins (370 kilomètres) autour du moindre de leurs cailloux émergés. Magie du compas, le tas de confettis seychellois – 115 îles, dont une trentaine seulement sont habitées – possède une ZEE plus vaste que l’immense ­Madagascar. Autrement dit : un potentiel de pêche et de tourisme extraordinaire.

Mais ces atouts sont fragiles : que deviendra le tourisme (la moitié des emplois de l’archipel) si les maisons grignotées par les eaux commencent à s’écrouler ? Comment continuer à pêcher (un tiers du PIB national) quand le thon se raréfie ? 

TNC, l’un des plus grands propriétaires fonciers du monde

Au centre de Victoria, la capitale, se trouve une reproduction de Big Ben haute de quelques mètres seulement, monument emblématique d’un État miniature. Ici, tout est petit. Il faut dix minutes pour faire le tour de la ville à pied et à peine plus longtemps pour traverser Mahé, l’île principale, d’est en ouest en voiture.

L’ancien président James Michel, chemisette à manches courtes, visage allongé, fine moustache à la Clarke Gable, reçoit dans ses bureaux de la fondation à son nom. Dans le hall, une photo montre quelques bâtisses, au bord de l’eau, entourées de palmiers. À peine un village. Telle était la capitale, au début du xixe siècle. Les eaux turquoise et les plages de sable fin ne faisaient rêver personne. Chaos de granit plongeant à pic dans l’océan Indien, les Seychelles ne recelaient ni métaux précieux, ni café, ni coton, sources de richesse de la mondialisation à la mode coloniale.

Un peu plus loin, des portraits de James Michel entouré des grands de ce monde : le pape Benoît XVI, Tony Blair, Hu Jintao, le sultan Al-Nahyan, Jacques Chirac. Le prédécesseur de Danny Faure, en poste de 2004 à 2016, s’est rendu plusieurs fois aux Nations unies, à New York. Pour envisager des solutions intelligentes, durables et peu onéreuses, il lui fallait de l’aide. Dans son bureau tapissé de bois exotique, l’ex-­président raconte le moment le plus difficile de sa carrière d’homme politique. « En 2008, quand la crise des ­subprimes a éclaté et que le monde a plongé dans la récession, les ­Seychelles se sont retrouvées dans une situation dramatique. Nous étions au bord du défaut de paiement, avec une dette représentant 175 % de notre produit intérieur brut. Au même moment, la piraterie dans l’océan Indien menaçait nos deux principales sources de richesse, la pêche et le tourisme. J’ai commencé une négociation délicate avec nos ­créanciers. Mon idée était de tirer les leçons de la crise et ­d’inscrire les ­Seychelles dans une logique de développement durable. C’est à ce moment-là que je suis entré en contact avec une grande organisation environnementale américaine, The Nature ­Conservancy. »

The Nature Conservancy (TNC) est moins connu en France que WWF ou Greenpeace. L’ONG est pourtant un mastodonte de l’écologie. Créée en 1951, financé par les dons d’un million de sympathisants, elle achète des terrains afin de les préserver, un peu comme le fait en France le ­Conservatoire du littoral, mais à une tout autre échelle. Car TNC a accumulé au fil du temps d’immenses espaces naturels. ­Possédant 480 000 kilomètres carrés – pratiquement la superficie de l’Espagne – répartis sur 72 pays, c’est l’un des plus grands propriétaires fonciers du monde. James Michel signe en 2015 un accord « ambitieux et novateur » avec l’ONG : « Une planche de salut pour les Seychelles. »

Échange « dette contre nature »

TNC propose un échange de dette contre nature, ou « debt for nature swap », dans le jargon. Ce montage inventé dans les années 1980 consiste, schématiquement, à alléger le fardeau de la dette d’un pays en voie de développement en lui demandant en contrepartie un effort de protection de l’environnement.

Ainsi, l’ONG américaine conseille au gouvernement d’émettre un emprunt d’un nouveau type, un « blue bond » (« emprunt bleu ») établi sur ses ressources naturelles. Sur le plan de l’ingénierie financière, c’est simple : petits ou grands, les emprunts sont fondés sur « quelque chose » qui garantit leur remboursement. Un ménage obtient un crédit pour acheter sa maison sur sa capacité à générer un salaire chaque mois. Une entreprise lève des fonds sur ses perspectives de chiffre d’affaires. Un État avance ­habituellement face à un créancier sa capacité à lever des impôts. Dans le cas du blue bond, schématiquement, les poissons remplacent les contribuables. L’emprunt est institué sur l’océan et ses richesses.

TNC rachète donc 21,4 millions de dollars de dette et fixe un nouveau calendrier de remboursements, étalé dans le temps et gagé sur la mer. James Michel confie à l’ONG 410 000 kilomètres carrés d’océan, un tiers de sa ZEE, l’équivalent de la superficie de l’Allemagne. En échange, elle doit l’aider à organiser la pêche et le tourisme dans une optique de long terme : pas de surexploitation des stocks, pas d’atteinte à l’environnement.

Après quelques négociations, l’accord est signé sept ans plus tard. C’est une première mondiale. « Un modèle pour le reste du monde », s’enthousiasme Mark ­Tercek, le patron de TNC à l’époque. Aucun emprunt n’a jamais été adossé à un capital maritime. « Il est encore temps d’inverser des décennies de dommages causés aux océans. Nous n’avons pas encore atteint le point de non-retour, poursuit le PDG de l’ONG. Il faut de l’audace. Pour s’attaquer à la protection marine à cette échelle, il faudra dépasser les approches traditionnelles de la conservation des océans. » Ces emprunts bleus doivent concilier développement et environnement. Ils promettent de résoudre l’équation ultime du capitalisme : créer un produit financier qui dégagerait du ­rendement tout en protégeant les océans et l’environnement.

Un paradis fiscal

À la sortie de la fondation, un bougainvillier déborde de fleurs d’un jaune éclatant. Un peu comme la « blue economy » contée par James Michel, il est presque trop beau pour être vrai. Les Seychelles ne manquent pas d’experts en matière financière, mais ils exercent dans le domaine pointu de l’immatriculation de sociétés offshore. Le registre local des sociétés en recense des dizaines de milliers, ­probablement plus d’une par habitant. Ce sont de simples boîtes aux lettres. Victoria n’est pas la City londonienne. Les seuls Seychellois qu’on croise en costume le matin vont à l’école, où l’uniforme est obligatoire. Les entrepreneurs se domicilient ici pour fuir la curiosité. L’archipel est un paradis fiscal.

Pour bien comprendre l’aspect technique de ces blue bonds, rendez-vous est pris avec le patron du Seychelles Conservation and Climate Adaptation Trust (Seyccat), une société créée par TNC pour gérer ces emprunts bleus. L’accueil est glacial. Martin ­Callow refuse de répondre aux questions qui concernent l’ONG, assurant qu’il ne travaille que pour le Seyccat. Ce qui est vrai. Sauf que le Seyccat, par le jeu de statuts astucieusement rédigés, est entre les mains de TNC. Le gouvernement de Victoria dispose de sièges dans les instances dirigeantes mais ne peut rien faire sans les Américains.

Sur le site internet du ­Seyccat, pas plus de précisions. ­Pourtant le blue bond existe. La Banque mondiale l’a salué le 29 octobre 2018 dans un communiqué. Il a été souscrit par les fonds Calvert Impact ­Capital, Nuveen et Prudential Financial. Mais que contient-il exactement ? Pour convaincre des investisseurs de souscrire à un emprunt innovant, il faut produire des rapports très techniques. C’est encore plus vrai pour un blue bond reposant sur un ­exercice inédit : l’évaluation du potentiel économique des eaux seychelloises, l’estimation fine des ressources à venir de la pêche et du tourisme. Si ces documents existent, quand ont-il été réalisés et sur la base de quelle expertise ? Signé par l’ancien président James Michel le 19 novembre 2015, le document fondateur de l’économie bleue fait 21 pages seulement. Et quelques semaines avant le lancement sur les marchés du premier blue bond de l’histoire, le Seyccat, matrice de la finance du futur, se résume à un cadre et une secrétaire assis dans une même pièce.

Le premier défi, une fois ces 21 pages d’accord signées, consiste à établir le zonage de la surface protégée par TNC, un marine spatial plan : où pêcher un peu, beaucoup, pas du tout, quel atoll sanctuariser, quelle baie ouvrir aux paquebots de croisière, où mettre les éoliennes offshore, où les bannir, etc. Une tâche considérable. Mais l’ONG, forte de son 1,3 milliard de dollars de ressources annuelles, emploie 3 600 salariés et est partenaire des plus prestigieuses universités américaines. Elle ouvre un bureau à Victoria.

Un océan en deux dimensions

Pour le trouver, il faut se rendre à Eden Island, qui, comme son nom tente de le faire oublier, n’est pas une île et n’a rien d’édénique. Cet ensemble résidentiel de 56 hectares construit avec des capitaux de Dubaï et d’Afrique du Sud fait plutôt penser à un bout de Floride qui aurait dérivé à travers deux océans avant de heurter l’île de Mahé. Reliés à Victoria par une seule route, les 550 villas et appartements sont organisés autour d’un port de plaisance et d’un centre commercial aux airs de duty free : du luxe, du gadget, une odeur sucrée omniprésente. « Obtenez si vous le désirez le statut de résident seychellois pour vous et vos proches », propose en anglais le site edenisland.sc. La clientèle visée est apparemment la même que celle des sociétés offshore.

Au second étage de la galerie marchande, Helena Sims est seule. Son bureau est si petit qu’on ne pourrait pas y cacher une tierce personne. En talons aiguilles et tailleur rouge, la diplômée en biologie marine étale une carte devant elle. C’est le marine spatial plan, la clé de voûte de la blue economy. L’archipel, dans toute sa diversité, y est divisé en cinq catégories, avec un niveau croissant d’activités autorisées. La carte fait penser au découpage des États de l’Ouest américain au xixe siècle, à la règle et au compas, sur un coin de table, sans tenir compte du terrain. L’océan est un univers en trois dimensions. Sur les cartes de TNC, il en manque une : la profondeur.

Personne ne sait encore ce qu’il passe à 400 mètres sous la surface de l’océan Indien, là où des millions de thons filent à l’abri des regards. Combien sont-ils exactement ? Rouges, blancs, obèses ou listao, les thons parcourent des milliers de kilomètres chaque année. Ils tournent autour des Seychelles, partent à Madagascar, descendent le canal du Mozambique, reviennent et recommencent. De nombreuses autres espèces font de même, à plus petite échelle, se jouant des frontières administratives. Helena Sims balaie ces doutes d’un ton enjoué : « Ce zonage, c’est cinq ans de travail, des réunions avec plus de soixante parties prenantes, pêcheurs, professionnels du tourisme et experts ! » Elle enchaîne sur la liste des sites et des espèces à « protéger absolument », récifs coralliens ou tortues d’Aldabra. Sur la vitre en verre dépoli de son bureau figurent des silhouettes de dugong, un mammifère marin, de dauphin et de tortue.

« Ce zonage est un poème, soupire Virginie Lagarde. Je ne sais pas comment il a été fait, ni à quoi il va servir. Je n’y comprends rien. » La ­Française a pourtant travaillé dix ans aux Seychelles comme biologiste spécialisée dans les questions marines, notamment au sein de l’association des propriétaires des bateaux de pêche. Brune, les cheveux ras, elle a assisté à de nombreuses réunions organisées par TNC pour informer les acteurs du tourisme et de la pêche et recueillir leur avis. Elle en est ressortie interloquée : « Ils ne connaissent pas la mer et ils n’écoutent personne. »

Même consternation chez André Standing. Expert en ressources marines basé au Kenya, il a suivi un dossier qui devrait inciter TNC à la prudence. « En 2013, raconte-t-il, le Mozambique a financé la construction d’une flottille de thoniers par un emprunt appelé le “tuna bond”. Il devait rapporter 6,5 % d’intérêt aux investisseurs. » Hélas, les bénéfices des pêcheries, sur lesquels reposait tout le montage, ont à peine atteint 5 % des prévisions. Pimenté de pots-de-vin, d’incurie généralisée et de détournements de fonds, le tuna bond a mis l’État du Mozambique en cessation de paiements en 2016, pile au moment où TNC finalisait son ­projet aux Seychelles.

En colère contre « l’acteur de “Titanic” »

Pêcheur, fils de pêcheur, petit-fils de pêcheur, Keith André se promène sur les quais du port de Victoria. Il salue tout le monde mais son visage, moins brûlé que celui des autres, suggère qu’il passe moins de temps en mer. Keith André a un pied dans un autre monde, celui des conférences internationales en salle climatisée. Président de la Fédération des pêcheurs artisans de l’océan Indien (FPAOI), ce quadragénaire discret représente les Seychellois aux réunions de la Commission du thon de l’océan Indien. Des rencontres de plusieurs jours, dans un quelconque Hilton d’Afrique du Sud ou de Thaïlande, où des experts soupèsent des rapports gorgés de tableaux et de chiffres, afin de définir des quotas de prise adaptés à l’état de la ressource. Aride, mais formateur. Keith André sait conduire un navire. Il sait aussi quand on le mène en bateau. ­Pendant des mois, à de multiples reprises, il a dû se libérer de ses obligations professionnelles pour assister à des réunions de « pilotage » organisées par TNC avec les « parties prenantes ».

Dans les petits locaux de son association (une table, quatre chaises, une connexion internet et une page Facebook), il se souvient. Exemplaires sur le papier, ces vastes concertations associant tous les représentants de la société civile lui ont laissé le goût amer du fait accompli. La messe était dite et la consultation, organisée pour la forme. « L’activité va être limitée ici, interdite là, sans que notre avis n’ait jamais été pris en compte. Sous prétexte de freiner la pêche illégale et de protéger les ressources, ils s’ingèrent dans notre pays, notre vie et notre métier », s’énerve Keith André.

« L’activité va être limitée ici, interdite là, sans que notre avis ait été pris en compte. Sous prétexte de freiner la pêche illégale et de protéger les ressources, les gens de TNC s’ingèrent dans notre pays, notre vie et notre métier de pêcheur. »

À ses côtés, un homme opine. Betty Hoareau agite ses mains de pêcheur, aux doigts deux fois plus larges que la moyenne. Il y a les cheveux blancs et l’œil noir de colère. Il en veut à « l’acteur ».

« Celui de “Titanic”.

— Leonardo DiCaprio ?

— Exactement. Vous allez voir TNC ? Demandez-leur où est l’argent de Leonardo DiCaprio. Ses millions pour les Seychelles, on aimerait bien en voir la couleur. »

Dans son plan de communication autour des blue bonds, TNC met en avant une contribution de la star de cinéma. Très sensible à la question des océans, Leonardo DiCaprio aurait offert à TNC – avec déduction fiscale à la clé – 1 million de dollars sur sa fortune personnelle et 5 millions de dollars de sa fondation pour les Seychelles. « Vu sa fortune, c’est comme si je donnais 10 dollars, s’amuse l’homme aux mains de géant. Et en plus, il ne donne pas vraiment : TNC a racheté notre dette. Elle n’est pas effacée. On devra rembourser quand même, au bout du compte. Alors, où est le cadeau de Leonardo DiCaprio ? »

Keith André enchaîne : « TNC veut m’expliquer la protection de l’environnement depuis le centre commercial d’Eden Island ? Soyons sérieux ! J’allais déjà pêcher avec mon grand-père dans le lagon avant qu’il ne soit comblé pour construire cette marina ! Sans parler de ce secteur qu’ils veulent ouvrir aux groupes pétroliers ! Dans le “marine spatial plan”, il y a un secteur où la recherche d’hydrocarbures est prévue. On limite la pêche artisanale, mais on prévoit de construire des plates-formes ­offshore et on appelle cela de la “protection de ­l’environnement” ! »

D’après les documents de travail des réunions de concertation, que Keith André a conservés, la prospection minière et pétrolière est mentionnée très tôt, dès la signature de l’accord entre TNC et les Seychelles, comme une vague éventualité. Mais en janvier 2018, l’ONG met en ligne une carte sur laquelle figure une zone grande comme plusieurs départements français : forages possibles, extraction de minerais autorisée. Le gouvernement ne fait aucune annonce. Mais c’est désormais ­officiel : TNC va ouvrir une partie de « sa » zone aux navires de recherche des compagnies pétrolières.

S’acoquiner avec l’industrie de l’or noir

L’exploration ne débouche pas toujours sur de l’extraction, mais elle n’est pas anodine sur le plan environnemental. Un navire de prospection tracte des centaines de mètres de câbles, jalonnés de charges explosives. Les ondes provoquées par les explosions successives se répercutent à plusieurs kilomètres de profondeur dans l’eau et le sol. En fonction de l’écho renvoyé, les géologues estiment le potentiel du terrain en hydrocarbures. Cette pollution acoustique est un sujet de préoccupation, explique Michel André, bioacousticien à l’école polytechnique de ­Barcelone : « On sait depuis longtemps que les mammifères marins à sonar, comme les baleines ou les dauphins, sont très perturbés par les déflagrations. Les travaux plus récents font craindre un impact tout aussi dévastateur sur le plancton, base de la chaîne alimentaire, les anémones de mer et les coraux. » À l’été 2018, la pollution acoustique faisait même l’objet d’un débat aux Nations unies.

La position de l’ONG environnementale sur la prospection pétrolière à de quoi surprendre. Mais ce n’est pas là son premier acoquinement avec l’industrie de l’or noir. En 2003, TNC s’est retrouvé au cœur d’un scandale révélé par le Washington Post. L’organisation avait reçu en donation de la compagnie Mobil Oil un immense terrain aux États-Unis, la Texas City Prairie Preserve, dans le but d’en faire un lieu de reproduction pour un oiseau menacé de disparition, le tétra cupidon ­d’Attwater. Il restait un puits de pétrole sur le domaine. TNC était supposé le fermer. S’avisant qu’il restait des réserves exploitables, il l’a conservé et a même laissé une compagnie en ouvrir un second. Il a gagné des millions de dollars dans l’opération, raconte l’intellectuelle Naomi Klein dans Tout peut changer. Mais l’oiseau a fini par disparaître du périmètre.

Le Sénat américain a diligenté une enquête sur les activités de TNC. Les conclusions, sévères, pointaient de nombreuses dérives mercantiles et des conflits d’intérêts avec des industries polluantes. Et ces liens n’ont pas disparu depuis. TNC reçoit chaque année des dizaines de millions de dollars de dons émanant de l’industrie du pétrole (BP, Chevron…) ou de fondations d’entreprises actives dans le high-tech, gros consommateur de minerais, comme la Fondation Gordon et Betty Moore (Intel) ou la Fondation David et Lucile Packard (Hewlett-Packard). Les statuts de TNC accordant aux donateurs un droit de regard sur ce qu’il sera fait de leur argent, le lien d’intérêt est au cœur du fonctionnement de l’organisation.

« Certains pensent que nos clients sont les plantes et les animaux que nous essayons de sauver. Mais nos vrais clients sont les donateurs qui achètent nos ­produits, et ces produits sont des paysages préservés. »

Comme le disait en 1995 à la Harvard ­Business Review John Sawhill, PDG de TNC de 1990 à 2000, « certains pensent que nos clients sont les plantes et les animaux que nous essayons de sauver, mais nos vrais clients sont les donateurs qui achètent nos ­produits, et ces produits sont des paysages ­préservés ». Début 2019, on trouve au conseil d’administration un ancien président du géant de la pétrochimie Dow Chemicals et une ancienne PDG de Hewlett Packard. Son conseil des affaires réunit des représentants de Monsanto, Chevron, Bank of America, Boeing, BP, Caterpillar, Dow Chemical, PepsiCo.

Patron pendant dix ans de TNC, Mark Tercek venait de la banque d’affaires Goldman Sachs. Même si son prédécesseur avait amorcé le mouvement, Mark Tercek a importé de Wall Street un vocabulaire, des techniques d’investissement, des méthodes de management. Les résultats se sont montrés probants : en 2009, TNC enregistrait 547 millions de dollars de recettes. En 2018, 1,3 milliard. Mark Tercek a intégré au conseil d’administration le milliardaire chinois Jack Ma, le PDG d’Alibaba, ou ­Laurence Fink, le patron du fonds d’investissement Blackrock. En 2018, il émargeait à 819 000 dollars annuels. Une vingtaine de cadres gagnaient plus de 300 000 dollars par an.

« Est-ce qu’ils oseraient faire ça chez eux ? »

Il a démissionné en juin 2019, suite aux témoignages de nombreuses femmes travaillant au sein de l’organisation dénonçant des traitements discriminatoires. Son départ, en plus de celui de quatre autres hauts dirigeants, a mis en lumière un malaise croissant entre les patrons de l’ONG, qui la dirigeaient comme une entreprise cotée, et les salariés, animés par un engagement écologique qu’ils trouvaient de plus en plus accessoire dans leur travail.

« Selon d’anciens salariés, les réunions des dirigeants, qui se tenaient aux quatre coins du monde, étaient souvent source de problèmes, écrit Politico, le média américain qui a publié les premiers témoignages, le 7 juillet 2019. L’alcool coulait à flots, des réunions se poursuivaient pendant les dîners, et d’anciens salariés racontent avoir vu des gens danser sur des tables et flirter avec les limites de ce qui est approprié entre collègues. »

À Politico, Susan Ruffo, qui a travaillé à TNC de 2006 à 2015 ainsi qu’au conseil de la qualité environnementale sous Barack Obama, déclare : « Quand Mark Tercek est arrivé, tout le monde au gouvernement et parmi les écologistes pensait que le privé était la solution à nos problèmes. Mais chez TNC, cela a probablement été entendu à l’extrême… » Le patron tout-puissant a été remplacé par une femme, Sally Jewell, secrétaire à l’Intérieur dans l’administration de Barack Obama de 2013 à 2017.

Le scandale de 2003 a rendu l’organisation prudente, au moins dans son pays. Quand l’administration Trump annonce un élargissement des zones ouvertes à l’exploration pétrolière dans les eaux américaines, TNC publie un communiqué indigné, en date du 4 janvier 2018. L’offshore présente des « risques significatifs pour les ressources marines » et peut « nuire à l’économie locale côtière ». Du moins, aux États-Unis. À quelques semaines d’intervalle, TNC officialisait l’ouverture à l’offshore d’une partie de la zone qui lui a été confiée aux Seychelles. Nous vivons dans un monde complexe, plaide Matthew A. Brown, directeur Afrique de l’organisation. « Chaque situation est différente, chaque pays doit tracer son propre plan de développement énergétique », en prenant en compte « les demandes de multiples utilisateurs », dont les pétroliers. « ­Est-ce qu’ils oseraient faire ça chez eux ? », s’indigne à Victoria le patron-pêcheur Keith André.

Imaginons que l’ONG américaine ne soit pas entachée de soupçons. Imaginons que le zonage ait été exemplaire, que la délimitation des aires sanctuarisées, interdites à la pêche, s’appuie sur un travail rigoureux d’analyse des écosystèmes. Qui pourra surveiller les mers ? Les garde-côtes m’embarquent sur un patrouilleur.

« La marine seychelloise possède combien de bateaux ?

— Sept, donnés par des pays amis.

— C’est suffisant ?

— Oh non. Pour couvrir 1,3 million de kilomètres carrés, il faudrait des dizaines de navires, et même des avions. On ne les a pas. Heureusement on peut compter sur les pêcheurs. Ce sont eux qui nous signalent les Sri Lankais ou les Malgaches qui viennent pêcher illégalement dans nos eaux.

— Mais alors si on interdit une zone à la pêche légale…

— On la livre à la pêche illégale. C’est automatique. »

La surveillance des eaux seychelloises est d’autant plus un enjeu qu’elles se situent à quelques encablures de la Somalie, où des pirates frayaient entre 2008 et 2011, au moment où le gouvernement engage ses discussions avec TNC. Ces années-là, plus de 2 300 personnes ont été capturées dans l’océan Indien. Les pirates avançaient au large sur des navires chargés de bidons de carburant, tractant des skiffs d’abordage. À Victoria, certains de ces skiffs pourrissent encore sur les chantiers navals. Ce sont des navires étroits, en fibre de verre, d’une dizaine de mètres de long. Les îles désertes des Seychelles pouvaient facilement servir de bases de repli à des embarcations aussi légères.

À l’époque, le président James Michel essaie de trouver du soutien. L’Europe ne fait rien. Les Émirats arabes unis offrent cinq navires patrouilleurs. En contrepartie, le chef des forces armées émiraties, Mohammed ben Zayed al-Nahyan, obtient un palais hideux sur les hauteurs de l’île de Mahé. Les Indiens proposent de construire une base militaire sur l’île de l’Assomption. Les ­Américains sortent le grand jeu. Ils installent en 2009 une base de drones près de l’aéroport de Victoria. Officiellement, ils sont utilisés pour la surveillance. En 2011, des câbles diplomatiques dévoilés par les Wikileaks révèlent la présence sur cette base des drones de combat sophistiqués, les MQ-9 Reaper. Pilotés depuis le Nouveau-Mexique, ils permettent aux Américains d’atteindre la Somalie.

Cogestionnaires des mers

Les services de TNC faisaient peut-être partie d’une offre américaine globale : les drones et l’ONG, ou rien. L’organisation ne travaille pas pour le gouvernement, mais, comme pour l’industrie pétrolière, les liens sont incestueux. En plus de Sally Jewell, la désormais patronne de l’ONG, l’organisation a jusqu’à tout récemment compté dans ses rangs Heather Zichal, la conseillère climat de Barack Obama entre 2008 et 2013.

« 410 000 kilomètres carrés pour 21 millions de dollars seulement ! s’énerve Keith André sur le port de Victoria, en montrant l’océan d’un large geste du bras. On brade nos eaux pour 50 dollars le kilomètre carré ! » Les ­Seychelles avaient besoin d’aide. Elles le paieront peut-être cher. En septembre 2018 a démarré aux Nations unies la négociation pour un « instrument international juridiquement contraignant » « portant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine ». ­Pendant que TNC « achetait » les Seychelles, sa jumelle et rivale ­Conservation International, également financée par de puissantes fondations issues des industries de l’énergie et du high-tech, installait sa propre aire marine aux Kiribati, un minuscule État insulaire de ­Polynésie. Ces géants de l’écologie ne s’en cachent pas : ils veulent devenir ­cogestionnaires des mers. En prenant la place des gouvernements, s’il le faut. En matière de protection des océans, ces derniers ont un bilan médiocre. Les ONG, elles, n’en ont pas encore. Elles ont le temps, et l’argent. L’avenir des océans, dit l’ancien président James Michel qui semble tout à coup fatigué, écrasé par la responsabilité, se dessine aux Seychelles.

Publié dans le numéro 48 de XXI

Un espion à la maison

Le gouvernement de Xi Jinping a envoyé un million de « grands frères et sœurs bienveillants » surveiller les Ouïghours chez eux, dans leur maison. Bienvenue au cœur du totalitarisme chinois. 

Par Darren Byler

Traduction Carole Delporte

Illustrations : Romain Gautreau

Elle salive à l’idée d’un polo, un riz pilaf à l’agneau, aux carottes et au cumin. Expatriée aux États-Unis, Lu Yin, Han élevée en terre ouïghoure, dans le nord-ouest de la Chine, ferme les yeux et hume le souvenir de ce plat typique de la région. Bientôt les vacances, les visites aux proches restés dans le Xinjiang. Elle apporte des films, les dernières chansons à la mode, et rentre avec un goût d’enfance et de cumin dans le cœur. Elle atterrit dans une ville du sud de la province, célèbre pour ses réserves de pétrole, et l’oncle qui l’accueille roule en direction d’un village dont elle tait le nom. Lu Yin réclame : un polo !

L’oncle veut bien faire, mais désormais le polo se mérite. Tous les restaurants ouïghours du village-tenu-secret ont fermé. À leur arrivée en ville, à quarante-cinq minutes de là, l’auberge est déserte. Lu Yin a entendu parler des camps de « rééducation » dans lesquels le gouvernement interne les Ouïghours, musulmans et turcophones, mais elle suppose que le nombre de personnes enfermées est gonflé par la presse étrangère. « Où sont passés les gens ? », demande-t-elle. L’adresse est réputée, la salle résonne encore des rires et des conversations de la foule. Absente.

Quelques jours après, l’oncle propose à Lu Yin d’aller dîner avec sa tante dans une famille ouïghoure de sa connaissance. Eux pourront lui offrir le polo si désiré… La nuit est tombée quand il gare son 4×4 devant une petite hutte de terre. La maison n’a pas l’eau courante, une unique ampoule pend du plafond. Le repas est prêt. Lu Yin pense immédiatement qu’il a dû leur coûter une fortune. Le couple lui propose la meilleure partie de l’agneau, le gigot. Les formules de ­politesse expédiées, sa tante s’exclame : « Les Ouïghours sont si mauvais ! » Et leur hôte reprend : « Oui, les ­Ouïghours sont si mauvais ! »

Très vite, le couple évoque en mandarin l’existence des « centres de rééducation » : « Dans ces endroits, les gardiens demandent : “Qui vous donne votre pain quotidien ?” “Xi Jinping !” Si tu ne donnes pas la bonne réponse, tu n’as rien à manger. » Leur ton banal et résigné déstabilise la jeune femme, comme le silence consentant de sa tante. Elle se ratatine sur sa chaise. Le reste du repas se déroule sur fond de phrases toutes faites, slogans de propagande, sur l’harmonie entre les peuples et la nécessité de combattre les forces diaboliques « du séparatisme, de l’extrémisme et du terrorisme ». Dans les blancs de la conversation se glisse ce refrain aussi anodin qu’un mot sur le temps qu’il fait : « Les Ouïghours sont si mauvais ! »

Au moment de remonter dans le 4×4, Lu Yin demande à sa tante comment elle et ce couple ouïghour sont devenus amis. Face à elle, la femme semble se demander si sa nièce n’est pas devenue stupide. Ils ne sont pas « amis ». La famille ouïgoure leur a été « assignée ». Devenus, dans la novlangue du Parti, leurs « grands frères et sœurs bienveillants », ils sont chargés de leur « ­rééducation ». Comme un million d’autres civils han envoyés dans les maisons ouïghoures. 

Lu Yin ne trouve plus le sommeil.

Pour se confier, elle choisit l’anonymat, par peur des représailles contre son oncle et sa tante. La machine totalitaire chinoise n’a pas seulement pénétré les cuisines du Xinjiang, elle a aussi infiltré l’esprit d’une jeune femme confortablement installée aux États-Unis, où je vis. J’ai passé deux ans dans cette province autonome du nord‑ouest de la Chine. ­Anthropologue, j’ai étudié les interactions sociales entre les Han et les Ouïghours. En 2018, je suis revenu à Ürümqi, la capitale régionale, et j’ai enquêté sur ce programme gouvernemental baptisé « Une grande famille unie ». J’ai interviewé des Chinois impliqués dans ce projet. Des « espions », pour la plupart des ­Ouïghours. ­Certains étaient des amis. Quand je suis rentré chez moi à Seattle, j’ai publié un article sur le site ­d’information China File. Les ­langues se sont ­déliées. Des dizaines de nouvelles personnes m’ont contacté. Des fonctionnaires han, des Ouïghours dévastés par la violence de ce programme de surveillance, mais aussi des expatriés aux États-Unis, comme Lu Yin, dont un père, un oncle ou un frère collaborent. Même de loin, ils se sentaient responsables. ­Coupables. 

L’oncle de Lu Yin est un fonctionnaire local qui a toujours vécu dans le Xinjiang. D’autres sont venus de loin pour espionner leurs compatriotes. Le Global Times, le tabloïd chinois fidèle à la ligne du ­Quotidien du peuple, le journal officiel du Parti communiste, a écrit en novembre 2018 que 1,1 million de fonctionnaires avaient été assignés à plus de 1,7 million de citoyens issus des minorités ouïghoures et kazakhes. Il fait les comptes : plus de 49 millions de visites à des frères et sœurs ont permis de réaliser 11 millions de rééducations idéologiques depuis le début du programme, en 2016. 

En réalité, tout commence deux ans plus tôt. Dès 2014, 200 000 membres du Parti sont chargés de « visiter le peuple, élever le peuple et rassembler les cœurs des peuples » en séjournant dans les villages ouïghours. En 2016, 110 000 fonctionnaires supplémentaires sont envoyés dans les familles qui comptent un membre emprisonné ou tué par la police. 

Un million de civils travaillant pour le Parti ou pour des entreprises d’État sont mobilisés.

Un million de civils travaillant pour le Parti ou pour des entreprises d’État sont mobilisés à partir de 2017, pour aider l’armée et la police dans leur campagne de surveillance et d’occupation des foyers musulmans. Le gouvernement veut mener une « politique douce », fondée sur des programmes de « compréhension mutuelle » au sein des « grandes familles ». Un mensonge d’État : les « grands frères et sœurs bienveillants » peuvent recommander d’envoyer hommes et femmes dans des camps de « rééducation ». Un million et demi de personnes y croupiraient aujourd’hui, sur près de 12 millions de Ouïghours. Le plus grand internement de masse du xxie siècle.

Les voici donc qui débarquent dans les villages en groupes, les bagages remplis de nourriture, de bouilloires électriques, de cuiseurs de riz et autres cadeaux jugés utiles pour leurs hôtes. ­Souvent, les fonctionnaires han portent un équipement de randonnée flambant neuf : montagneux et désertique, le territoire du Xinjiang peut paraître hostile. Il est situé à la frontière de huit pays, dont l’Inde, la Russie, le Pakistan et ­l’Afghanistan. Le gouvernement maoïste a vite compris que pour commercer il devait étouffer toute volonté d’indépendance. Une politique de peuplement est orga­nisée : en 1949, la région compte 200 000 Han. En 2015, ils sont 10 millions. 

Avec le lancement des grands travaux ­d’infrastructures nécessaires à la nouvelle route de la soie, les terres et les entreprises des ­Ouïghours sont redistribuées à des Han. ­L’inflation explose, la pauvreté et le ressentiment avec. ­Manifestations, répression… Quelques attaques violentes attribuées à des groupes ouïghours  « résistants » pour les uns, « séparatistes » pour les autres, donnent les derniers arguments à de plus fortes punitions. Des  « centres éducatifs », véritables camps d’internement, poussent dans la ­région. Le gouvernement de Xi Jinping considère ­aujourd’hui que la plupart des ­Ouïghours et un nombre significatif de Kazakhs sont des ­terroristes en puissance. Un « ­cancer » à ­soigner. Des bombes ­humaines à désamorcer. À rééduquer.

Pour seule formation, les « grands frères et sœurs bienveillants » parachutés dans le Xinjiang reçoivent un manuel. Celui de la préfecture de ­Kachgar, à la frontière avec le ­Kirghizistan, indique par exemple qu’ils doivent « faire baisser la garde » de leurs « protégés ». Se montrer « chaleureux ». « Ne leur faites pas la morale tout de suite ! », est-il écrit. Pour gagner la confiance des parents, il est conseillé d’apporter des bonbons aux enfants. À cela s’ajoute une liste de questions du genre : « Quand vous entrez dans la maison, les membres de la famille se montrent-ils fuyants, méfiants ? », « Y a-t‑il des emblèmes religieux sur les murs ? » Ils doivent aussi expliquer à leurs « petits frères et sœurs » que leurs communications téléphoniques et électroniques sont ­surveillées et qu’il ne leur sert à rien de mentir sur leur pratique de l’islam. Le manuel ordonne enfin d’aider les villageois à lutter contre la pauvreté « en leur donnant des conseils pour gérer leur bourse et leur travail ».

 

Les enfants sont les premiers à réagir à l’arrivée des étrangers.

Les enfants sont les premiers à réagir à l’arrivée des étrangers. Ils écoutent les salutations hésitantes des visiteurs, et quand ils voient les ­drapeaux brillants et le visage rond du chef de l’État épinglé à leur veste, ils savent d’instinct ce qu’il faut répondre : « J’adore la Chine ! J’adore Xi Jinping ! » Très vite, les émissaires de l’État les prennent sous leur aile. Le matin, ils chantent pendant le lever du drapeau devant le bureau du Parti. Le soir, ils assistent aux leçons sur « la Chine nouvelle ». Entre deux, ils discutent en mandarin, regardent des émissions homologuées, s’exercent à la calligraphie chinoise et entonnent des chants patriotiques. 

Les fonctionnaires prennent des notes et évaluent le niveau de loyauté des ­Ouïghours. Si un hôte accueille un voisin d’un « salam aleykoum», cela doit aussitôt être consigné. ­Est-ce un exemplaire du Coran, là, qui traîne dans la maison ? La famille prie le vendredi et jeûne pendant le ramadan ? Une petite sœur porte une robe trop longue ? Un petit frère a une barbe irrégulière ? Et pourquoi personne ne joue aux cartes ni ne regarde de films ?

Bien sûr, il arrive de séjourner dans une ­famille laïque « saine ». Peut-être a-t-elle un portrait de Xi Jinping ou des drapeaux chinois aux murs. Peut-être même que leurs enfants parlent le mandarin sans qu’on le leur demande. Les signes les plus importants ne sont pas toujours visibles. Alors les visiteurs sont priés de poser des questions. Leurs hôtes ont-ils des parents qui habitent dans des « régions sensibles » ? ­Ont-ils des connaissances à l’étranger ? Parlent-ils l’arabe ? Le turc ? Vont-ils à la mosquée en dehors de leur village ? Si les adultes ne répondent pas clairement aux questions, ou qu’ils semblent cacher quelque chose, il est impératif de questionner les enfants. 

Par moments, les « grands frères et sœurs » se méfient des Ouïghours : malgré leur accueil chaleureux et leur loyauté envers la nation chinoise, malgré leurs sourires et leur laïcité affichée, ils peuvent prêter de sombres allégeances, avoir des inclinations indésirables pour des religions « maladives ». Il existe des moyens simples de les mettre à l’épreuve. Par exemple, leur offrir une cigarette ou une gorgée de bière. Tendre la main à une personne du sexe opposé, en guettant un éventuel tressaillement. On peut aussi aller acheter de la viande fraîche au marché et demander à la famille de préparer des boulettes. Si les Ouïghours demandent si par hasard ce ne serait pas du porc, ils sont cuits.

Toute anomalie est consignée dans un calepin

Toute anomalie est consignée dans un calepin, puis sur une application en ligne, l’Ijop (Integrated Joint Operations ­Platform), dont je retrouve des traces de l’existence depuis 2016. Les fonctionnaires indiquent des éléments biographiques simples sur les « petits frères et sœurs ciblés », mais aussi des renseignements précis sur leur formation, leur religion et leurs précédents emplois. ­L’application recoupe ces informations avec les données bancaires et médicales, ainsi que l’historique de navigation de chaque individu sur les réseaux sociaux. Elle répertorie aussi la consommation électrique de la famille, l’utilisation de la voiture, et les invités reçus à la maison. La reconnaissance faciale permet ensuite aux caméras de surveillance, aux points de contrôle et aux GPS de vérifier si chacun participe bien aux activités de « rééducation », comme l’apprentissage du chinois et des chants patriotiques. Ces micro-indices permettent de déterminer si les hôtes sont autorisés à rester chez eux, ou s’ils doivent être envoyés dans des « centres éducatifs » pour que leurs défaillances soient corrigées par l’État. L’Ijop surveille toute la région.

Wang Lei participe avec enthousiasme à ce programme de surveillance. Originaire du Guangdong, le jeune homme a emménagé récem­ment dans le Xinjiang. Il demande à me rencontrer, probablement pour pouvoir exercer son anglais, étudié à l’université, et me parler de ses films américains préférés. Attablé devant un polo dans un restaurant animé de Kachgar, une ville traditionnelle ouïghoure remplie d’« ­espions » comme lui, il m’explique : « J’ai entendu dire qu’au début des travailleurs han ont été tués dans un village ouïghour. Quand les femmes sont allées se promener après le dîner, des hommes leur sont tombés dessus et leur ont tranché la gorge. » Il se passe le doigt au ras du cou. « Les gens ordinaires comme nous ne mesurent pas l’ampleur de la menace terroriste. Il faut agir. »

Le jeune homme estime le danger du terrorisme aujourd’hui écarté, même si les « grands frères et sœurs » n’ont toujours pas le droit de se promener seuls quand ils séjournent chez leurs « hôtes ». On leur demande de se déplacer par groupes de trois, avec au moins un fonctionnaire masculin. 

Wang Lei est fier de jouer le rôle de « grand frère » et d’apporter la civilisation han à la société ouïghoure. « Ils manquent d’instruction, dit-il. Ce n’est pas de leur faute s’ils pratiquent des formes ­extrêmes d’islam. Ils sont influencés par des fanatiques. Ils ne se rendent pas compte. » Pour lui, les camps ressemblent à des centres de désintoxication : très pénibles pour les internés, mais absolument nécessaires. Reprenant le vocabulaire utilisé dans les médias chinois, il assure que l’islam radical est une « maladie » qu’il faut à tout prix « éradiquer ». 

S’il aime les films américains, d’autres me disent adorer les productions chinoises. Le film d’action nationaliste Wolf Warrior 2, qui raconte comment un soldat chinois sauve des civils ­africains d’une bande de « terroristes », est souvent cité. Dans le ­Xinjiang, j’ai entendu des habitants s’appeler « camarades », un terme qui n’est plus employé dans le langage courant depuis la fin de la période maoïste, dans les années 1970. La persécution des musulmans nourrit le souffle ­patriotique. 

Zhang Mei aime les chats et Lady Gaga. Comme Lu Yin, la jeune femme qui a découvert le calvaire des Ouïghours en cherchant à déguster un polo, elle vit aujourd’hui aux États-Unis. Elle m’écrit pour partager le vécu de son père, cadre moyen dans une entreprise d’État à Ürümqi, envoyé dans des villages « sensibles » parmi les premiers, dès 2016. D’après elle, son père a été « forcé » d’accepter cette mission. Il a dû sacrifier une partie de sa vie privée, renoncer à son travail de bureau. D’autres m’ont raconté que leur emploi de médecin, d’éditeur… et leur vie citadine leur manquaient. Tous affirment qu’ils auraient perdu leur poste s’ils avaient refusé de participer au programme de rééducation. Tout en avouant qu’à la fin du projet « Une grande famille unie » ils bénéficieraient d’une promotion. La surveillance est chronophage. Selon Zhang Mei, son père dort à peine six heures par nuit en moyenne. 

Il faut recueillir les informations, remplir les formulaires

Il faut recueillir les informations, remplir les formulaires, assister aux réunions, pas le temps de se reposer. « Tous les jours, il me dit combien il est pénible d’être là-bas. Et pourtant, il doit faire son devoir, tout en tentant de réconforter les Ouïghours. Vous pensez sûrement que ce n’est rien comparé aux musulmans qui ont perdu leur famille. Mais à mes yeux, mon père est un héros qui se bat contre l’injustice. » 

Plusieurs jours après cet échange, je rapporte ces propos à mes amis ouïghours. Ils ont un rire amer : le père de Zhang Mei prétend-il vraiment ménager les sentiments des villageois tout en surveillant leurs moindres faits et gestes ? De leur point de vue, lui et les autres sont des espions du gouvernement. S’ils les accueillent chez eux et se montrent amicaux, c’est juste par peur de représailles. 

Je partage leurs réactions avec Zhang Mei qui m’écrit en retour : « C’est facile de se moquer et de se méfier de tout le monde, pourtant il existe encore des gens qui cherchent des solutions. » Pour elle, son père « résiste ». Il tâche de se montrer compréhensif quand le gouvernement lui demande d’être inflexible. « Mon père n’est pas un espion. Il fait de son mieux. La dernière fois que je l’ai vu, il avait perdu 5 kilos à cause du stress. Tous les jours, il me répète que sa position est très difficile. » 

À mesure qu’elle défend son père, Zhang Mei tient des propos de plus en plus islamophobes. Elle est persuadée que le Xinjiang a longtemps été un « terreau pour le terrorisme », car les villages très pauvres favorisent la montée du « fanatisme ». Son père sécurise la région, tout en aidant les musulmans à ­comprendre l’importance de la laïcité. Ceux qui éprouvent des difficultés à s’intégrer à la « culture dominante » doivent être envoyés dans des camps « d’éducation » ou sommés de suivre des cours d’instruction civique le soir et le week-end. Les valeurs laïques et la langue chinoise sont la solution. « Le Xinjiang pourrait devenir le nouveau Yunnan ! », ­dit-elle en évoquant une province prospère qui attire de nouveaux habitants. « ­Malheureusement, les ­Ouïghours ont perdu toute confiance en notre gouvernement et ses représentants. »

On trouve sur Internet des « articles » écrits par des employés han. Leurs histoires racontent la « grande famille unie » chère au chef de l’État. Les photos montrent des sourires, des repas partagés, des enfants fiers posant devant le portrait de l’« oncle Xi », des visages encadrés par deux émissaires du gouvernement, des corps serrés sur des canapés, figés devant des programmes télé censurés. Une « grande sœur » raconte qu’elle a demandé à un vieux Ouïghour de regarder avec elle l’allocution d’un dirigeant du Parti. « J’avais l’impression d’être sa fille ! », s’extasie-t-elle, sans ironie.

Quand je leur pose la question, les fonctionnaires avouent être obligés de publier leur vécu sur ce type de site. Tous reconnaissent qu’en public ils doivent exprimer leur soutien inconditionnel à la campagne. Certains comparent l’époque avec la Révolution culturelle. Si vous refusez la ligne du Parti, vous êtes ostracisé et risquez la prison. Si vous collaborez, vous avez une chance de vous en sortir. Dans ce régime totalitaire d’un nouveau type, la peur habite chaque camp. 

D’autres font du zèle. Sur Internet, une certaine « Xingyun Cao » raconte qu’elle se rend tous les jours dans les mosquées construites « illégalement ». Pendant le ramadan, elle faisait partie de ceux qui vérifiaient que les villageois ne priaient pas « en cachette » et ne possédaient pas l’un des « 26 signes d’extrémisme », qui incluent des objets de piété et des matériaux inflammables. Elle a « par hasard » intercepté des fermiers avec des allumettes. Une véritable « menace terroriste ». Elle a aussitôt racheté les trois cents boîtes et les a détruites.

Certains font des cadeaux, malgré les instructions du manuel : « Surtout, ne reniez pas vos principes, ne liez pas d’amitiés, ne vous ­laissez pas influencer. » Quand ils « accueillent » un espion, les Ouïghours s’activent en cuisine, nettoient la maison, travaillent moins, et le dédommagement prévu par le gouvernement (7 euros) ne compense pas les frais engagés. ­Certains fonctionnaires offrent un peu d’huile, du riz, des tables, des lampes de lecture, « à la chinoise », alors que les ­Ouïghours préfèrent poser simplement une nappe sur un meuble bas. Dans leurs rapports, des visiteurs décrivent cette tradition ancienne comme une « aberration ». Ils offrent des meubles bon marché, sortis de la chaîne d’usines chinoises. Des « hôtes » posent avec leurs « grands frères et sœurs » sur des canapés de mauvais goût, sourire crispé. Parfois, les familles ouïghoures entreposent les cadeaux dans un coin. Quand les fonctionnaires reviennent, ils ne comprennent pas pourquoi leurs offrandes sont cachées et guère utilisées. 

Deux « espions » racontent se sentir parfois rejetés par certaines familles du Xinjiang.

Ils espéraient que cette cohabitation se transformerait en amitié. Le ­slogan ne disait-il pas :  « Visiter le peuple, élever le peuple et rassembler les cœurs des peuples » ? Ils se disent « attristés » du « manque d’ouverture » de leurs compatriotes musulmans. Auparavant, ils n’avaient jamais rencontré de ­Ouïghours. S’ils ­savaient à quoi ressemblait leur vie avant leur arrivée, ils comprendraient peut-être leur colère. Mahmoud, un jeune Ouïghour qui requiert aussi l’anonymat, s’émeut : « Peu de fonctionnaires han ressentent de la sympathie pour nous, fermiers, après avoir été témoins de nos conditions de vie misérables. En général, ils nous méprisent encore plus. Leur sentiment de supériorité en ressort renforcé. »

Envoyer des émissaires du gouvernement dans chaque maison ouïghoure est aussi une manière de saper l’autorité des parents, de briser les familles. Les témoignages que je recueille parlent d’infantilisation, d’humiliation et d’effroi. ­Mahmoud se désespère : « Maintenant qu’ils nous prennent nos familles et notre religion, il ne nous reste plus rien. » Chez lui, tous les enfants suivent une « scolarité patriotique ». « Ils ne répondent plus en ouïghour, seulement en chinois », se lamente-­t-il. Dans de nombreuses écoles, le mandarin est la seule langue enseignée. De nombreux enseignants ouïghours ont été envoyés dans les camps, accusés d’être « hypocrites » par rapport à la politique gouvernementale. « Un peuple, deux visages », dit le Parti… 

« Ils veulent nous prendre nos enfants ! », tremble Alim, un autre jeune homme, jean slim, montre connectée, chinois courant. Son frère aîné a été envoyé dans un camp en janvier 2018. Sa faute ? Des vacances en ­Turquie. Sa belle-sœur, depuis, se ­méfie des fonctionnaires qui ­séjournent chez elle. Alim a peur qu’elle ne se montre pas suffisamment coopérative, et qu’elle soit envoyée à son tour en rééducation. ­Qu’adviendra-t-il alors de leurs enfants ? Alim voudrait s’occuper de ses nièces et de son neveu, mais il sait que le gouvernement ne le laissera pas faire. Il a entendu tant de témoignages de familles à qui l’on a interdit de prendre en charge les enfants de parents placés en détention… « Si cela arrive, les petits deviendront pupilles de l’État. » Écœuré, il évoque son neveu de 8 ans, qui ne parle presque plus depuis la « disparition » de son père. « La dernière fois que je l’ai vu sourire, on lui avait offert un cadeau en lui disant que ça venait de son père. On répétait qu’il était en mission à Pékin pour le travail. Il était tellement heureux, ce jour-là… »

Lu Yin, la jeune femme qui ne goûtera plus jamais de la même manière le polo, se souvient qu’un jour, qui lui semble tout à coup très lointain, englué dans un passé moite, sa tante avait été émue aux larmes par une femme ouïghoure qui nettoyait la rue, vêtue en orange, un masque sur le visage pour se protéger de la poussière et de la honte. Elle se désolait de voir que même les personnes instruites ne pouvaient trouver mieux qu’un travail de balayeur ou de vendeur de kebab. Lu Yin se souvient, et ne comprend pas comment en si peu de temps le racisme a pu s’infiltrer partout, même dans les esprits des proches, de ceux qu’on croyait intelligents, à l’abri. 

Aux États-Unis, la jeune femme travaille pour les droits des minorités. Noirs, métis, Hispanos…, il lui semble de son devoir de les défendre. En Chine, sa famille ne bâtit aucun parallèle : les ­Ouïghours, assurent-ils, sont « bien pires que les Noirs ». Et puis, de toute façon, ils ne lui parlent plus de la situation politique. Ils ne parlent plus de rien. Ils entonnent des phrases toutes faites qui la paralysent. Écrasés par la grande machine totalitaire, ils ont arrêté de penser.

Article paru dans le numéro 49 de XXI.

Comment l’Europe fabrique des migrants

Al-Nour fuit le Soudan pour la Libye. Sans rien avoir demandé, victime de milices financées par l’Europe, il se retrouve à Paris. Hypocrite, l’Union refuse de voir l’échec de sa politique migratoire. Al-Nour veut la mettre
face à ses responsabilités.

Par Jérôme Tubiana et Clotilde Warin

Illustrations : Ludivine Proisy

 

Nord de Paris, la Chapelle, quartier « soudanais ». Nous écoutons Al-Nour. Il porte une veste trop large et un bonnet de laine. Sur ses tempes, des poils blancs. Il a 43 ans, et dans cette diaspora, il est considéré comme un « vieux ». Les autres ont la vingtaine. La plupart, comme lui, viennent de la province du Darfour, à l’ouest, en guerre depuis 2003. Le Soudan est l’un des premiers pays d’origine des demandeurs d’asile en France.

Rien ne pourra jamais me rendre cette partie de ma vie, simple mais généreuse. Nos récoltes suffisaient à nous nourrir et nous avions suffisamment de bétail pour que notre famille ne pense jamais à s’exiler. Jusqu’à ce que la guerre au Darfour commence.

Il est difficile de comprendre ce qui s’est passé. Les janjawid, les milices arabes du gouvernement, sont arrivés en voiture. Ils ont dit au chef du village : « Tu es un esclave, qui t’a autorisé à vivre sur cette terre ? » Et ils l’ont abattu. Puis ils ont tiré sur d’autres gens. Tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage, ils l’ont pris. Ils ont emmené nos chameaux, tué nos vaches et nos moutons. Puis ils ont incendié le village. Cela n’a pas duré plus de dix minutes. Tous les villageois ont fui. Je voulais revenir au village mais les autres me l’ont déconseillé : « Il ne reste plus rien, et c’est très dangereux. »

Al-Nour est arrivé à Paris en décembre 2017. Au moment où nous le rencontrons, il vient d’obtenir le droit de déposer sa demande d’asile. « Veuillez exposer par un récit personnalisé les événements à l’origine de votre départ », indique le formulaire de l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le récit doit être écrit en français, à la main. Jaffar, un « ancien » de la communauté darfourienne en France, qui a traversé la Méditerranée parmi les premiers, il y a plus de quinze ans, lui donne un coup de main. Il traduit. Nous écrivons.

Mon père connaissait un chef qui nous a accueillis dans son village. À la saison des pluies, nous cultivions la terre en famille. À la saison sèche, je partais seul au loin en quête de petits boulots : je fabriquais des briques ou transportais des marchandises sur le marché à l’aide d’une brouette. En septembre 2013, je travaillais sur un marché de Khartoum quand des manifestations contre le régime ont commencé. Mes collègues et moi avions l’habitude de discuter, nous haïssions tous le régime et avons été pris dans l’enthousiasme du soulèvement, mais les autorités ont répondu par des tirs à balles réelles.

Ce premier soulèvement dans la capitale soudanaise annonçait celui qui a renversé le dictateur Omar el-Béchir en avril 2019. Il a été réprimé dans le sang. Au moins 200 morts.

J’ai perdu des amis, abattus sous mes yeux. Comme beaucoup d’autres, j’ai été arrêté, accusé d’être un rebelle. J’ai passé plus d’un mois en prison, réveillé chaque matin par des coups.

Après ma libération, j’ai fui au Soudan du Sud. J’ai gagné ma vie en coupant du bois, en préparant du charbon, en fabriquant des toits de paille, en séchant du poisson. Mais là aussi il y a eu la guerre.

Je suis revenu au Darfour auprès de ma famille. Un jour, alors que j’étais à la mosquée avec mes deux frères, les janjawid ont attaqué de nouveau et les ont abattus. Nous avons décidé de quitter le ­Darfour pour l’est du Soudan. Ma mère ne s’est jamais remise de la mort de mes frères, elle ne cessait de pleurer en pensant à eux. Six mois plus tard, elle est morte à son tour.

Je suis parti dans les monts Nouba, où j’ai ­épousé Hala, une femme de la région. Mais là encore, il y avait la guerre. En septembre 2016, deux mois après notre mariage, Hala et moi sommes partis pour Malha, la dernière ville avant le Sahara, où j’ai trouvé du travail comme porteur d’eau. L’endroit était aride, la vie, difficile.

Sur le marché, j’ai appris que des passeurs transportaient des migrants jusqu’en Libye. Je me suis renseigné. On m’a dit que là-bas il y avait du travail dans l’agriculture et dans l’élevage. C’était mon métier, pourquoi ne pas essayer ? J’ai payé 4 000 livres soudanaises (500 euros au marché noir à l’époque) pour qu’on nous conduise, ma femme et moi, jusqu’au sud de la Libye. Aussitôt, on nous a menés dans une grande enceinte, où nous avons été enfermés avec une centaine de migrants. La plupart étaient africains, mais certains venaient du ­Bangladesh. Une fois entrés dans ce bâtiment, on ne pouvait pas en sortir. Sept ou huit hommes armés, en uniforme, des Arabes, montaient la garde à la porte. Quand on essayait de leur parler, ils répondaient seulement : « Nous sommes du gouvernement. »

En 2016, l’Union européenne décide de coopérer avec le régime soudanais pour qu’il renforce le contrôle de sa frontière. Un budget de 100 millions d’euros est débloqué. Une force paramilitaire nouvelle, intégrant peu à peu l’essentiel des janjawid, est chargée de bloquer la migration vers le nord. Leur chef, Mohamed Hamdan Dagolo, dit « Hemmeti », proclame avoir arrêté des milliers de personnes « pour le compte de l’Europe ». Il menace de rouvrir la frontière si le « dur labeur » de ses 23 000 miliciens « déployés à travers le désert » n’est pas suffisamment récompensé. Mais ses hommes sont peu loyaux. Mieux payés en tant que passeurs, ils transforment la frontière en gruyère.

Au bout de trois jours, vers minuit, ils nous ont tous embarqués dans des pick-up. Vingt-quatre passagers dans la benne de chaque voiture, recouverts d’une bâche en plastique. La première et la dernière voiture du convoi étaient équipées de mitrailleuses Goriounov. Nous étions escortés par douze hommes en uniforme, chacun armé d’une kalachnikov.

« J’ai appris que des passeurs transportaient des migrants jusqu’en Libye. On m’a dit qu’il y avait du travail dans l’agriculture et l’élevage. C’était mon métier, pourquoi ne pas essayer ? »

Notre voyage jusqu’à la frontière libyenne a duré deux jours. Nous ne nous sommes pas arrêtés, même pas pour prendre de l’eau. De temps en temps, les soldats nous passaient des verres d’eau sous la bâche. J’ai fait un trou dans le plastique avec les dents pour respirer. J’ai regardé au travers, je n’ai vu rien d’autre que le désert.

Quand nous nous sommes arrêtés, nous étions sans doute du côté libyen de la frontière. Nous avons entendu des coups de feu. C’était un signal. Quatre voitures sont venues vers nous, des pick-up militaires, deux d’entre eux peints d’une couleur sable et arborant un drapeau libyen. Huit hommes étaient à leur bord. Eux aussi portaient des uniformes. Les Libyens nous ont ordonné de nous asseoir en cercle, tête baissée, et de ne pas bouger, sans quoi ils nous abattraient : « Ce tas d’esclaves, si l’un d’eux lève seulement les yeux, mettez-lui une balle dans le crâne ! » Ils ont tiré en l’air pour nous effrayer. Très vite les janjawid sont repartis vers le Soudan et les Libyens nous ont embarqués dans leurs véhicules, et de nouveau nous ont recouverts avec des bâches. Nous avions changé de mains.

Nous avons été conduits dans une ferme, en dehors d’Oum el-Araneb, dans le sud de la Libye. Je ne le savais pas encore, mais c’est un endroit très dangereux. On y trouve des milliers de logements vides construits sous Kadhafi, aujourd’hui occupés par des « mafias » : passeurs de migrants, bandits de grands chemins ou trafiquants de drogue. Nous avons été enfermés dans de grands hangars en ciment. Ils ont séparé les femmes des hommes. On nous a donné un récipient en plastique pour faire nos besoins. Quand nous sommes arrivés, 250 migrants étaient déjà emprisonnés dans cette ferme. Chaque jour des gens en sortaient et d’autres arrivaient. Les Libyens nous ont dit : « Nous savons que vous voulez aller en Europe, mais vous êtes nos esclaves, vous avez été vendus. Vous devez payer pour être libérés.

— Écoutez, je n’ai pas d’argent, j’ai déjà payé.

— Arrête de raconter des bêtises ! »

Ils m’ont ordonné de me taire et ont apporté un téléphone mobile : « Chacun d’entre vous doit appeler des membres de sa famille et leur demander d’envoyer de l’argent. Vous, les quinze ­Soudanais, vous devez trouver 4 000 dinars libyens [500 euros à l’époque]. Les autres, vous avez de la famille en Europe, nous n’acceptons que les euros et les ­dollars. »

Les Érythréens n’ont pas de chance. Parce que leur diaspora est importante en Europe et aux États-Unis, les kidnappeurs leur demandent beaucoup d’argent. Mais quel que soit leur pays d’origine, les migrants échappent rarement à la torture. Al-Nour retrousse les jambes de son pantalon et montre des cicatrices sur ses mollets.

Ils nous brûlaient avec des tuyaux de plastique enflammés, jusqu’à ce que nous appelions nos familles. J’ai été brûlé ainsi au moins quatre fois. Par chance, ils me considéraient comme un vieil homme : « Parce que tu es un vieux, je fais seulement tes jambes. » Parce que j’étais plus âgé que les autres, ils m’avaient isolé. Mais ils me battaient chaque fois qu’ils venaient. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai été battu. Ils me jetaient aussi de l’eau bouillante. Ils filmaient la torture, pour envoyer les images à nos familles sur les réseaux sociaux. Mais je n’ai appelé personne. Si je les appelle, ils vont être traumatisés, ils sont pauvres et ne pourront rien faire pour moi. Je voulais juste aller en Libye, je ne pensais pas à l’Europe. Mais ils se fichent de savoir si tu veux aller en Europe ou en enfer : « Si tu veux être libéré, prends ce téléphone ! »

Au bout de deux mois, le boss, un Libyen aux cheveux longs, m’a dit : « Tu as deux possibilités : soit tu trouves cet argent, soit tu travailles pour payer ta dette. » J’ai accepté de travailler. Quelques jours plus tard, Hala et moi avons été conduits dans une ferme voisine. Le propriétaire m’a dit que nous devrions travailler pendant dix mois pour racheter notre dette et être libérés. Il était surnommé « Action », parce qu’il avait la réputation d’être violent. Un Tchadien qui travaillait dans une ferme voisine m’a dit qu’il n’y avait qu’une solution : fuir. Au bout de deux mois, j’ai prétendu que Hala était malade et Action nous a emmenés dans une clinique. Là, j’ai pu contacter un chauffeur. Hala et moi sommes parvenus à nous échapper en lui donnant un peu d’argent pour qu’il nous emmène plus loin.

Nous n’avions pas assez d’argent pour aller jusqu’à Tripoli, mais nous avions le numéro de téléphone d’Ishaq, un Soudanais qui vivait dans la capitale libyenne. Il a parlé à un autre chauffeur de taxi, qui lui a répondu : « Pas de problème, je peux t’amener tes compatriotes. Si quelqu’un essaie de les attaquer, je suis armé. Mais prépare mon argent, sinon c’est toi qui auras des ennuis avec ma kalach ! »

« Tous les employés de la boulangerie étaient soudanais. Les Libyens n’aiment pas les travaux difficiles. J’étais en charge du four. Nous travaillions la nuit, mais il faisait si chaud que nous devions sans cesser essorer nos t-shirts de litres de sueur. Même si tu étais malade, tu devais te lever et travailler. Si tu disais que tu étais fatigué, les Libyens pouvaient te tuer. Je me sentais comme un esclave. »

Une fois à Tripoli, j’ai dit à Ishaq qu’il me fallait absolument trouver du travail pour nourrir ma femme et ma famille restée au Soudan. Il m’a dit que c’était difficile et que ce n’était pas de bons boulots. Il nous a envoyés à Sabratha, à 70 kilomètres à l’ouest de Tripoli, pour rencontrer un Libyen appelé Abdelbasit, un homme connu et généreux qui pourrait me trouver un boulot dans un magasin ou avec les pêcheurs. Mais une fois sur place, ce n’est pas ce qu’Abdelbasit m’a proposé :

« Ishaq t’a envoyé comme capitaine.

— C’est quoi, un capitaine ?

— Tu plaisantes ? Ishaq m’a dit que tu avais l’expérience des bateaux. Tu vas devoir t’y mettre, que tu le veuilles ou non, sinon tu auras affaire à moi… »

J’étais surpris. J’ai compris qu’Abdelbasit était un passeur qui envoyait des migrants en mer et qu’Ishaq était son agent. Il nous a emmenés dans ses hangars où les migrants attendaient de partir. La plupart étaient très jeunes, des adolescents.

« Tu es le plus vieux ici, tu feras un bon capitaine. En ce moment, la mer est agitée, vous attendrez ici jusqu’à ce qu’elle soit aussi claire qu’un miroir. »

Pour l’instant, aucun bateau n’était prêt, et il fallait réunir suffisamment de passagers. Un homme en amenait régulièrement. C’était Mounir, surnommé « Al-King », qui était à la fois un agent ­d’Abdelbasit et le propriétaire d’une boulangerie. Il cherchait quelqu’un pour travailler dans sa boutique.

Quand j’avais quitté le Soudan, mon but était de trouver du travail en Libye. Mais après avoir vu la situation, je commençais à penser à partir pour un pays plus sûr. Abdelbasit m’avait dit qu’en tant que capitaine j’aurais droit à un bon prix pour aller en Europe : 4 000 dinars [500 euros] pour Hala et moi. Mais même avec une réduction, je n’avais pas assez d’argent. J’ai dit à Hala que je n’avais pas d’autre choix, et je suis allé à la boulangerie.

Comme Al-Nour, beaucoup de migrants ne rêvent pas de vivre en Europe. C’est la violence subie en Libye, en partie alimentée par les politiques européennes, qui les pousse à reprendre la route.

Tous les employés de la boulangerie étaient soudanais. Les Libyens n’aiment pas les travaux difficiles. J’étais en charge du four. Nous travaillions la nuit, mais il faisait si chaud que nous devions sans cesser essorer nos t-shirts de litres de sueur. Même si tu étais malade, tu devais te lever et travailler. Si tu disais que tu étais fatigué, les Libyens pouvaient te tuer. Je me sentais comme un esclave.

Parfois, je sortais prendre l’air ou fumer une cigarette, mais je restais près de la porte, comme on me l’avait conseillé. Al-King disait : « Si tu vas dans une autre rue, c’est à tes risques et périls. Tu es noir, tu es très visible, tu peux être une proie pour beaucoup de prédateurs ! » Je ne me déplaçais pas à pied. Chaque jour, Al-King m’amenait à la boulangerie en voiture. Chaque jour, j’entendais des histoires de gens tués ou kidnappés.

J’ai parlé à Abdelbasit :

« Je veux aller en Europe !

— Tu fais du bon boulot ici, continue, je t’enverrai en Europe l’année prochaine. Ces jours-ci, la mer est agitée. Sois patient ! »

Al-Nour voudrait traverser, mais l’Europe ne veut pas de lui. Deux ans auparavant, un million de personnes ont débarqué sur le Vieux Continent par les routes, par les mers. Pour stopper cette « crise migratoire », l’Union a dépensé 17 milliards d’euros entre 2015 et 2017.

Au bout de quelques semaines, Abdelbasit est venu me chercher après mon travail à la boulangerie et m’a emmené en mer. J’avais peur.

« Je viens du Darfour, nous n’avons pas la mer !

— Aucun homme n’est né capitaine. Je vais t’apprendre. Concentre-toi, sinon on te jette à l’eau ! »

Il m’a entraîné pendant trois après-midi. Puis il a dit à son second : « Ça devrait suffire. Ce n’est qu’un tas d’esclaves, mettons-les dans le bateau et qu’ils aillent où ils pourront ! »

« Le passeur m’a dit : “C’est toi le capitaine. Tu es responsable des passagers. Il vaut mieux que tu coules plutôt que tu reviennes. Si tu reviens, je te mets une balle dans la tête…” »

Une nuit de juillet 2017, ma femme et moi avons été conduits à un quai et embarqués sur un bateau de pêche en bois. Abdelbasit, le passeur, m’a dit : « Maintenant, c’est toi le capitaine. Tu es responsable de ces passagers. Ne fais pas demi-tour ! Il vaut mieux que tu coules plutôt que tu reviennes, parce que si tu reviens, je te mets une balle dans la tête… » Puis nous sommes allés chercher les autres passagers sur la plage. Ils étaient escortés par des gardes armés de kalach et de bâtons : « Voici la mer, et voici le bateau ! Embarquez immédiatement ! Celui qui fait des histoires aura une balle dans la tête ! » Ils ont dû se mettre en sous-vêtements et entrer dans l’eau jusqu’au cou, puis grimper sur des cordes et des pneus accrochés à la coque. Le bateau semblait ­surchargé. J’ai demandé combien nous étions : « 86 ».

Abdelbasit lui-même est monté à bord, tandis que certains de ses hommes nous escortaient à bord d’un canot plus petit. La lune était très claire. Au bout d’une demi-heure, nous avons vu la silhouette sombre d’un autre bateau sur notre route. Le passeur m’a confié la barre, a sauté sur le petit bateau et est retourné vers le rivage après nous avoir montré la route à suivre : « Si vous êtes arrêtés, dites que vous appartenez à Amou. »

Amou, « l’oncle » en arabe, est l’oncle du passeur, Abdelbasit Dabashi. Son véritable nom est Ahmed Dabashi. Il est alors le principal passeur de migrants, et chef de milice, de la petite ville de Sabratha, haut lieu des départs vers l’Europe. À tout juste 30 ans, il est considéré par les Nations unies comme « le chef d’un réseau de trafic international ».

L’autre bateau s’est approché. C’était une vedette équipée de mitrailleuses. À bord il y avait huit hommes en uniforme. Ils ont heurté notre bateau, qui s’est mis à tanguer, et des vagues ont inondé le pont. Deux des hommes ont sauté à notre bord. Ils ont chargé leurs fusils mitrailleurs et ont tiré sur l’eau et dans l’air pour nous faire peur. Nous avons crié : « Nous appartenons à Amou !

— On se fout d’Amou, nous sommes les garde-côtes ! Nous sommes du gouvernement ! Ne bougez pas, ou on vous jette à l’eau ! »

Retour en Libye.

Paniquée par les « flux » de migrants qui s’élancent des côtes libyennes, l’Union européenne finance des « garde-côtes » libyens. En août 2016 et en février 2017, Bruxelles et Rome ont signé des accords avec le Gouvernement d’accord national, à la tête d’un État fantôme, sans contrôle sur l’essentiel du territoire libyen, mais reconnu par la communauté internationale. Au nom de ces accords, l’Europe échange des renseignements, entraîne des garde-côtes (dont d’anciens miliciens), et leur fournit des bateaux. Dans un rapport des Nations unies sur la Libye que nous lui montrons, Al-Nour reconnaît l’embarcation qui l’a intercepté et ramené en enfer. Son commandant s’appelait Mohamed Koshlaf. Lui aussi sous le coup de sanctions des Nations unies.

Nous avons été conduits à Zawiya, entre Sabratha et Tripoli, dans un immeuble de quatre étages, pas encore terminé, à côté de conteneurs où étaient déjà enfermés des centaines de prisonniers. Ils nous ont dit que si nous payions chacun 2 000 dinars [250 euros], ils nous remettraient à l’eau. Sinon, ils nous transféreraient dans un centre de détention officiel, où les migrants peuvent être emprisonnés pendant des années.

Nous n’avions droit qu’à un verre d’eau par jour, « comme ça, vous ne nous dérangerez pas en demandant à aller aux toilettes », disaient les gardes. Ils nous battaient à coups de crosse, de tuyaux en plastique et de barre de fer. Ils nous torturaient en nous brûlant du plastique sur le corps. Ils suspendaient certains au plafond au bout d’un câble, mains et pieds liés derrière le dos, avant de les frapper. Nous, les Soudanais, connaissons bien cette torture car elle est souvent utilisée par nos services de renseignement. On l’appelle « tayara gamat », « l’avion qui décolle ».

Les frères de Hala ont réussi à envoyer de l’argent. Au bout de deux semaines, vers minuit, les gardes nous ont remis sur notre bateau. Cette fois, nous étions 87. La mer était mauvaise, nous hésitions, mais ils ont crié : « Vous êtes déjà plus morts que vivants, embarquez ! »

Avant le départ, le boss, Mohamed Koshlaf, a appelé un officier des garde-côtes : « J’ai des gens qui partent en mer, va faire une pause ! » Il voulait qu’il ferme les yeux sur notre départ.

Les livraisons européennes de bateaux à la Libye pourraient constituer des violations de l’embargo des Nations unies sur les armes. En 2018, le Conseil de sécurité a ainsi bloqué le transfert d’un bateau par Malte, petite île européenne elle aussi confrontée à un afflux de migrants. Pourtant, en février 2019, la France promet à Tripoli six nouveaux bateaux pneumatiques Sillinger pour intercepter les migrants et « renforcer la capacité militaire de la marine libyenne ». Cette décision est attaquée en justice par huit associations, dont Amnesty International et Médecins sans frontières. En avril 2019, alors que les combats entre factions font rage en Libye, des « garde-côtes » arment les bateaux que les Italiens leur ont livrés. Aux arrestations de migrants, les miliciens préfèrent… la guerre civile.

De nouveau, je conduisais le bateau. C’était fou : la même vedette qui nous avait arrêtés, avec Mohamed Koshlaf comme capitaine et les mêmes hommes en uniforme, nous a escortés pendant trois heures, loin dans les eaux internationales, jusqu’à ce que les lumières de la côte disparaissent. Puis ils ont fait demi-tour en nous montrant la direction : « Tout droit vers l’Italie! » À ce moment-là, des dauphins se sont mis à nager à nos côtés. Nous avons navigué pendant des heures. Les vagues grossissaient, nous perdions espoir, beaucoup hurlaient et pensaient que leur dernière heure était venue. J’ai dit aux autres : « Ne paniquez pas, ne bougez pas, ou le bateau va chavirer. Nous mourrons tous un jour. À présent, que chacun, quelle que soit sa religion, prie son Dieu de le sauver. » J’ai réussi à les calmer. J’aurais préféré mourir en mer plutôt que de revenir en Libye.

En fin d’après-midi, nous avons aperçu un bateau, l’Aquarius. Nous nous sommes mis à chanter, à sauter de joie. Les passagers m’ont soulevé sur leurs épaules, comme on le fait pour un jeune marié dans mon pays, en m’appelant « capitaine ». Je m’étais tellement accroché à la barre que tout mon corps était douloureux. Pendant les trois jours que nous avons passés à bord de l’Aquarius, je suis resté ­couché sans parvenir à dormir, si bien que les docteurs de Médecins sans frontières m’ont donné des somnifères.

En 2016, 181 000 personnes ont traversé la mer de la Libye à l’Italie. En 2017, elles n’étaient plus que 119 000. En 2018, 15 000, et autant arrêtées par les « garde-côtes » libyens. Des chiffres qui, en Europe, sonnent comme un succès. « Nous avons réduit les flux […] par le travail fait avec la Libye », déclare Emmanuel Macron en juin 2018. L’« Aquarius », le navire qui a secouru 30 000 migrants entre février 2016 et décembre 2018, a été immobilisé. « Fermer cette route est la réponse la plus efficace à cette situation, assure le président français, mais aussi la plus humaine. »

Quand nous avons débarqué en Sicile, nous étions encore excités et joyeux. Hala et moi nous sommes tenu la main en nous souriant l’un l’autre jusqu’au centre d’enregistrement. Elle m’a conseillé :

« Penses à ce que tu souhaiterais faire ensuite.

— Je ne crois pas que je veuille rester ici en Italie.

— J’ai entendu dire de bonnes choses de la France.

— Et toi qu’aimerais-tu faire ?

— Puisque Dieu nous a laissés en vie, tout ce que j’aimerais c’est avoir des enfants qui grandissent auprès de moi, qui reçoivent une éducation, qui profitent des bonnes choses de la vie et que cela efface les souffrances que nous avons traversées au Soudan et en Libye. »

Hala savait qu’elle était enceinte.

Al-Nour se cache les yeux avec un mouchoir en papier.

Trois jours après notre arrivée en Sicile, elle est tombée malade et a été emmenée à l’hôpital. Trois jours plus tard encore, on m’a annoncé sa mort. Peut-être à cause des violences et de la torture en Libye. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé quand nous avons été emprisonnés à Oum el-Araneb. Nous avons été immédiatement séparés et elle a été enfermée dans une prison avec 150 femmes. Les jeudis soir, les gardes se saoulaient, choisissaient les femmes qu’ils voulaient et faisaient cela devant tout le monde. Je ne peux pas compter le nombre de fois où j’ai vu des femmes se faire violer sous mes yeux. Parfois ils ouvraient le hangar dans lequel nous nous trouvions et faisaient ça devant nous, en nous disant : « Regardez, c’est la télé ! » Une nuit, ils sont venus et nous ont dit : « Aujourd’hui, nous allons tourner un film porno, on a besoin de volontaires pour faire ça avec cette fille. » C’était une Somalie, elle était assise sur un tapis, nue, elle pleurait. Un Soudanais, très effrayé, a levé la main. Il pensait que ça l’aiderait à être libéré. Mais les gardes l’ont tabassé avec un tuyau en plastique, en disant qu’on verrait si après il aurait encore autant d’énergie. Puis ils ont choisi un très vieil homme et l’ont forcé à se coucher sur la fille mais il était terrifié, il tremblait et ne pouvait rien faire. Et ils filmaient avec leur téléphone. Je n’avais jamais rien vu d’aussi choquant.

« Je ne sais pas si ma femme a été violée. Chaque fois que je parvenais à la voir, elle pleurait, mais ne pouvait me dire pourquoi. C’était une femme très forte, elle m’apaisait, me conseillait. Elle haïssait la guerre, parce que les victimes, disait-elle, sont toujours les innocents, les vieillards, les femmes et les enfants. Elle s’appelait Hala Idris, elle avait 31 ans. Elle est morte le 31 juillet 2017. »

Je ne sais pas si ma femme a été violée. Chaque fois que je parvenais à la voir, elle pleurait, mais elle ne pouvait me dire pourquoi. Je n’aurais jamais toléré qu’elle soit agressée sous mes yeux, même si cela avait dû me coûter la vie. C’était une femme très forte, elle m’apaisait, me conseillait. Elle haïssait la guerre, parce que les victimes, disait-elle, sont toujours les innocents, les vieillards, les femmes et les enfants. Elle s’appelait Hala Idris, elle avait 31 ans. Elle est morte le 31 juillet 2017.

La plupart des migrants ne veulent pas rester en Italie. Mais à leur débarquement, on prend leurs empreintes digitales. Et selon un règlement connu comme « l’accord de Dublin », les demandes d’asile doivent être faites dans le premier pays d’entrée dans l’Union européenne. Ironiquement, on appelle ce principe le « one stop, one shop ». Certains tentent de brûler le bout de leurs doigts avec des produits chimiques pour effacer leurs empreintes. Al-Nour ne l’a pas fait. Il a gagné la France illégalement. Mais comme tous ceux qui ont « laissé leurs mains » en Italie, il est considéré comme « dubliné ». Quand nous le rencontrons pour la première fois, il est sur le point d’être expulsé. Le 7 juin 2018, on l’oblige à prendre un avion de Paris vers Milan.

Je ne voulais pas retourner en Italie. À mon arrivée à Milan, les Italiens m’ont fait des papiers et m’ont laissé à la rue sans explication : « Dehors ! » J’ai passé deux nuits à la gare, puis j’ai pris un train jusqu’à Vintimille. J’ai marché jusqu’à Cannes, en France, à travers la montagne. Cela m’a pris deux autres nuits. Dans la journée, je me cachais des patrouilles de police et des hélicoptères. J’ai suivi le même chemin que j’avais pris un an auparavant. J’étais confiant : au Soudan, j’avais l’habitude de longues marches où je souffrais de la faim et de la soif.

Quelques jours après avoir été expulsé, Al-Nour est de retour à Paris. De nouveau, la préfecture lui remet un document selon lequel il reste « dubliné ». Le 3 janvier 2019, il est convoqué une fois de plus.

Pendant que la dame me faisait attendre, j’avais un mauvais pressentiment : on allait encore me renvoyer en Italie. Alors, j’allais déchirer le papier devant elle et partir. Elle est revenue et m’a simplement demandé : « Vous avez deux photos ? Dublin, c’est fini ! » J’étais « dédubliné ». Ça arrive parfois, quand on attend assez longtemps et qu’on arrive à échapper à l’expulsion. On m’autorisait à demander l’asile en France. Je ne savais pas quoi faire, je ne pouvais plus bouger. J’aurais aimé que Hala soit avec moi, partager ce moment avec elle. Mes rêves étaient morts, ils ont commencé à revivre. On m’a donné une nouvelle vie. Ce papier a ranimé mes espoirs. Depuis ce jour, j’ai arrêté de fumer !

Nous avons fini de remplir le dossier ­d’Al-Nour pour l’Ofpra. Des heures de discussion, des dizaines de pages de notes, pour résumer une vie. Jaffar lui a souhaité, mi-sérieux, mi-rigolard, de ne pas tomber sur les officiers de protection que les réfugiés soudanais surnommaient « Dragon » et « Génocide ». Longtemps logé en banlieue parisienne, Al-Nour a été transféré dans un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile de l’Aisne. C’est là qu’il a appris qu’il avait obtenu son statut de réfugié. 

En juin, son témoignage est inclus dans une plainte pour crime contre l’humanité auprès de la Cour pénale internationale. Les avocats accusent l’Union européenne et ses États membres d’avoir, « pour bloquer les flux migratoires à n’importe quel prix […], orchestré une politique de transfert forcé dans des centres de détention semblables à des camps de concentration, où des crimes atroces sont commis ».

 

Article paru dans le numéro 48 de XXI.

« Une béquille chimique dans un environnement toxique »

Infirmières, ouvriers du bâtiment, avocats, pompiers… Pour bien faire leur boulot, ils se dopent. Le chercheur Renaud Crespin décrypte ce revers de nos vies professionnelles.

Propos recueillis par Estelle Maussion

Illustration : Séverin Millet

Qu’entendez-vous par « dopage » dans le monde du travail ?

Je travaille sur cette question depuis une dizaine d’années. Récemment, j’ai codirigé un ouvrage avec une vingtaine d’universitaires internationaux, sociologues comme moi, mais aussi ergonomes, addictologues, psychiatres ou syndicaliste. Nous n’avons volontairement pas fait de distinction entre les substances légales (café, cigarette, alcool, médicaments) et illégales (cannabis, cocaïne et autres) pour éviter tout jugement moral. L’important était de comprendre comment et pourquoi certains utilisent ces produits pour réussir à travailler. Si les cas d’addiction restent rares, il y a un halo de consommations plus ou moins importantes qui interviennent en entreprise, mais aussi avant ou après le travail, notamment pour assurer une meilleure productivité. 

Y a-t-il un profil type du travailleur dopé ?

Non. Cela concerne tous les secteurs, toutes les classes sociales et tous les niveaux hiérarchiques. On pense toujours aux cols blancs de La Défense. Certains (banquiers, avocats, traders) consomment en effet des substances dopantes. Mais j’ai aussi rencontré des infirmières, des CRS, des pompiers, des médecins, des journalistes, des ouvriers du ­bâtiment ou de piste travaillant dans les aéroports.

Pourquoi prennent-ils des produits ?

Pour tenir : l’orthodontiste, qui souffre d’arthrose après trente ans de carrière, avale des antidouleurs pour pouvoir soigner ses patients ; l’ouvrier du BTP fume un joint avant de peindre vingt-cinq radiateurs, tâche au combien répétitive ; l’avocat ou le consultant enchaîne cafés, clopes et parfois cocaïne lorsqu’il a un délai serré à ­honorer. D’autres se donnent du courage avant d’embaucher ou ont besoin d’aide après leur journée pour décompresser et s’endormir. On consomme aussi pour s’intégrer ou casser l’ennui. Les produits sont nocifs mais constituent aussi une ressource pour le travailleur, une béquille, chimique, pour faire son travail dans un environnement parfois toxique. Ils sont à la fois remède et poison.

À vous entendre, ces personnes n’ont pas le choix.

C’est un choix contraint. Cette jeune femme de 27 ans, par exemple, chargée de production dans l’audiovisuel. Elle doit envoyer chaque soir un ­programme réalisé dans la journée : elle commence à 10 heures, reçoit les images dans l’après-midi, écrit et monte son sujet dans la soirée, avant de rentrer chez elle vers 2 heures du matin. Et ­recommence le lendemain. Café toute la journée, souvent un verre à midi avec les équipes, rail de coke dans la soirée pour finir à temps puis médicaments pour trouver le sommeil. Elle a fait cela huit mois avant d’arrêter. Sur le moment, elle ne pouvait pas faire autrement, il s’agissait d’assurer et de faire ses preuves sur un poste à responsabilité. Même chose pour des infirmières sous médicaments lors d’une restructuration. Ou pour cette policière qui a plongé dans l’alcool pour composer avec une hiérarchie de plus en plus déconnectée du terrain, le manque de moyens et des horaires de ­travail invivables.

« La toile de fond des usages de ces substances, ce sont les conditions de travail. »

La faute à qui ?

Aux conditions de travail. La toile de fond de ces usages, ce sont les horaires décalés ou à rallonge, les tâches répétitives, l’isolement, la logique de rendement poussée à l’extrême ou la succession d’objectifs de court terme. Face à la réalité du dopage en entreprise, on est dans le déni (la ­consommation n’existe pas car interdite) ou dans la ­culpabilisation de l’individu, considéré comme déviant (l’entreprise doit s’en séparer).

Le dépistage est-il la solution ?

Il s’est beaucoup développé en France depuis dix ans, sous l’influence des États-Unis où il est quasi systématique à l’embauche, régulier ensuite. Un arrêt du Conseil d’État de 2016 établit qu’il peut être réalisé par un supérieur et plus uniquement par la médecine du travail. Les entreprises, soumises à une obligation de résultat en termes de prévention des risques, vont être tentées de le généraliser : le nombre de dépistages réalisés est un indicateur facile à présenter et à faire croître… même si le dépistage masque plus qu’il ne résout le problème.

C’est-à-dire ?

C’est un jeu de dupes. D’une part, il incite les salariés à ­adopter des stratégies de contournement, déplaçant le problème sans le résoudre. D’autre part, il individualise le problème et le cantonne au plan moral, niant le lien évident entre travail et prise de substances. Tant qu’on n’admettra pas que le souci peut venir de l’organisation du travail, on ne pourra pas véritablement agir de façon efficace et faire de la prévention.

Est-ce que l’on se dope plus que par le passé ?

La consommation d’alcool a baissé en France. Dans le même temps, l’offre de produits s’est diversifiée et leur consommation s’est diffusée. ­Étonnamment, on observe en parallèle, venue des États-Unis, une recherche de performance qui passe par la quête du « bien-être » au travail, par la promotion d’une « vie saine » des salariés, notamment dans des secteurs, comme la publicité, qui ont connu des années d’excès par le passé. 

Chargé de recherche à Sciences-Po, Renaud Crespin a codirigé, avec Dominique Lhuilier et Gladys Lutz, « Se doper pour travailler » (Éd. Érès, 2017).

Publié dans le numéro 48 de XXI

Uranium Country

Deuxième producteur mondial d’uranium, le Canada a pillé les peuples autochtones pour creuser des mines. Bienvenue en Saskatchewan, la province où règne le géant atomique Cameco.

Par Alissa Descotes-Toyosaki
Saskatchewan
Illustrations : Laura Ancona

Saskatoon sommeille le long de la rivière. Sur la rive est, de grands espaces verts et de belles églises en brique rouge ; à l’ouest, le quartier des affaires qui jouxte les réserves aborigènes. Leur surnom de « ghetto » rappelle que la ville provinciale détient le quatrième taux de criminalité le plus élevé au Canada. Tout près, dans un carré industriel, se cache la firme qui fournit près d’un sixième de l’uranium mondial. Un géant minier exploitant de gisements au Canada, au Kazakhstan et aux États-Unis, propriétaire d’usines d’enrichissement et de recyclage. On l’appelle Cameco, pour Canadian Mining and Energy Corporation.
La taille de son siège est inversement proportionnelle à son empire : un petit bâtiment marron simple, vieillot, discret. Dans le hall, la sculpture d’un pionnier de l’uranium armé d’un pic. Une chargée de communication rousse en tailleur déboule et balaie les questions d’un geste. « Tout est sur notre site internet ! dit-elle dans un sourire confiant. Notre compagnie remplit chaque année ses quotas pour le meilleur employé, la meilleure sécurité, le meilleur environnement de travail et le meilleur développement durable.
Nos mines sont récompensées tous les ans pour leur bonne gestion par la Commission canadienne de sûreté nucléaire. »
Elle s’éclipse et revient en tendant le rapport annuel qui, sur sa couverture bleu ciel, résume en un mot les performances exceptionnelles de Cameco : « CLEAN » – à l’image de la communication politique du Canada, pays autoproclamé écolo, tourné vers les énergies « propres ». Elle remet aussi une pile d’Opportunity North, un magazine spécialisé dans le secteur uranifère, distribué gratuitement dans les communes du nord de la Saskatchewan.
Dans Opportunity North, on tombe sur des statistiques du ministère de l’Énergie et des ­Ressources vantant une « extraction sans danger », des articles sur les nouveaux gisements, des offres d’emploi, des témoignages d’employés aborigènes arborant casque et uniforme de Cameco qui encouragent les futurs lauréats. « Nous sommes le premier employeur dans le nord de la Saskatchewan. Nous proposons aussi des bourses et des stages aux peuples premiers », dit fièrement la chargée de communication en nous regardant parcourir les petites annonces. Au mur, un Amérindien coiffé de nattes et de plumes pose sous un ciel irradié. En haut de l’affiche, le slogan de Cameco : « ­Travaillons ensemble avec les peuples premiers. » Elle nous congédie avec une liste de personnes « fiables » à contacter. « Faites attention aux activistes antidéveloppement : vous allez rencontrer des gens qui vont mentir sur nos activités, c’est inévitable ! » ­Bienvenue à « Uranium Country », le pays de l’uranium.

« Un dragon qui sème la mort et la désolation par le feu »

La nuit tombe sur la toundra, dans un entrelacs de bleus et de verts. À une soixantaine de kilomètres des mines, dans une cabane de trappeurs, Marius Paul allume un brasier pour préparer sa spécialité, une soupe d’élan, avec des patates. Il est l’archétype de l’aborigène, « le peuple premier » mis en avant par Cameco. Il porte un jean, une chemise à larges carreaux, des cheveux longs couleur de jais, et refuse de donner son âge : « L’âge est un truc de Blanc. Je suis un “b’eh ne’theh”, un ancien », dit-il en langue dene en clignant ses yeux malicieux. Il est la mémoire et la voix de son peuple indien, les Dene, 28 000 âmes ayant pour terre une région paradisiaque aux 100 000 lacs, réservoir d’eau douce, qui, pour leur malheur, est aussi un grenier du minerai le plus radioactif de la planète, cachant sous son sol une réserve de 480 000 tonnes d’uranium, de quoi nourrir les réacteurs du monde entier.
Marius se souvient de cette époque où les Dene goûtaient encore à la liberté. « Petit, je parcourais avec mes parents la toundra à traîneau de chiens et à canoë. J’accompagnais mon père poser les trappes ou chasser l’élan. Ma mère fabriquait toutes sortes de bijoux et de vêtements avec les os et les peaux. Je me rappelle la beauté de la nature vierge. À part nous trois, il n’y avait personne à des centaines de kilomètres à la ronde. Pourtant je ne m’y sentais jamais seul. » Il s’interrompt pour mélanger les légumes à la viande. Une odeur de gibier envahit la cabane.
Le temps retient son souffle. « La terre nous fournissait tout ce dont nous avions besoin. Mais ensuite, les Blancs nous ont chassés de nos forêts, ils ont installé des églises et des écoles. Ils nous ont dit que pour nous développer il fallait signer des traités avec eux car nos terres renfermaient des métaux précieux qui nous rendraient riches. Ils ont voulu les fourrures, les peaux, puis le bois, l’or et enfin ­l’uranium. Ici, on l’appelle le “black rock”. »

La vision du chaman

Au loin, le cri d’un hibou perce le silence de la toundra. Marius tend l’oreille comme pour en déchiffrer le message. « Le “black rock” est un péché originel, une roche sacrée qui nourrit la terre mais libère un démon si on la déterre. Un dragon qui sème la mort et la désolation par le feu. » En 1930, l’explorateur Gilbert Labine découvre un gisement autour du Great Bear Lake. Fondée en 1927, sa société spécialisée dans l’extraction de l’or, Eldorado Mining Nuclear, l’ancêtre de Cameco, exploite la mine de Port Radium. Le Canada exporte d’abord du radium dans le monde entier, utilisé pour les radiothérapies mais aussi dans les cosmétiques et même les sodas. Puis la Seconde Guerre mondiale éclate et brusquement le monde a besoin d’armes de destruction massives.

Les Dene ont pour terre une région paradisiaque aux 100 000 lacs. Un réservoir d’eau douce qui, pour leur malheur, cache sous son sol une réserve de 480 000 tonnes d’uranium.

Le visage sombre, les yeux perçants, Marius raconte une légende transmise de génération en génération : « Il y a longtemps, un sorcier dene campait avec des chasseurs sur les rives gelées du Great Bear Lake, près d’un endroit connu pour être hanté. Il était tard et les hommes avaient préféré s’arrêter malgré le danger. Dans la nuit, le sorcier hurla de terreur et raconta sa vision aux chasseurs : des gens à la peau pâle creusaient en faisant beaucoup de bruit. Les roches qu’ils extrayaient ressemblaient à un tronc d’arbre. Ils le mirent sur un grand oiseau, qui vola jusqu’au bout de la terre et le laissa tomber. Tout prit feu et les gens moururent dans d’atroces souffrances. Ils ressemblaient à des Indiens. » Le chaman avait vu Hiroshima.
À partir de 1943, la mine de Port Radium approvisionne le premier programme atomique de ­l’histoire. Les « peuples premiers » sont embauchés pour extraire la roche. « Personne ne nous a dit à quoi l’uranium allait servir. Je pense que même les ingénieurs l’ignoraient. C’était classé secret-défense. » Et bientôt, la prophétie du chaman se réalisa. Ce n’est que plus tard, bien plus tard, que les Amérindiens du Canada apprirent que le feu de la roche noire avait causé la mort de 200 000 civils à l’autre bout de la terre. « En 1998, une délégation dene s’est rendue à Hiroshima et Nagasaki. Tant que nous n’avions pas accompli ce pèlerinage et demandé pardon, nous ne pouvions pas trouver la paix. Pour nous, la terre est sacrée. Tout ce qui en sort est de notre responsabilité. »
C’est aussi bien plus tard, quand plusieurs générations avaient déjà travaillé dans les mines, que les Dene comprirent que les 900 000 tonnes de déchets de Port Radium accumulées au bord du lac avaient tout pollué. Et ils commencèrent à compter les morts. Plus de trente hommes dans le seul village de Déline. Ils le rebaptisèrent le « ­village des veuves ». Mais qui s’en souciait ?
Marius se tait. Nous mangeons notre soupe d’élan en silence. À l’aube, il tape son tambour sacré près du lac, pour conjurer les mauvaises vibrations à l’approche des mines. Et nous ­prenons la route. Une longue ligne goudronnée déserte ­cernée de sapins à l’infini. Au bout, à 620 kilomètres de Saskatoon, l’eldorado minier de ­Cameco. Marius reprend : « Le gouvernement canadien n’a jamais réalisé d’études d’impacts sur la santé à Déline ni ­ailleurs. Depuis le début, les agences de réglementation sont là pour servir les intérêts de cette ­industrie. »

« Les Blancs nous ont chassés de nos forêts, ils ont installé des églises et des écoles. Ils ont voulu les fourrures, les peaux, puis le bois, l’or et enfin le “black rock”, l’uranium. »

« Tuer l’Indien dans l’enfant »

Après Port Radium, ce ne sont que des mines à perte de vue de la Saskatchewan jusqu’à ­l’Ontario. La course à la bombe. Dépossédés de leurs terres, les Dene sont sédentarisés dans des réserves, ­appelées « villages nordiques », des ­rangées de ­maisons identiques avec un carré de jardin. On leur donne un statut d’Indien, des ­allocations, mais pas de droit foncier. On exploite donc l’uranium sans l’accord des communautés autochtones. « Le peuple ojibway dans l’Ontario a subi le même sort que nous. ­L’industrie minière se retranchait derrière la loi sur les Indiens, un traité de 1876 qui stipule que les titres sur les terres traditionnelles sont cédés pour le “bien public” ! » Marius émet un ricanement amer. « Aux États-Unis, le ­gouvernement a utilisé la solution militaire pour anéantir les peuples premiers. Au Canada, il se sert de la législation pour avoir le droit légal de nous annihiler ! »
Dans les années 1960, date à laquelle les Indiens du Canada sont autorisés à voter aux élections fédérales, Marius est envoyé dans un pensionnat autochtone tenu par des nonnes françaises. « Elles m’appelaient “maudit sauvage”. » Il le prononce en français, ainsi que d’autres insultes. « On nous interdisait de parler notre langue, il fallait “tuer l’Indien dans l’enfant”. » 150 000 gosses sont envoyés de force dans ces établissements catholiques – près de 130 au Canada – entre 1874 et 1996. Les procès pour sévices corporels et abus sexuels ne s’ouvrent qu’à partir de 2015.
Marius est devenu enseignant comme sa femme pour développer une pédagogie « autochtone » et revaloriser les traditions des Dene. Jusqu’en 2013, le couple animait une petite classe grâce aux fonds pour l’éducation de Beauval, pour raconter une autre histoire, empêcher que les enfants deviennent « de la ­chair à uranium ». Car dans les grosses écoles, Cameco a posé son logo sur les livres scolaires. Et très tôt, les gamins passent des tests d’aptitude. On leur dit : « Tu as le profil parfait pour travailler dans les mines ! » Selon le ­ministère du Travail, « des ­milliers de jeunes autochtones sont attendus dans les mines pour pallier la ­pénurie de ­main-d’œuvre ». Quand il était étudiant à l’université de la ­Saskatchewan, Marius a ­rencontré sa femme, ­Candyce, sa plus fidèle alliée dans le combat contre l’uranium. « À l’époque, on ne connaissait rien aux mines mais j’ai vu cette femme en rêve avant notre rencontre. Une vraie guerrière ! » Énergique et excellente oratrice, Candyce est devenue la porte-parole du Comité pour les générations futures, une association pour la défense des droits autochtones. Et le cauchemar de Cameco : elle est la voix opposante dans toutes les réunions auxquelles participe le lobby nucléaire. Dans la réserve de Beauval, près de la ville de Pinehouse, où nous l’avions rencontrée autour d’une tarte à la myrtille, cette mère de famille parlait sans emphase : « Je ne suis pas une activiste, je ne fais que protéger nos enfants. Car une fois que la terre est prise pour l’uranium, ce sont eux qui paieront. Cette industrie concerne les 7 000 générations à venir. »

Une « colonisation industrielle »

Nous atteignons les terres de trappe des Dene, qui sont aussi le « couloir de l’uranium » : une saignée de 200 kilomètres à travers la toundra où Cameco exploite quatre mines, souterraines et à ciel ouvert. Marius n’a aucune autorisation de la Cameco mais possède un matricule foncier qui lui accorde – après une ratification de la loi sur les Indiens dans les années 1970 – le droit de chasser, pêcher et, ironise-t‑il, de « ramasser des baies… contaminées » sur ces terres ancestrales. Une barrière avec un petit poste de sécurité marque l’entrée de Key Lake. Il salue une Canadienne blonde bien en chair, remplit un ­formulaire, puis engage son van sur une piste en latérite, le long des blocs verts de la plus grande usine de concentration d’uranium au monde : une fois extrait, le minerai est broyé et concentré sous forme de poudre de couleur vert-noir, le yellowcake, ou U308. « Il part alimenter les centrales du monde entier. À un moment, nous avons cru que nous serions tranquilles, parce que tous les États signaient des accords de non-prolifération nucléaire. Mais les Blancs ont foncé vers une autre utopie : le nucléaire civil. »

Les terres de trappe des Dene sont aussi le « couloir de l’uranium » : une saignée de 200 kilomètres à travers la toundra où Cameco exploite quatre mines. Marius a le droit de chasser, pêcher et « ramasser des baies contaminées » sur ces terres ancestrales.

Marius raconte la suite, il l’appelle la « colonisation industrielle ». À partir des années 1980, le ­Canada implante vingt-cinq réacteurs Candu sur son sol, une génération de réacteurs à uranium naturel, c’est-à-dire non enrichi. Le pays exporte cette nouvelle technologie partout, et l’uranium qui va avec, jusqu’à devenir le premier producteur au monde de ce minerai. « Quand les agents de Cameco sont arrivés dans notre communauté dans les années 1980, ils nous ont dit : “Préparez-vous pour un boom économique !” Ils nous ont demandé de faire une “liste de vœux”. Les gens étaient pauvres, sans emploi et affaiblis par la vie dans les réserves. ­Cameco a dit que l’uranium était la solution à leurs problèmes. Ils ont arrosé les collectivités en dons, financé des stades de hockey, les programmes ­scolaires, des églises. Puis ils ont développé un réseau d’entreprises dirigées par les autochtones. Les offres d’emploi et les bourses ont commencé à pleuvoir. Mais si une personne voulait ouvrir un commerce en dehors du secteur uranifère, on lui disait que ce n’était pas possible ! Il fallait ­passer par Cameco ! »
La piste en latérite s’enfonce dans la forêt en direction de McArthur River, la plus grosse mine d’uranium au monde, ouverte en 1999 et détenue à 30 % par Areva Resources Canada et à 70 % par Cameco. Elle apparaît en pièces détachées : d’abord le bâtiment vert des ouvriers, puis, quelques kilomètres plus loin, la cheminée du puits et enfin les montagnes de terrils – plusieurs tas de déchets compacts disséminés sur le site. Marius n’aime pas venir ici. La roche atteint des degrés de pureté sidérants, avec une teneur moyenne de 21 % d’uranium naturel, soit cent fois la moyenne des autres mines exploitées aujourd’hui. À 600 mètres sous terre, Cameco a construit un mur de glace pour isoler le gisement des nappes d’eau souterraines. La firme a aussi développé une méthode d’exploitation spécifique pour éviter tout contact direct entre le minerai et les mineurs : un système de wagonnets télécommandés qui récupèrent l’uranium dans une galerie creusée sous le gisement. ­Récompensé régulièrement pour sa ­sécurité ­exemplaire le site extrait de quoi alimenter chaque année 34 réacteurs Candu. « Les travailleurs des mines d’uranium modernes reçoivent en moyenne moins de rayonnement que les pilotes de ligne affectés aux vols internationaux », fanfaronne le site de ­l’Association nucléaire canadienne (CNA) qui représente l’industrie nucléaire. 51 % des 891 employés de McArthur River sont des résidents aborigènes de la Saskatchewan. ­Acheminés en navette aérienne par Cameco, ils travaillent quarante heures par semaine par roulement de sept jours.

Un taux de cancer affolant

Marius, lui, doit encore parcourir plus de 200 kilomètres pour revenir chez lui, et sa jauge à essence frise le zéro. Il se résigne à entrer dans la base vie pour demander à un responsable de le dépanner. Son front plissé marque son mécontentement à l’idée de parler à « ces gens-là ». L’entrée ressemble à un hall d’hôtel avec ses fauteuils immenses et son écran géant plasma. Les ouvriers vont et viennent dans les couloirs, il y a des dortoirs, des machines à laver, des salles de sport. Au bout, une immense cantine. Le buffet gargantuesque fait le tour de la salle. Des tablées de salades, de viandes, de poissons, de sandwichs, de gâteaux et de glaces s’offrent à volonté toute la journée. Un agent nous propose « d’en profiter » avant de nous guider vers une pompe et de nous faire gratuitement le plein. Marius est furieux. « Ils veulent nous acheter, beugle-t-il en redémarrant sa voiture. Cameco, bande d’assassins ! Espèces de salauds ! »
Après le checkpoint de Key Lake, il arrête le van et s’assoit seul en silence dans la forêt. À côté de lui, un panneau est masqué par la végétation : il porte l’inscription « English River First Nation, terre ancestrale ». Le vieux sage soupire : « Les mines sont directement établies sur les parcours de pâturages des caribous. Beaucoup de Dene en chassent car ils n’ont pas les moyens d’acheter de la viande au ­supermarché. Mais il faudrait l’analyser, cette viande… »

Marius n’aime pas venir ici. La roche atteint des degrés de pureté sidérants, avec une teneur moyenne de 21 % d’uranium naturel, cent fois la moyenne des autres mines exploitées.

En 1984, un an après son ouverture, Key Lake a déversé de l’eau contaminée dans la nature. En 2018, une fuite de 50 000 litres d’eau radio­active a ­ruisselé dans les lacs environnants. Pour la ­Commission de sûreté nucléaire, seul organisme à effectuer des études, ces incidents ne présentent pas d’incidence majeure : pour eux, ces terres sont inhabitées. Pourtant, dans la réserve de Beauval, où habitent Marius et sa femme Candyce, les taux de cancer sont en augmentation : « 100 sur une population de 700, c’est 1 personne sur 15. Et nos conditions socio-économiques sont bien meilleures que par le passé. Alors pourquoi les gens meurent de plus en plus tôt ? » Candyce réclame depuis 2013 que l’impact des mines d’uranium sur les communautés autochtones soit analysé. Les autorités lui ont répondu qu’ils effectuaient « une étude de santé mentale sur les populations ». Elles ajoutent que les problèmes de santé étaient liés « à des conditions socio-économiques qui causaient des suicides, ­l’alcoolisme et les cancers ». L’étude est financée par Cameco.

« Qui sait ce qui se cache dans ces profondeurs ? »

La firme est partout. Et le gouvernement n’hésite pas à laisser les cabanes de trappeurs dene partir en fumée dans le cadre du « let it burn », la politique du « laisser brûler ». En cas d’incendie, les pompiers ont reçu l’ordre de ne pas intervenir tant qu’il ne menace pas les agglomérations. Les feux de forêt sont « régénérants », selon les officiels. Le but non avoué est de pousser les Indiens les plus démunis à s’installer dans les villes… et à travailler dans le nucléaire. Au nord du bassin de l’Athabasca, Steve Powder arpente seul la toundra, armé de son spectromètre et pestant. « Les feux ont fait fuir tous les animaux, des milliers d’élans et de caribous ont tout simplement disparu du paysage. » Ancien mineur, ce Dene de 62 ans est devenu dealer international d’uranium. Il a le nez pour le minerai comme d’autres l’ont pour le grand cru : il en connaît l’odeur, peut en détecter la qualité rien qu’en regardant la couleur de la roche. « Tout ce qui dépasse 20 coups/seconde est radioactif », explique-t-il. L’alarme du spectromètre hurle sur la lande. On est à 1 500 coups/seconde. « Des gisements pareils sont exploitables pendant cent ans. » Cet ­aventurier aux allures d’Indiana Jones achète des parcelles à haute teneur en uranium et les revend sur Internet à des compagnies de prospection dans le monde entier. Son statut de « prospecteur » lui confère ce droit. Car au Canada, la loi foncière n’a pas changé depuis la ruée vers l’or : elle est toujours du côté des exploitants, et non des exploités. Steve fait partie de ces rares Dene qui ont réussi à forcer le destin.

Uranium City a été construite avec des matériaux radioactifs. La ville approvisionnait le programme d’armement nucléaire des États-Unis pendant la Guerre froide.

« La loi du “free mining” autorise l’exploration mais aussi l’exploitation des gisements. Il suffit que mes clients viennent sur place et signent un marché avec moi. » Son dernier deal lui a rapporté 80 000 dollars avec des Japonais. Malgré une baisse de 70 % du cours mondial de l’uranium depuis l’accident de Fukushima, cinquante nouveaux réacteurs sont en construction dans le monde en 2018. « Le business marche bien. Mais il y a une chose que je ne supporte pas, dit le dealer en contemplant les eaux bleues du lac Athabasca, c’est de savoir que notre uranium sert encore à faire des bombes. »
Car Steve habite à Uranium City, le fleuron de l’industrie uranifère d’Eldorado Mining (l’ancien nom de Cameco), qui approvisionnait le programme d’armement nucléaire des États-Unis pendant la Guerre froide. La ville a été entièrement construite avec des matériaux radioactifs, jusqu’à l’école qui porte le nom du réacteur Candu, la perle technologique qui a propulsé le Canada à la tête de la production mondiale d’uranium. À l’époque, Uranium City comptait 5 000 habitants. Depuis que ses 33 mines ont fermé dans les années 1970, elle est devenue une ville fantôme, avec sa poste et ses dernières baraques en bois peuplées par moins de 60 Blancs et Indiens.
Le Canada, lui, n’a jamais cessé de fournir de l’uranium pour la guerre. Une étude du chercheur Jim Harding démontre que le pays a fourni le ­Pentagone pour les quelque 500 000 tonnes d’armes à uranium appauvri fabriquées depuis la guerre du Golfe. Considéré comme faiblement radioactif, l’uranium appauvri ne fait pas l’objet d’une interdiction du traité de non-­prolifération. « Il n’y a pas de haut degré ou de bas degré quand il s’agit de la ­dangerosité de ­l’uranium ! », s’emporte Steve en montrant les ferrailles contaminées de la mine de Gunnar le long du lac Athabasca. Il y vient tous les jours pêcher truites et ombres arctiques mais ne se fait pas d’illusions. « Qui sait ce qui se cache dans ces profondeurs ? », murmure-t-il. Les rumeurs parlent de poissons mutants, sans yeux ni tête. Steve pense que les radiations finiront bien par avoir sa peau.
Seul espoir dans ce paysage désolé, son fils Regan rêve d’un avenir sans atome. À 26 ans, il a suivi une formation dans une mine souterraine de Cameco. « J’ai arrêté à cause du stress du travail sous terre, mais surtout car mon esprit n’était pas en accord : je ne veux pas contribuer à tuer des gens. » Passionné par l’espace et le chamanisme, il est au chômage : à part l’uranium, les perspectives dans la région sont nulles. Il fait visiter le centre-ville d’Uranium City, qui se reconstruit peu à peu avec l’arrivée d’ouvriers sur les chantiers de décontamination. Car la ville est entourée de millions de tonnes de résidus radioactifs. La durée de vie de ces terrils est de quatre milliards d’années et demie, l’âge de la terre. « L’homme n’a pas la technologie pour gérer ces déchets, moi je veux bosser dans une énergie recyclable. » Depuis 2010, Cameco est tenu, pour le compte de la société d’État canadienne Eldor, de « surveiller et d’entretenir les lieux ». Des habitants affirment que certains déchets sont juste enfouis sous le sol.

La ville est entourée de millions de tonnes de résidus radioactifs. La durée de vie de ces terrils est de quatre milliards d’années et demie. L’âge de la terre.

« Poussière, tu retourneras à la poussière »

« Personne n’est dupe, dit Regan en passant devant un sol jonché de roches éclatées par les tirs de dynamite. Mais 70 % des gens ici sont maintenant embauchés dans la décontamination et ne veulent pas de problème. » Partout autour d’Uranium City, le compteur sonne en moyenne à 2 microsieverts par heure, soit dix fois plus que la radioactivité naturelle. Les ruines qui jalonnent la zone ont des allures de prophétie : « Poussière, tu retourneras à la poussière », murmure Regan.
En 2018, le Canada avait amassé 2,4 milliards de grappes de combustible nucléaire irradié issus des réacteurs Candu. Leur teneur en tritium en fait les déchets les plus dangereux pour l’écosystème. L’extraction d’uranium, elle, a laissé 218 millions de tonnes de terrils. À la stupeur des habitants, la Société de gestion des déchets nucléaires est arrivée près de la réserve d’Indiens de Beauval en 2010 et a signé avec les leaders locaux pour enfouir ces déchets. Marius et Candyce ont entamé une ­campagne « No nuclear waste » (« Non aux déchets nucléaires ») en 2013 à travers toute la province. Le projet d’enfouissement a été abandonné grâce à une pétition ayant récolté 20 000 signatures. Mais le lendemain, le couple s’est retrouvé sans emploi. Les fonds pour leur école avaient été ­coupés.

Publié dans le numéro 48 de XXI

 

Retour en Crimée

Du jour au lendemain, après l’annexion de la presqu’île par la Russie, Dilara n’a plus donné de nouvelles. C’était une amie. Il fallait la retrouver. Le long de la route, d’immenses affiches célébraient le premier anniversaire du « printemps criméen » : « Notre choix, notre victoire. »

Par Hedwige Jeanmart

Illustrations : Sébastien Mourrain

Bakhtchissaraï – Sébastopol – Simferopol

 

Tu peux me rendre service ? Tu pourrais rester ici quelques heures sans quitter la maison ? Tu t’installes dans la cour et tu fais des allées et venues, qu’on voie qu’il y a quelqu’un, que la maison n’est pas vide… On ne sait jamais. » Dilara venait d’entrer en trombe dans ma chambre : un coup de fil inattendu, elle devait filer à la rencontre d’une délégation turque de passage à Bakhtchissaraï. Ils faisaient une évaluation sur les droits de l’homme, c’était important, il fallait qu’elle aille leur parler. Et elle ne pouvait pas laisser la maison sans personne. « Tu comprends ? »

Les jours passaient et, oui, je commençais à comprendre. Docile, j’ai pris mon livre et j’ai fait ce qu’elle me demandait, je suis allée m’installer dans la cour, à l’ombre. Quelqu’un est venu la chercher en voiture et Dilara a disparu sans un bruit ; le conducteur avait coupé le moteur en descente.

Je me suis retrouvée seule, avec le chien, dans la grande maison silencieuse que j’avais connue pleine de monde, de va-et-vient, de voix d’enfants, d’odeurs de cuisine et de bruits de vaisselle. Et à la lumière de son histoire, que Dilara me livrait chaque jour un peu plus, j’ai pensé qu’elle venait de me confier son bien le plus précieux, cette ­maison sur cette terre.

Nous nous sommes rencontrées au cours de mon premier séjour en Crimée, l’été 2011. Un guide de voyage listait des adresses de logement chez l’habitant, j’avais pris le premier. Lorsque j’avais appelé depuis Simferopol pour réserver, une voix douce, chantante, m’avait expliqué le chemin. Au bout d’une heure et demie de route, j’avais débarqué à la gare routière de Bakhtchissaraï, capitale historique des Tatars de Crimée. Un minivan aux sièges défoncés m’avait déposée devant le palais du Khan. Sorti tout droit d’un conte oriental, avec ses motifs floraux, ses tours, ses balcons en bois ciselé, il renfermait un grand jardin très vert d’où pointait un fin minaret. Il faisait une chaleur épouvantable. J’avais suivi les indications, emprunté sur la gauche la rue Ostrovskogo, un chemin de terre dure couvert de caillasse, cruellement dépourvu d’ombre, et qui n’en finissait pas de monter.

Le premier thé d’une longue série

Sa maison était la toute dernière de la rue. Une petite femme sans âge – un beau visage rond et lumineux, un large sourire, les yeux en amande, pétillants – était venue à ma rencontre. Le ­cheveu coupé court, Dilara portait pantalon et tunique larges, avec en bandoulière un petit sac plat qu’elle porte encore aujourd’hui et qui, avec le recul, me semble témoigner de l’état d’esprit dans lequel elle a grandi et vécu, toujours prête à devoir partir.

Elle m’avait installée dans une des chambres du haut, une grande pièce qui donnait sur une terrasse recouverte de plastique ondulé jaune, depuis laquelle on avait vue sur toute la vallée, avec en son centre le vieux palais du Khan. Puis elle avait proposé un thé. Le premier d’une longue série.

Loin de la côte, niché au creux d’une vallée, Bakhtchissaraï m’est apparu tout de suite comme un îlot singulier, au cœur même de la presqu’île de Crimée. Teintée de kitsch post­soviétique, la péninsule de trois millions d’habitants et 26 000 ­kilomètres carrés a deux visages. La côte, bruyante et flashy, est très codifiée : on paie cher à Yalta, on se tient bien à Sébastopol, on dort peu et on se lâche à Koktebel, on fait du pédalo à ­Ievpatoria, Alouchta ou Théodosie… En pleine saison, les plages sont bondées.

À l’intérieur des terres, c’est différent. Plus un gros village qu’une ville, l’ancienne capitale des Tatars de Crimée s’articule autour d’une artère principale, la rue Lénine. De là partent des petits chemins de terre qui vont se perdre dans les hautes herbes, ou se fondre dans un mince ruisseau tout moussu. Le long de la route, les gens vendent à même le sol leurs lait frais, bocaux de miel, ­bouquets d’aneth, tomates, oignons verts, fleurs du jardin. Parfois une voiture freine brusquement dans un nuage de poussière pour éviter une chèvre ou un mouton.

Bakhtchissaraï est dominé par une colline surmontée de curieux rochers, lisses et ronds, troués de caves naturelles et qui, de loin, semblent avoir des visages. C’est sur le flanc de cette colline que vit Dilara. En journée, on n’y croise que des vaches, parfois des randonneurs en culottes courtes. Vers six heures du soir, la colline s’anime. C’est l’heure à laquelle les enfants du coin grimpent y jouer, et celle à laquelle les vaches en redescendent. Les soirs de grosse chaleur, on va s’y asseoir pour attendre le coucher du soleil. L’humidité d’en bas remonte enfin, on respire mieux. Le ciel devient rose fuchsia avant de virer mauve ; on appelle à la prière, les chiens se mettent à aboyer de partout, puis le calme retombe, absolu.

Au retour de mes balades, j’acceptais un thé. Riza, le mari de Dilara, un grand monsieur au teint hâlé et à l’épaisse moustache qui portait en permanence une petite calotte sur la tête, ­m’apprit à ­manger la pastèque avec du pain plat et une gousse d’ail. Nos conversations étaient légères : les excursions à faire, la cuisine locale. Chez ­Musafir, le café familial que tenait leur fils Rustem, il y avait du plov, du lagman, des manti, des loukoums et du café turc en dessert. On avait aussi effleuré le sujet de la langue, lorsque j’avais su que Dilara était présidente du conseil des professeurs de tatar de Crimée, ce qui m’avait un peu étonnée : je la voyais surtout occupée à gérer cette grande maison.

Son numéro n’est plus attribué. Elle ne répond plus aux mails. À mesure qu’un silence gênant retombe sur l’annexion de la Crimée par la Russie, j’ai l’impression d’assister à distance à l’effacement de Dilara.

Elle était partout, accompagnait les départs, les arrivées ; courait derrière ses petits-enfants, ­organisait des fêtes de famille. La maison ne désemplissait pas, des draps de lit à fleurs flottaient en permanence sur le fil. Il y avait là des Russes et des Ukrainiens, un Polonais et une Chinoise, et puis moi. Des travaux d’agrandissement de la maison venaient d’être lancés, bientôt ils pourraient accueillir plus de gens.

Et puis, aucune nouvelle

À mon retour à l’été 2013, l’annexe de la maison était finie. Dilara avait fait venir des lampes de Turquie et recouvert les coussins des nouvelles chambres de tissus soyeux dans les tons rouges et ocre. L’Ukraine n’exigeant pas de visa des Européens, les touristes étaient de plus en plus nombreux. Le café Musafir ne désemplissait pas. Les affaires marchaient bien. Dilara avait beaucoup à faire, moins de temps pour bavarder les soirs autour d’un thé, elle s’en excusait. « La prochaine fois, tu devrais revenir au printemps, c’est la plus belle saison, les arbres sont en fleurs, il fait doux et calme », avait dit Riza, son mari, lorsque nous nous étions quittés.

Le 28 février 2014, un message de Dilara m’est arrivé par mail : « Ces derniers jours, nous sommes passés par des moments terribles, presque la guerre. Nous espérons de toutes nos forces que dans un ­avenir très proche l’Ukraine aura sa place parmi les pays européens démocratiques, et que nous pourrons vivre en paix. » Six jours plus tôt, après des mois de contestation en Ukraine, le pouvoir venait de basculer : le président Ianoukovitch, soutenu par Moscou, avait fui. Dès le lendemain, le Parlement ukrainien retirait le statut de langue officielle aux langues régionales, dont le russe. Les russophones de Crimée, plus de la moitié de la population, demandaient aussitôt un renforcement des liens avec la Russie. À la mi-mars, quelques jours après le message de Dilara, un référendum était organisé. Deux jours plus tard, le 18 mars, le président russe Vladimir Poutine ratifiait le rattachement.

En à peine plus de deux semaines, les Tatars de Crimée, qui rêvaient d’intégrer une Europe démocratique, et de creuser un écart le plus grand possible entre eux et Moscou, se retrouvaient, de facto, en territoire russe.

Depuis fin février 2014, je n’ai plus aucune nouvelle de Dilara. Son numéro n’est plus attribué, elle ne répond plus aux mails. Dès l’automne, les quelques sites qui recommandaient aux touristes de faire étape chez elle indiquent qu’elle n’accueille plus personne. À mesure qu’un silence gênant retombe sur l’annexion de la Crimée par la Russie, j’ai l’impression d’assister à distance à son effacement.

J’introduis une demande de visa russe, pour aller voir. Sur mon formulaire, je prends soin de spécifier que je me rends en Crimée. Au service des visas, la fille semble hésiter, perplexe. « ­Écoutez… Même si la Crimée fait maintenant partie de la ­Russie, moi, si j’étais vous, je prendrais un visa double entrée. C’est plus sûr », comme si les nouvelles ­frontières étaient encore trop fraîches, qu’elle ne les avait pas intégrées. Les sites consultés pour trouver un billet d’avion charrient ce même sentiment, dérangeant, d’avoir affaire à un territoire fantôme : tous les moteurs de recherche situent l’aéroport de Simferopol en Ukraine, mais pour l’achat du billet, on est automatiquement redirigé vers Aeroflot qui ne laisse planer aucun doute. C’est en Russie et nulle part ailleurs qu’on atterrit.

« Tu te souviens avant, comment c’était ? »

Après une escale à Moscou, je débarque à ­Simferopol au printemps 2015, un an après ­l’annexion. Les guérites vides des douaniers ukrainiens sont toujours plantées là en plein milieu, comme des reliques d’un passé proche et fini, un peu humiliantes. Cela fait d’ailleurs rire les ­personnes qui attendent leurs bagages à côté de moi : « Tu te souviens avant, comment c’était ? »

L’aéroport est en pleins travaux d’élargissement, traversé de bâches en plastique. Aujourd’hui coupée de l’Ukraine, la Crimée est totalement dépendante de la Russie, avec laquelle elle n’a de liaison que par air ou par mer. En plus des vols pour les autres grandes villes de Russie, je compte cinquante vols « intérieurs » quotidiens pour la liaison Simferopol-Moscou.

Le seul autre point de passage, c’est Kertch, ville excentrée et longtemps délaissée, située à l’extrémité est de la péninsule. De Kertch, on prend le ferry pour Port Caucase dans la région de Krasnodar ; pas d’autre option en attendant le jour improbable où sera lancé le projet pharaonique de construire un pont routier et ferroviaire de quatre kilomètres pour remplacer la liaison par bateau.

Le lendemain, je me rends très tôt à la gare routière de Simferopol pour acheter mon billet pour Bakhtchissaraï. La gare est prise d’assaut. Devant les guichets, des queues s’organisent, forment bientôt des spirales au cœur desquelles viennent se loger les derniers arrivés, obligeant les autres à se serrer toujours plus. Des vieux prennent leur mal en patience, assis sur de gros sacs en toile. Des enfants pleurent. Posé sur les genoux d’un type en survêtement, un transistor à piles hurle. Une dame perchée sur des talons aiguilles prend appui sur son mari. Je demande où ils vont : ils espèrent une place dans un des dix bus pour Kertch qui attendent devant, alignés sur le parking de la gare. À moins d’avoir les moyens de s’offrir l’avion, on ne sort pas facilement de Crimée.

La buvette est presque vide. On entend juste des bruits de cuillères et de soucoupes. Les clients regardent tous la télé sans le son. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, parle en continu. On ne sait pas ce qu’il dit mais, sous l’image, le dérouleur évoque Barack Obama en termes peu obligeants. À travers la porte vitrée, je vois la queue qui continue à faire des circonvolutions devant les guichets. Ils en ont pour des heures.

Le long de la route qui mène à Bakhtchissaraï, d’immenses affiches célèbrent le premier anniversaire du « printemps criméen » : « Notre choix, notre victoire. » Elles se déclinent en deux versions : sur la première, une femme blonde au milieu de drapeaux russes sur fond de foule, le regard déterminé et confiant ; sur la seconde, un homme grisonnant, barbe de quelques jours, casque sur la tête et gilet pare-balles kaki, lui aussi devant une foule arborant des drapeaux blanc bleu rouge. Le chauffeur du bus monte le son de la radio, à son rétroviseur pend un petit drapeau tatar, bleu ciel et jaune, les mêmes couleurs que celles de l’Ukraine.

« Absurde complet »

Deux jours avant mon départ, j’ai fini par retrouver Rustem, le fils de Dilara, sur Facebook. Je lui ai dit que je la cherchais. Il m’a recontactée très vite, sans poser de question, et m’a donné un numéro de téléphone. J’ai appelé Dilara : la même voix chantante, elle était en visite à l’hôpital, elle ne pouvait pas parler beaucoup. J’ai rapidement expliqué que j’allais passer, « prendre des ­nouvelles ».

Quand j’arrive, Dilara est seule. Il pleut des cordes, elle me fait vite entrer, je retire mes chaussures. Elle semble un peu mal à l’aise, on dirait qu’elle ne sait trop que penser de ma visite, si c’est une bonne chose ou pas que je sois venue « prendre des nouvelles ». Pourtant, elle prépare vite un thé et sort les loukoums. Les derniers événements me sont transmis d’une voix qui se veut légère, comme de petits incidents de la vie, qui pourtant en dévient le cours. Son mari Riza est à Kiev avec l’aîné et la plus jeune, seuls Rustem et sa femme sont restés avec leurs enfants. Elle ne peut plus accueillir personne, la famille a reçu une lettre de la procurature, on leur fait des problèmes avec le permis de construire, on les menace de tout confisquer. Le café Musafir aussi a reçu un avis de fermeture, pour une histoire d’accréditation au registre du commerce. Ils tiennent encore mais jusqu’à quand ? À Kiev, Riza essaie d’ouvrir un restaurant, c’est pour ça qu’il est parti.

La porte d’entrée s’ouvre brusquement et Lenour se précipite à l’intérieur, trempé. Je le reconnais, c’est un ami de la famille. Ce grand type aux yeux très bleus, dont le prénom est l’acronyme de « Lenin Utchreditel’ Revolucij » (« Lénine fondateur de la révolution »), est spécialisé en tours de magie et grand amateur de Rubik’s Cube. Il me sort le dernier de sa collection, pyramidal et doré. Dilara coupe des pommes et pèle des oranges qu’elle arrange dans une coupelle ; elle sert le thé, avec des biscuits et de la confiture maison, et reprend la conversation. On parle depuis une bonne heure, c’est déjà plus facile.

Ils sont toujours sous le choc, abasourdis : « surréalisme » et « absurde » sont les termes qui reviennent le plus. « Polny absurd » (« absurde ­complet »), répète Lenour en secouant la tête. « Ce qu’il faut absolument, c’est plus de sanctions ! Il faut que l’Europe durcisse les sanctions ! Il faut qu’ils aillent plus loin, ils ne les arrêteront pas avec ça. On mangera moins, on se débrouillera, mais il n’y a que ça qui fera peut-être céder la ­Russie. » Dehors, il fait ­bientôt noir et Dilara ne pense pas à allumer la lumière. La pluie dégouline sur les vitres.

« Si tu veux comprendre ce qui se passe ici, va parler aux gens. Mais tu verras, personne ne te dira rien. Au début, ils parlaient, maintenant c’est fini. » Pour s’être massivement opposée à l’annexion – « l’occupation », rectifierait Dilara –, la communauté tatare est ciblée. Les moyens utilisés pour faire peur vont des perquisitions aux enlèvements et aux meurtres ; en passant par la menace d’expropriation, l’expropriation pure et simple, le bannissement du territoire, l’interdiction de se réunir, la fermeture des médias… Les exécutants varient : mandatés comme la police ou le FSB, ou alors sous-traitants jouissant d’une totale impunité, hommes cagoulés non identifiés et milices dites ­d’autodéfense.

On me raconte le cas de Reshat Ametov, emblématique car il est le premier « disparu ». Le 3 mars 2014, cet homme de 39 ans participe à une manifestation antiséparatiste sur la place Lénine à Simferopol. Trois individus en tenue militaire l’écartent de la foule pour le pousser dans une voiture. La scène est filmée. Son corps est retrouvé quelques jours plus tard. « Il avait des blessures de coups de couteau et des brûlures sur tout le corps. Il lui manquait un œil. Il avait un sac en plastique sur la tête », racontera sa femme aux journalistes. Après lui, on compte dix-sept autres cas de disparitions en un an, jamais élucidées. Même lorsque les scènes d’enlèvements sont filmées, les enquêtes ne sont pas menées.

« Ce qu’on retient de ça, c’est que ça peut ­arriver à tout le monde, ça crée un climat de peur ­permanente. » En remettant ses chaussures, avant de partir, Lenour ajoute encore, d’un air exagérément jovial : « On parle de ça ici, dans la cuisine, entre nous. Mais dehors rien, compris ? » Et il trace une croix sur sa bouche.

Dans les « steppes de la faim »

Sous le balcon de ma chambre traîne une luge, celle des petits-enfants de Dilara ; preuve que l’hiver est encore tout proche. Pourtant le lendemain de mon arrivée, il fait grand soleil et en quelques heures seulement les tulipes rouges s’ouvrent, les cerisiers se couvrent de fleurs blanches et la colline de muscaris sauvages. Dans la cuisine, là où on peut parler, Dilara se réjouit : « Tu as vu les tulipes ? Elles se sont ouvertes ! On en a tellement. C’est parce qu’on en cultivait quand on est arrivé ici, on les vendait au marché. Dans la famille on a toujours vendu des fleurs.

— Vous êtes arrivés quand en Crimée ?

— La toute première fois ou pour de bon ? »

Dilara est née en 1951 en Ouzbékistan. Ses parents et ses frères et sœurs aînés ont été déportés de Crimée par Staline le 18 mai 1944, avec 238 000 Tatars. Envoyés en Asie centrale dans des wagons à bestiaux, puis parqués dans des baraquements dans les régions les plus ingrates. De 30 % à 40 % des déportés meurent, de faim et de maladie, entre 1944 et 1947. La famille de Dilara survit.

Trois ans après la mort de ­Staline, ­Khrouchtchev dénonce la déportation de peuples entiers. ­Contrairement à d’autres, comme les Tchétchènes ou les Ingouches, les Tatars de Crimée ne sont pas autorisés à rentrer. Mais à partir de 1956 leur régime de surveillance est allégé : ils peuvent déménager… au sein d’un territoire circonscrit. Petite dernière de sept enfants, Dilara a 5 ans quand sa famille rejoint un oncle installé dans la « steppe de la faim », une longue plaine désertique à l’est de l’Ouzbékistan.

Son père fait pousser du raisin et des herbes dans le « jardin », une terre toute craquelée, dure comme du bois. Sa mère arrondit « les fins de mois » en vendant des boutures au marché. En saison, Dilara ramasse le coton : « Toute petite, je le mettais dans mon tablier, après j’ai eu un panier comme les autres. On y mettait quinze kilos. Il faisait si chaud que parfois je buvais l’eau des canaux d’irrigation, je vois encore les petits insectes à longues pattes qui flottaient à la surface. » Un jour, dans un livre de Mark Twain, elle tombe sur une illustration d’un esclave noir : « La légende disait : “Il ne pourra pas rentrer chez lui tant qu’il n’a pas rempli son panier.” Ça m’a bien fait rire, j’avais le même ! »

Elle a 13 ans quand elle reçoit un prix d’excellence à l’école avec, à la clé, un voyage en Crimée… « J’en avais tellement entendu parler, on en parlait tout le temps à la maison. Du coup quand je suis arrivée à Artek, une station balnéaire à l’est de Yalta, je n’arrêtais pas de pleurer. Parce que c’était trop beau, et parce que j’étais toute seule. J’avais envie de m’enfuir. » C’est son premier retour en Crimée.

Elle reprend : « C’est drôle, non ? Moi, je gagnais un voyage en Crimée alors que mon frère avait déjà de sérieux problèmes.

— Il avait quoi comme problèmes, ton frère ?

— Mon frère, c’est Moustafa Djemilev. »

Silence. Je dois avoir une drôle de tête. Ça fait sourire Dilara. Je lui fais répéter : « Tu veux dire quoi ? Que Moustafa Djemilev est ton vrai frère ?

— Oui, mon vrai frère. »

Des histoires pour faire peur

Moustafa Djemilev est le chef historique de la communauté tatare de Crimée. Défenseur des droits de l’homme, dissident, ami de Sakharov, il a passé quinze années de sa vie en prison et en camps. Élu en 1989 à la présidence du Mouvement national des Tatars de Crimée, il est porté deux ans plus tard à la tête du Mejlis, l’assemblée du peuple tatar, où il reste jusqu’en 2013. C’est lui qui, en mars 2014, après une conversation avec Vladimir Poutine, appelle au boycott du référendum organisé par Moscou.

Dilara a évoqué plusieurs fois Moustafa ­Djemilev, sans jamais préciser qu’il était son frère. Devant moi, elle ne l’appellera d’ailleurs jamais par son prénom, elle dira toujours « ­Moustafa ­Djemilev ». « La première fois que je suis allée à ­Moscou, j’avais 16 ans et c’était pour manifester. » C’était en 1967. Son frère faisait des séjours réguliers en prison, elle était de toutes les manifestations, tous les piquets, toutes les grèves. Elle entre à l’institut polytechnique de Tachkent. « Je n’ai pas eu beaucoup de choix, les options étaient plutôt ­limitées. Pour les Tatars de Crimée, on n’était accepté que dans les facultés techniques. Impossible d’étudier l’histoire, le droit ou le journalisme. » À la fin de ses études, elle épouse Riza.

« Les autorités continuaient à dire qu’on avait le droit de s’installer où on voulait. Ce qui était vrai en théorie et impossible en pratique. Alors, Riza a dit qu’on allait aussi essayer. Il est parti en ­Crimée, a trouvé une petite maison dans la région de ­Belogorsk et je l’ai rejoint avec notre fils de 2 mois. On vivait dans la montagne à cinq kilomètres du village. » Dilara me sort une chemise en carton : « Ce sont toutes les lettres que j’ai écrites pour demander qu’on nous enregistre, qu’on soit légalisés et qu’on puisse rester ; avec, à chaque fois, la réponse qu’on a reçue. » Des dizaines de lettres écrites d’une ­écriture soignée sur papier gris et des réponses tapées à la machine, lapidaires, toutes négatives.

Dilara pointe un doigt accusateur dans la direction de Moscou. Moscou est dans le coin du salon, à droite de la télé ; Kiev, du côté du balcon, au-dessus de la petite table à biscuits.

Ils ne peuvent pas travailler légalement. Alors ils plantent, pendant la nuit. Et ils récoltent, pendant la nuit aussi. « Il n’y avait rien du tout, mais c’était vraiment un endroit très joli. » Là naît leur second fils, Rustem. Ils tiennent jusqu’en 1979, où ils sont arrêtés. « Ils ont envoyé dix voitures de police, une fourgonnette et un camion de pompier ! Le camion de pompier, c’était parce que l’année ­précédente un Tatar s’était immolé quand la police était venue le chercher. »

Refoulés de Crimée, ils ne retournent pas en Ouzbékistan, ils s’installent « le plus près permis possible », dans la région de Krasnodar, une grande ville du sud de la Russie. « Tous les Tatars chassés se retrouvaient là. Ainsi on se disait qu’on pourrait rentrer à la première occasion. » Dix ans plus tard, en 1989, avec la chute du mur de Berlin, le début de la fin pour l’Union soviétique, la famille rentre « pour de bon » en Crimée.

Après quarante-cinq ans d’absence, ils ne sont pas les bienvenus. « On racontait sur nous exactement les mêmes histoires que sur les Tchétchènes, des histoires pour faire peur aux enfants ; et aussi qu’on était sales et puants. » Lorsqu’ils demandent à se voir attribuer des logements ou des terres à construire, les autorités bloquent les dossiers et s’empressent de distribuer en hâte 150 000 lopins de terre disponibles à des russophones. Décidés à ne plus repartir, les Tatars s’installent alors dans des camps improvisés, le tout premier dans le ­district de Bakhtchissaraï.

Ces sales souvenirs qui remontent

Beaucoup n’ont jamais obtenu de papiers en règle, soit pour la terre qu’ils occupent, soit pour la maison qu’ils ont construite. Aujourd’hui, lorsque les nouvelles autorités russes leur demandent de fournir les bons documents, cela se révèle souvent impossible. Dans la cour de récréation, le petit-fils d’une amie de Dilara s’entend dire par un petit Russe du même âge : « Bientôt on aura ta maison ! »

De sales souvenirs remontent : « Quand on est venu chercher ma famille pour la déporter, ma mère n’a rien eu le temps d’emporter. Elle a supplié la police de la laisser retourner à la maison pour prendre des vivres, elle avait cinq enfants. Deux types l’ont accompagnée à la maison. Il n’y avait pas une heure qu’elle était partie, mais quand elle est entrée, tout était déjà pillé. »

Il y a peu, la maison de Dilara est restée vide quelques heures, quand ils sont rentrés, des vitres étaient cassées, tout avait été retourné, et cambriolé. Depuis, elle ne laisse plus jamais la maison sans personne. « Drugaia strana, drugoi narod » (« autre pays, autres gens »), soupire-t-elle.

« Est-ce que tu te rends compte qu’ils nous ont même remis Staline ? » Dilara pointe un doigt accusateur dans la direction de Moscou. Pour elle qui ne quitte presque plus sa maison, Moscou est dans le coin du salon, à droite de la télé, au-dessus du divan ; Kiev, du côté du balcon, au-dessus de la petite table à biscuits.

À Yalta, une statue de six mètres de long et trois mètres de haut a été inaugurée en février. Elle représente Churchill, Roosevelt et Staline, assis l’un à côté de l’autre, tels que sur la photo de la conférence qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, entérine un nouveau partage de ­l’Europe. Créée il y a dix ans par le sculpteur Tsereteli, proche du Kremlin, la sculpture monumentale a été installée pour la commémoration des soixante-dix ans de la fin de la « Grande Guerre patriotique » menée par les Soviétiques contre les nazis.

Sur fond de guerre en Ukraine, les cérémonies sont l’occasion de faire vibrer la fibre patriotique des Russes, ceux de Crimée plus que tout. Car dans le discours officiel, le nazi est toujours bien vivant et il est ukrainien. D’ailleurs on ne dit plus « Ukrainien » mais « banderiste », du nom de Stepan Bandera, qui en 1941 créa la Légion ukrainienne sous la direction de la Wehrmacht.

« Tu me raconteras Sébastopol ? Déjà qu’avant je n’y allais pas beaucoup, maintenant je n’y vais plus du tout », me demande Dilara alors que j’y pars pour la journée. Fondé par Catherine II pour abriter la flotte impériale de la mer Noire, le port est toujours resté une base militaire russe. À quelques jours de la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ville est en effervescence.

Dans les allées du boulevard Primorsky, face à la mer, des dizaines de mamies, foulard sur la tête, pliées en deux, retournent la terre de parterres à arabesques pour planter des tagettes, des fleurs orange et jaunes, par centaines. Agrippées à de gros pinceaux ronds auxquels il manque la moitié des poils, d’autres mamies repeignent les ­bordures en blanc. Des enfants endimanchés, petits ­drapeaux russes à la main, s’extasient devant une fontaine de couleur qui gicle au son des Quatre ­Saisons de Vivaldi.

Dans les rues, on vend des ballons et des t-shirts à l’effigie de Vladimir Poutine, des posters de ­Staline piétinant des croix gammées, des drapeaux soviétiques en nylon, des aimants pour le frigo que s’arrachent les passants : on y voit un Obama quasi nain se faire mettre KO sur un ring par un Poutine suintant de testostérone ; ou une Merkel difforme se ratatinant devant le labrador du maître du Kremlin. Quand je lui raconte tout cela à mon retour, Dilara rit. Un peu jaune, mais un rire tout de même.

Victor, le voisin qui regrette

À quelques dizaines de mètres de sa maison de Bakhtchissaraï, on s’affaire aussi autour des célébrations à venir. Dans le cimetière militaire, un terrain vague juste derrière le palais du Khan, que je n’avais jamais vu que rempli d’herbes folles, ça ­travaille dur. On repeint le char en vert, on recimente le monument, on répare les marches manquantes, on déblaie les plaques tombales, on redore ce qui était jadis doré et, comme à Sébastopol, on plante des tagettes.

C’est que Bakhtchissaraï a changé. Dans la rue Ostrovskogo, toujours aussi poussiéreuse et défoncée, les maisons voisines de celle de Dilara arborent de grands drapeaux russes qui ondoient dans le ciel bleu. Partout, je croise des gens avec, au col, un petit ruban à rayures orange et noires. Symbole du patriotisme russe, ces rubans dits « de ­Saint-Georges » ont été distribués dans toute la Crimée. On les retrouve aux poignets des enfants, dans les cheveux des filles, aux antennes des voitures.

« Quand les soldats russes sont arrivés à ­Bakhtchissaraï, ils ont été accueillis comme des libérateurs. Des gens qu’on connaît très bien, les voisins même, sont allés leur offrir des fleurs. Ils ont été ­libérés de quoi, tu pourrais me le dire ? », m’interroge Dilara. « Après ça, certains, comme notre voisin ­Victor, ont bu sans arrêt pendant deux semaines. Victor n’a jamais bu comme ça, mais là, il était ivre toute la journée. » Victor vit dans la maison d’à côté depuis vingt-cinq ans. « Après le référendum, c’est comme si les Russes étaient devenus fous. Jusque-là on se saluait chaque matin, on bavardait. On n’a jamais eu de problème, au contraire, on s’entendait très bien. C’est même moi qui arrangeais les disputes de Victor avec son autre voisin. »

Après deux semaines à boire, Victor a appelé Dilara depuis son jardin : « Alors, tu vas me dire ce que tu veux me dire ? », lui a-t-il demandé. « J’ai répondu que je n’avais rien à lui dire, à part bonjour. Et lui il m’a répondu : “Et moi je vais te dire une chose, c’est que je ne vois rien de bon dans tout ça”. » Dilara a un sourire en coin : « Ça m’a fait plaisir qu’il ne voie rien de bon, Victor. Il regrette déjà, je le sens bien. »

Des Russes de la région de Krasnodar, qu’elle avait hébergés « avant », sont repassés la voir. « On a un peu bavardé de la situation générale. Ils m’ont dit que pour eux ça n’allait pas trop, les prix avaient augmenté, l’économie piquait du nez, ils blâmaient les sanctions… Là aussi, ça m’a fait plaisir d’entendre que c’était difficile pour eux. J’ai osé suggérer que pour nous non plus ça n’allait pas trop bien, ils ont fait semblant de ne pas comprendre. J’ai bien vu qu’ils savaient que quelque chose ne tournait pas rond, mais personne ne dit rien. »

Dilara me demande si je connais une anecdote, qu’elle raconte aussitôt. « Un homme prie Dieu de lui accorder un vœu. Dieu dit : “D’accord, mais sache que ce que je t’accorde, je l’accorderai en double à ton voisin.” “Alors, arrache-moi un œil ! ”, dit l’homme. Eh bien parfois, j’ai l’impression de devenir comme ça, c’est terrible, non ? » Des larmes lui montent aux yeux, vite ravalées.

Comme tout le monde, la plupart des Tatars ont pris le passeport russe qu’on leur offrait, sans quoi ils auraient perdu leur droit de vote, la possibilité de travailler dans l’administration, le bénéfice des droits sociaux ou encore la liberté de sortir du territoire en ayant la garantie de pouvoir y revenir. Mais ils ont aussi gardé le passeport ukrainien. Les ­Ukrainiens que Dilara connaissait sont, eux, « tous partis, ou presque ! ». Dans les rues de ­Bakhtchissaraï, des petites maisons se lézardent, portes clouées et vitres cassées ; sur la façade est peint un grand « à vendre », suivi d’un numéro ukrainien.

Propagande et nausée

Marina est restée. Assise sur un tabouret pliant derrière sa petite table de camping à l’abri d’un auvent de fortune, elle vend des souvenirs : des cartes postales délavées, des pin’s soviétiques, des petits sacs en velours brodés que fait sa mère. Elle lève vers moi des yeux bleu ciel, assortis au petit foulard qu’elle porte noué sur la tête : elle s’étonne de la présence d’une étrangère, me demande si je n’ai pas peur. Elle oui, elle a peur. « Est-ce que vous pensez aussi que les Ukrainiens sont des fascistes, des “banderistes”, comme ils disent ? » Marina n’a accès ni à Internet ni aux chaînes satellites, elle n’a plus accès aux nouvelles d’Ukraine, elle ne reçoit que les informations russes.

La nuit, Dilara ne dort plus. Accrochée au sort de l’Ukraine, elle se réveille vers trois heures du matin pour voir sur Internet si quelque chose s’est passé, ou pas. Au lendemain de l’annexion, les six principales chaînes ukrainiennes ont été bloquées et remplacées par des chaînes russes. Puis, les fournisseurs de télévision par câble ont aussi arrêté de les diffuser. À Simferopol, la télévision tatare ART a mis la clé sous le paillasson. Impossible de résister aux pressions et menaces : « Presque chaque matin commence par un coup de fil des autorités ou du FSB, qui nous reprochent d’avoir filmé telle ou telle perquisition ou d’avoir interviewé telle personne », a expliqué la directrice. « ART, c’était notre grande ­fierté ! », se désole Dilara. Alors elle s’est reportée sur ­Facebook, et sur les chaînes ukrainiennes qu’elle peut encore capter par satellite. « Si je n’avais accès qu’aux informations russes, je ne tiendrais pas, ça me donne la nausée. » Pas plus que sa petite sacoche en bandoulière, Dilara ne quitte jamais son portable.

Le 21 avril 2014, Vladimir Poutine a signé un décret réhabilitant les Tatars et affirmant le ­statut officiel de leur langue en Crimée. Sur le papier, la République autonome de Crimée a ­désormais trois langues officielles : l’ukrainien, le russe et le tatar. Dans les faits, tout est ­russifié. « Ça nous sert à quoi de parler une langue ­officielle, si on ne peut plus l’enseigner à nos enfants ? », ­s’offusque ­Sufika, la belle-fille de ­Dilara. Ses enfants sont tous deux à l’école tatare de ­Bakhtchissaraï. À la rentrée 2014, les établissements ont dû s’adapter aux programmes russes qui proscrivent l’utilisation de manuels « étrangers ». « Il ne faut pas rêver, on n’obtiendra jamais de la ­Russie des manuels en tatar ! », s’exclame Dilara.

Pour séduire la communauté, Moscou joue la carte musulmane. Le Kremlin envoie des délégations des Républiques « sœurs » comme le ­Tatarstan, le Daghestan ou la Tchétchénie, et finance le pèlerinage à La Mecque pour cent cinquante Tatars de Crimée en 2014, trois cents en 2015. À la télévision, il y a désormais le bon Tatar, intégré, loyal, présenté comme majoritaire. On le voit en costume folklorique, préparant le pain, recevant l’appartement qu’il attendait depuis vingt-cinq ans, priant, chantant. La propagande invente le Tatar « d’accord », politiquement ­correct et heureux.

Dilara ne manque pas de faire le parallèle entre ce qui se passe autour d’elle et ce qu’elle constate en Tchétchénie. Un jour, elle me dit : « Ce qui est fou, c’est que ce que Poutine dit, on dirait que ça finit par remplacer la réalité. » C’est exactement ça. Depuis l’annexion, ce remodelage de réalité passe par l’imposition de nouvelles fêtes.

« Au moins, avec les Russes, c’est pas comme avant »

Le premier dimanche de mai était traditionnellement la fête du printemps. L’année dernière, elle tombait le 3 mai, le jour où le frère de Dilara, Moustafa Djemilev, tentait de revenir en Crimée après avoir été refoulé à l’aéroport de Moscou et s’être vu signifier une interdiction d’entrée pendant cinq ans.

Cette année, la fête du printemps est transformée en une vitrine de l’entente cordiale. Des pop stars moscovites sont envoyées en Crimée, la population est invitée à se joindre aux festivités, des bus sont affrétés depuis Simferopol. À la télé, une chanteuse russe en robe à paillettes bleues explique qu’elle sera du show. Elle a même, dit-elle, « popifié » ses vieux tubes car elle sait « que les Tatars de Crimée aiment danser ». « Comme si on avait besoin de leurs chanteurs de Moscou, qu’ils les gardent chez eux. C’est notre fête, pas la leur ! » Dilara a du mal à contenir son exaspération.

« Ce qui est fou, c’est que ce que Poutine dit, on dirait que ça finit par remplacer la réalité. » C’est exactement ça. Depuis l’annexion, ce remodelage de réalité passe aussi par l’imposition de nouvelles fêtes.

Il y a un an, le 18 mai 2014, deux mois après l’annexion et quelques jours après leur « réhabilitation », les Tatars s’étaient vu interdire « par mesure de sécurité » la commémoration de leur déportation en 1944. Elle avait été finalement autorisée le matin même, mais dans un cimetière musulman de la banlieue de Simferopol. Le quartier était entièrement bouclé par des camions et des militaires armés. Les hélicoptères volaient si bas que personne n’avait pu s’entendre. « On n’a pu parler que dans les intervalles où les hélicoptères allaient se ravitailler en carburant, ça faisait un bruit fou », se souvient Dilara.

Cette année, c’est encore plus dur. Dénonçant le « culte du 18 mai des Tatars de Crimée » qui alimente « un complexe d’infériorité », et estimant qu’il est bon de « se souvenir discrètement, et se réjouir avec bruit », le vice-Premier ministre de la ­République russe de Crimée a décidé que le 18 mai serait remplacé par un « Den Radosti », une « journée de la Joie ». « Ils croient qu’ils vont nous faire partir, mais on ne partira pas ». Ce que Dilara répète sans fin.

Le jour de mon départ de sa maison de ­Bakhtchissaraï, je me rends à la gare pour prendre l’elektritchka à destination de Simferopol. La route qui y mène est bouclée. Une soixantaine d’hommes des forces spéciales du ministère de l’Intérieur russe quadrillent le quartier, depuis le grand ­marché, jusqu’à la gare. Stoïques, les gens vont chercher un café ou un thé au kiosque, s’asseyent sur le rebord du trottoir, prennent patience.

Le bruit se répand bientôt, c’est une « alerte à la bombe », on fouille des maisons, le mot « terroriste » circule. À côté de moi une dame rigole : « Qu’est-ce qu’ils nous font encore ? » Café à la main, un jeune type pouffe : « Ils n’ont même pas évacué le marché, ni les babouchkas, regardez ! » De fait, sur la petite place devant la gare, deux petites vieilles attendent, assises sur leurs gros sacs, en plein milieu de la zone d’évacuation. Les soldats passent à côté, sans rien leur dire. Je demande à ma voisine si cela arrive souvent : « Les alertes à la bombe ? Oui, c’est fréquent, surtout maintenant avec les fêtes de mai. La semaine passée, c’était la même chose le jour où je suis passée à Sébastopol. C’est pour s’entraîner, pour montrer qu’on surveille. »

Pour rejoindre la gare, deux dames m’indiquent un petit chemin de terre qui part du pont, à quelques dizaines de mètres. C’est par là qu’elles passent : « Comme ça, tu arriveras directement sur le quai n° 1, mais le mieux c’est de prendre par notre jardin, c’est un raccourci. » Nous faisons le chemin ensemble. Elles sont mère et fille. Elles non plus ne croient pas qu’il y a une bombe, mais, dit la mère, « au moins avec les Russes c’est pas comme avant, ils prennent les choses au sérieux, eux ». La fille acquiesce avec un petit gloussement. Visiblement, tout ça les rassure.

Sous Lénine, les officiels debout sur une estrade

Dans l’elektritchka, le petit train qui me ramène à Simferopol, je rencontre Olga et Tania. Tania est de Simferopol. Bardée de rubans de Saint-Georges qui pendouillent à l’épaule de son veston bleu élimé aux coudes, elle a la poitrine couverte de badges soviétiques et de drapeaux russes. Grande femme d’une soixantaine d’années, très coquette, robe légère, rouge à lèvres rose fuchsia et petites boucles d’oreilles, Olga est de Saint-Pétersbourg et a passé deux heures à Bakhtchissaraï, suffisamment pour s’en faire une opinion : « Ce n’est pas pour moi, trop poussiéreux, il n’y a rien. Moi je cherche une petite maison ou un terrain à acheter, mais dans un bel endroit, comme Théodosie. »

Si elle pouvait, Olga viendrait s’installer six mois par an en Crimée, mais ce n’est pas facile de trouver une maison à un prix abordable. Sa pension ne lui permet hélas pas de faire ce qu’elle voudrait. Entendant cela, Tania s’énerve : « Personne n’a le droit de se plaindre. On a tout ce qu’il nous faut. Personne ne peut dire du mal de la Russie. Bravo à Poutine ! » Cette phrase, « Putin prosto molodets », elle la martèle pendant tout le trajet.

Olga en convient mais, tout de même, on peut émettre quelques critiques : « Le pays est parfois un peu désordonné, non ? » Elle a fait un voyage en Italie il y a peu et tout y était parfait. Tania s’énerve plus encore : elle n’a rien à faire de l’Italie et ne voudrait y aller pour rien au monde, la Crimée est le plus bel endroit de la terre.

Plus l’elektrichka s’éloigne de Bakhtchissaraï, plus Dilara me semble seule. Je ne l’ai quittée que depuis quelques heures, mais je suis déjà passée dans l’autre monde. À Simferopol, ce 1er mai, la rue Gorki qui mène à la place Lénine est comble. Endimanchés, drapeaux russes à la main, tous se pressent au défilé. Perchés sur les murets qui entourent les grands arbres de l’avenue Kirov, accrochés aux barrières de sécurité, le cou tendu, les gens hurlent des hourras. Sous Lénine, debout sur une estrade, les officiels applaudissent. À leurs pieds, un groupe de badauds agite un immense ­drapeau noir blanc bleu rouge de la République autonome de Donetsk.

Les « Loups de la nuit » du Kremlin

Pendant plus de trois heures défilent ce jour-là les écoles de la ville, le club de judo, le parti Russie unie de Vladimir Poutine, la Jeune Garde, le Parti communiste de la Fédération de Russie. Jusqu’aux Loups de la nuit, ces bikers du Kremlin qui arborent de grands drapeaux à l’effigie de Staline, ceux-là mêmes qui ont prêté main-forte aux « petits hommes verts » venus en Crimée pour officiellement « protéger » la population russe, ceux-là aussi qui projetaient de refaire la route « antifasciste » Moscou-Berlin avant que la Pologne leur refuse le passage et l’Allemagne le visa. Marcels moulants, gilets en cuir et gants à clous, les « Notchnye volki » font vrombir leurs motos sous des salves d’applaudissements. Au micro, le Monsieur Loyal de la cérémonie salue « leur défense des racines russes, de la patrie et du gouvernement ».

Viennent ensuite les employés d’Aeroflot, les employés du gaz, de la compagnie électrique, des transports publics… Quand les pages jaunes sont enfin épuisées, Monsieur Loyal pousse un tonitruant : « Que Poutine soit toujours là ! » La foule répond par des hourras et scande un dernier : « Printemps-Paix-Crimée-Russie ! »

Le soir à l’hôtel, je regarde le journal télévisé de la chaîne Krym1. On y voit la ministre du ­Tourisme accueillant les passagers qui débarquent à l’aéroport de Simferopol depuis Moscou. Elle offre une tulipe à chacun. Ils ont l’air content. Suit un compte rendu de la visite de la délégation des droits de l’homme turque, celle-là même que Dilara avait rencontrée à Bakhtchissaraï le jour où elle m’avait confié sa maison. Un officiel résume : la délégation est repartie avec un sentiment « exclusivement positif ». Ce que démentent les Turcs, mais n’est relayé nulle part.

Le lendemain matin, le chauffeur de taxi qui me mène à l’aéroport m’assène un ultime : « Bravo à Poutine ! » Il me dit craindre que son successeur ne soit pas « aussi musclé ». Il me souhaite bon voyage et aussi de revenir vite. Je suis à la porte d’embarquement quand Dilara m’appelle une dernière fois. Nos conversations dans la cuisine lui manquent déjà. Je lui dis qu’à moi aussi. J’aimerais dire autre chose, de ne pas s’en faire, ou que ça va aller, mais je n’y parviens pas.

 

Publié dans le numéro 32 de XXI

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