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24/08/2022

Des Indiens contre les « voleurs de vent »

À perte de vue, des éoliennes. Au sud du Mexique, des entreprises internationales, dont EDF, ont investi l’isthme de Tehuantepec pour produire de l’énergie dite « propre ». Les Zapotèques qui y vivent ne subissent que le vacarme des pales. Bien décidés à bloquer le projet français, ils poursuivent EDF devant un tribunal parisien, grâce à la loi sur le devoir de vigilance.

Par Marion Touboul

Illustrations Anna Cercignano

Lorsqu’il regardait vers le nord, Alejo Girón voyait danser les nuages sur la cime de montagnes tropicales. C’est ainsi qu’il guettait la pluie. Au printemps 1994, la danse est devenue mécanique : sept bras d’acier dressés dans le champ d’en face, une muraille de quatre-vingts mètres de haut, l’équivalent d’une tour à vingt étages. L’horizon brouillé. Des immeubles, ce paysan aux yeux doux hérités de ses ancêtres zapotèques n’en avait vu qu’en photos. À La Ventosa, « la Venteuse », on se contente de maisons en terre, assez solides pour résister aux rafales qui, de septembre à mai, assaillent la communauté de 4 000 âmes bordée à l’ouest par la Panaméricaine. Les carcasses de camions renversés sur le bas-côté de cette route mythique reliant la Patagonie aux États-Unis disent la violence du ciel dans ce Sud mexicain. 

Aux premières éoliennes, Alejo a 30 ans et autant de vaches. Il n’a rien demandé à personne. Coiffé d’un chapeau de paille qui lui donne l’air d’un cow-boy, le jeune père de famille rejoint chaque matin les plaines immenses et fertiles face au ­Pacifique. « Il n’y avait pas de barrière entre les terrains, on allait où on voulait. C’était la liberté. » ­L’éleveur aux reins aujourd’hui douloureux abattait de temps en temps un iguane de deux mètres de long. « On pratiquait la chasse pour se nourrir. Nos ancêtres ont toujours compté sur la nature pour vivre, pas sur l’argent. » Alejo a la peau fine, comme séchée par le vent. Assis dans son arrière-cour, à l’ombre d’un immense guanacaste, arbre tropical aux allures de châtaignier, il inspecte nerveusement ses ongles, tête baissée. « Avec l’arrivée des chantiers éoliens, les iguanes ont déserté la zone. »

Il fait 35 °C. On n’entend que le vent siffler sur le toit en tôle. « Au départ, ça devait simplement être une expérimentation. » En 1994, la CFE, la ComisiÓn Federal de Electricidad, l’entreprise publique d’électricité, annonce que ce bout de plaine au sud de l’isthme de Tehuantepec abritera sept aérogénérateurs. Les premiers d’Amérique du Sud. En jeu, la production d’une énergie « propre » et, surtout, la fin de la dépendance à l’or noir toujours plus onéreux. À la clef, pour La Ventosa, « progrès et développement ». La communauté, simple village-étape le long de l’autoroute, en rêve. Mais en a-t-elle besoin ? Ici, on a beau vivre avec moins de 3 euros par jour depuis des millénaires, on ne manque de rien. Il y a du maïs, des ­crevettes, des vaches, des mangues en abondance et des frangipaniers dont les fleurs embaument même sous la pluie. 

Quelques mois plus tard, Alejo tombe des nues devant sa facture d’électricité, toujours aussi salée. Cruelle leçon. « Propre » ne signifie pas équitable ; un village balafré par des mâts d’acier ne garantit pas à ses habitants l’accès à l’énergie produite. Les mégawatts s’en vont vers des foyers mexicains, bien loin de l’isthme.

Le Président et ses « amis de Oaxaca »

105 éoliennes. La Ventosa, douze ans plus tard. L’avion de Felipe Calderón, le nouveau président mexicain, tangue dans l’air brûlant. Le vent, toujours. Par le hublot se détache un tapis d’acier rectangulaire. Des éoliennes alignées par rangées de dix. À leur socle, des saignées jaunes balafrent les cultures. Les stigmates du chantier. Ce 29 mars 2007, le chef de l’État inaugure ce nouveau parc éolien, la Venta II. L’isthme de Tehuantepec est au cœur d’enjeux financiers colossaux. Les plus grosses compagnies d’électricité européennes veulent s’y implanter, pour profiter d’une législation moins contraignante que dans leur pays. Felipe Calderón est venu s’adresser aux habitants des terres convoitées. Une estrade et des gradins sont installés au pied des mâts. 

« Mes amis de Oaxaca. C’est une grande joie de me trouver aujourd’hui sur la terre de femmes et d’hommes courageux qui ont permis à la patrie de remporter ses plus grandes victoires… » Une foule compacte l’applaudit. Parmi eux, des paysans des communautés voisines de Santo ­Domingo ­Ingenio, La ­Venta, ­Juchitán. Des années qu’ils lorgnent sur les sept moulins high-tech de La Ventosa en spéculant sur la richesse de ceux qui vivent à leurs pieds. Alejo se tient un peu à l’écart. À son bras s’accroche ­Rodrigo, 80 ans. Le paysan a le dos voûté, la voix presque éteinte mais le visage rouge de rage. Il a tout perdu en acceptant un moulin sur ses terres. « Chaque éolienne, c’est plus de cent tonnes de ciment injectées dans les fondations. Imaginez l’opération répétée sept fois : la terre drainait moins bien l’eau. Il y a eu des inondations, ses récoltes ont été noyées et personne ne l’a dédommagé. » 

Alejo, lui, n’a pas de terres. C’est un comunero. Il cultive celles de la commu­nauté selon le principe de « la tierra es a quiene la trabaja » (« la terre appartient à ceux qui la travaillent ») hérité de la révolution mexicaine. Depuis les années 1990, sous la pression des États-Unis, la noble idée a volé en éclats. Les terres de l’isthme sont parcellisées, privatisées. Il est désormais possible de les louer, y compris à des entreprises. Alejo n’en veut pas à ses camarades d’avoir cédé à la pression du vent. « La plupart sont analphabètes. C’était facile pour les commerciaux de leur promettre monts et merveilles. »

Le discours se poursuit. Felipe Calderón évoque l’ouverture d’usines et la création d’emplois. Aucun chiffre ni date ne sont avancés mais, de nouveau, la foule exulte. Alejo et Rodrigo fulminent. Menteur ! voudraient-­ils crier. Une cour d’école flambant neuve, voilà la seule chose dont a bénéficié leur village depuis 1994. Le reste tombe dans les poches d’une poignée de grands propriétaires, assez instruits pour avoir négocié de confortables rentes. On appelle ces nouveaux riches les « hamaqueros » – ceux qui passent la journée dans leur hamac. 

Comment dire aux villageois que rien ne leur reviendra, pas même la lumière d’un nouveau lampadaire ? Comment leur dire pour le grondement mécanique d’un vent devenu ennemi, pour les cultures souillées par l’huile des turbines ? Juste avant de quitter le podium, Calderón annonce quatre nouveaux projets pour « multiplier la capacité éolienne par deux cents d’ici 2010 ». Les deux amis manquent de s’évanouir. Ils se sentent comme deux iguanes cernés par les chasseurs. 

Les journaux du lendemain tressent la légende d’un Felipe Calderón semeur d’une énergie « verte ». Le miracle éolien a son adresse, ce sud de l’isthme pas plus grand que le département du Rhône, où le vent atteint la classe 7 (contre 4 dans la majeure partie de la France). À Paris, on salue ce ­président conservateur qui déploie le tapis rouge aux entreprises étrangères. Ça tombe bien, EDF cherche de nouveaux marchés. Son activité principale reste le nucléaire mais les énergies renouvelables représentent 13,9 % de ­l’électricité qu’elle produit. Il lui faut agir vite, saisir les meilleurs spots au vent fort et régulier. EDF Énergies nouvelles (aujourd’hui devenu EDF Renouvelables) peaufine l’implantation de son premier parc à l’endroit où la communauté zapotèque a bâti temples sacrés, systèmes d’irrigation et une grande pyramide. Il n’est pourtant pas prévu de la consulter. À quoi bon ? 

Une vague de costumes sombres


361 éoliennes.
Été 2009. Comme une vague géante débarquée de Mexico. Une vague de costumes sombres. Des commerciaux déferlent sur Unión Hidalgo, bourgade zapotèque de 14 000 habitants, à une trentaine de kilomètres de La ­Ventosa. Les ­Espagnols de Renovalia Energy ont l’aval pour bâtir le quatrième parc de la région. Reste à pousser les habitants à louer leurs terres. Quand ils arrivent chez elle, ­Guadalupe Ramirez, surnommée Na Lupita, les trouve plutôt « chaleureux ». « Ils nous ont dit qu’on avait de la chance : après nous, le parc serait au complet. À les entendre, la région allait devenir Las Vegas. Des routes pavées partout, des hôpitaux dans chaque village et du travail pour nos enfants. Notre rêve, c’était qu’ils trouvent un emploi ici. » 

Na Lupita et son mari possèdent une trentaine d’hectares au cœur du nouveau projet baptisé « Piedra Larga ». Leurs grands yeux noirs pétillent à l’idée de cette révolution. Le contrat ? « Du charabia. » Comme ils sont assurés de pouvoir le résilier quand bon leur semble, ils font confiance. Sitôt les documents paraphés, Na Lupita déchante. Les 15 000 pesos par hectare (630 euros) sont bien inférieurs à ce que ses voisins reçoivent. « C’était à la tête du client. Des conflits ont commencé à naître entre nous. » Ils souhaitent se retirer. Trop tard, ils en ont pour trente ans. Na Lupita s’effondre. Une bonne moitié des signataires la rejoignent pour réclamer l’annulation des contrats, mais la plupart la lâchent au fil des semaines. « Les mêmes hommes sont revenus pour augmenter la rente de quelques centaines de pesos : ça leur a suffi. » Na Lupita monte dans un bus avec dix courageux. Ils veulent rencontrer le gouverneur. Jamais il ne les recevra. Elle devra batailler contre deux monstres : la compagnie d’électricité et son gouvernement. 

Na Lupita est une petite femme au dos bien droit, gestes lents et cheveux gris. « Ils volent le vent, soyons tempête ! En langue zapotèque, vent et âme se disent pareil. En nous volant notre vent, on nous a volé notre âme », lance-t-elle. Pour trouver la trace du satané contrat, il faut la suivre chez elle. « Entrez chez vous ! » Elle précise : « Les ­Zapotèques sont très accueillants, les portes sont toujours ouvertes. Pas besoin de frapper, tout le monde est bienvenu. » Une pause. « Enfin… C’était avant que les compagnies étrangères nous divisent. » Un imposant portail métallique accueille aujourd’hui le visiteur. Dans la cour inondée de soleil, une peinture murale : des montagnes, une rivière, mais pas d’éolienne. « Pour me souvenir de la ­beauté de l’isthme avant la forêt de mâts. » 

On traverse un patio aux allures de jungle où se réfugient des perroquets sauvages. C’est là qu’elle se repose. Na Lupita a d’abord consacré sa vie à ses enfants et ses terres. Maintenant, elle aide les personnes âgées, les handicapés, les malades du village en leur faisant un repas, des courses ou la vaisselle. Gratuitement. En hommage à la tradition zapotèque du tequio qui, depuis deux mille cinq cents ans, suggère de donner deux jours par mois pour des travaux utiles à la collectivité : peinture d’une salle d’école, restauration d’une route… Au fond du patio, un bureau, vaste et silencieux. Na Lupita prend une grande respiration et ouvre un tiroir. Un classeur. Des documents imprimés. Sur chaque feuille le logo de Demex, la filiale mexicaine de la compagnie espagnole ­Renovalia Energy. Et sa signature. Elle s’en veut, Na Lupita. Chez les ­Zapotèques, les femmes tiennent les comptes. Elle, l’assoiffée de justice, enrage d’être tombée dans ce qu’elle appelle « la gueule du poulpe » : l’industrie du vent. 

Le 7 mai 2010, un an après la vague sombre, EDF Énergies nouvelles inaugure ses 27 premiers moulins à La ­Ventosa. Pas de cérémonie en grande pompe. ­L’électricité éclairera les 350 supermarchés Walmart à travers le pays, dont l’un près d’Unión Hidalgo. Encore aujourd’hui, Na Lupita le boycotte. Le marché dominical lui suffit. Pas question de céder au chant des sirènes consuméristes.

« Ils m’ont dit qu’ils allaient me jeter au cimetière » 

435 éoliennes. Propriétaires terriens face aux sans-terre, riches contre pauvres. Avant même d’être construit, le parc éolien Piedra Larga répand un avant-goût de mort. Na Lupita sait de quoi les siens sont capables dans ce pays où les armes ne sont jamais loin. Trouver un moyen légal pour faire capoter le projet, voilà son obsession. Dans son vaste bureau, elle passe des nuits à éplucher les textes de droit mexicains et internationaux. Un beau matin, son visage s’éclaire en tombant sur la convention 169 de ­l’Organisation internationale du travail (OIT), relative aux peuples indigènes. Le texte oblige le gouvernement à associer les habitants à la prise de décision. Sans leur accord, interdiction d’entreprendre quoi que ce soit en terres indigènes. Vite. ­Prévenir tous les habitants. Organiser la résistance. Il y a urgence. Depuis la ­signature du contrat, deux autres parcs ont vu le jour à ­Espinal, à une vingtaine de kilomètres plus à l’ouest. Comme un rouleau compresseur, ils menacent d’asphyxier la zone. 

Lancée dans une course contre la montre, Na Lupita rencontre l’éleveur ­Alejo Girón et les comuneros de La ­Ventosa, coordonne des réunions publiques avec une communauté voisine confrontée aux nuisances sonores, cherche des avocats, contacte des journalistes (en vain), crée un comité d’opposants réunissant paysans, instituteurs, artistes et jeunes ayant vécu à Mexico. Ils connaissent l’histoire. Au xixe siècle déjà, les États-Unis tentèrent de s’approprier l’isthme pour faire transiter des marchandises à travers le continent. Puis le dictateur Porfirio Díaz confia aux Européens la construction du chemin de fer, sur deux cents kilomètres. Il est temps pour les Zapotèques de reprendre leur destin en main afin d’empêcher la destruction des liens sociaux et des traditions indigènes. « Savez-vous que notre communauté compte parmi les brodeuses les plus talentueuses au monde ? Nos motifs ont été rendus célèbres par Frida Kahlo. Les Français doivent savoir que nous sommes des artistes ! »

Une nuit, rue Nemesio-Rementaria, au centre d’Unión Hidalgo, Na Lupita peint avec son comité une fresque de deux mètres sur quatre. On y voit des bateaux espagnols s’approcher des côtes et un soldat en armure poser avec une éolienne à la place d’une épée. En grosses lettres, « la Nueva Conquista », la Nouvelle Conquête. Dès le lendemain, insultes et menaces pleuvent sur la radio locale. À Unión Hidalgo, la plupart des habitants rêvent que le vent leur apporte une vie facile, à l’américaine. Pour eux, Na Lupita n’est qu’une viejita, une petite vieille, apeurée par la modernité. « Ils m’ont dit qu’ils allaient me jeter de l’autre côté de la route, au cimetière. » 

Quelques mois plus tard, le 20 mars 2011, un commando armé vise sa voiture. Les impacts l’épargnent par miracle, ainsi que son mari. Les agresseurs ne seront jamais arrêtés. Rien de surprenant dans un pays où 90 % des crimes restent non élucidés. Mais à Unión Hidalgo, tout le monde s’accorde sur cette réalité : de grosses entreprises de bâtiment ont signé des contrats colossaux avec des compagnies étrangères pour fournir les centaines de tonnes de mortier, d’acier, de sable, de ferraille nécessaires aux chantiers. En mettant le doigt sur l’obligation de consultation, Napita les dérange. « Elles sont prêtes à tout pour que le projet ait lieu, comme payer des hommes de main pour nous effrayer ou acheter le silence de la police », explique-t-elle. Na Lupita envoie ses enfants vivre loin du village. Et se procure un bulldog. « Au cas où. »

Subir les géants d’acier

512 éoliennes. Automne 2011. À l’entrée nord d’Unión Hidalgo, on abat des guanacastes centenaires, ces arbres qui font la fierté des Zapotèques. À la place, les ­premiers mâts se dressent. Demex, la filiale ­mexicaine de Renovalia Energy, organise une « fête des moulins », avec une grande tombola. Pour les gagnants, des t-shirts, des packs de bières, des machines à laver, des frigos. Les plus chanceux repartent avec une camionnette.

Clac. Une chaîne métallique. Clac. Une deuxième. Un an plus tard, la première phase du parc éolien est inaugurée. Des gardes privés installent leur campement. Ils veillent jour et nuit. Na Lupita a obtenu une petite victoire : aucune éolienne n’est construite sur ses terres où paissent une dizaine de vaches, mais ses champs se situent entre deux rangées de moulins. Pour y accéder, elle doit montrer ses papiers d’identité. Le président Felipe ­Calderón fait de nouveau le déplacement pour vanter un événement historique : l’énergie produite est destinée aux usines d’une seule multinationale. Le groupe Bimbo, numéro un de l’agroalimentaire au Mexique, a remporté le gros lot. Son patron, le milliardaire Daniel Servitje, peut communiquer sur les actions vertes de son empire. La cinquantaine, le cheveu grisonnant et ondulé, il annonce que les voitures du groupe tourneront à l’électricité « propre » de l’isthme. Pas un mot sur le sort de ceux qui subissent les géants d’acier.

Cette année-là, sept autres parcs voient le jour dans un rayon de trente kilomètres. Y investir devient une manière pour les entreprises étrangères d’acheter des crédits-­carbone, bons points écologiques pour continuer à polluer ailleurs. La terre ancestrale des Zapotèques évoque un immense gâteau dont une petite dizaine de sociétés (Iberdrola, Acciona, Renovalia, Union Fenosa, Endesa, EDF, Gamesa, ­Preneal) se disputent les meilleures parts, via leurs filiales mexicaines. Mais Na Lupita n’a pas dit son dernier mot. Les Zapotèques seraient nés de roches ; sa pugnacité semble confirmer cette légende. À Mexico, elle rencontre ProDESC, une des organisations mexicaines de défense des droits humains les plus influentes. Deux avocats répertorient les nombreux griefs potentiels : intimidations des opposants, soupçons de corruption, abus de pouvoir, destruction des sols, atteinte à la liberté des peuples autochtones, non-respect de la convention 169 de l’OIT… Reste à rassembler les preuves. 

À la nuit tombée, la maison de Na ­Lupita embaume le ragoût mais le vacarme sourd et répétitif donne envie de déguerpir. L’impression de vivre à côté d’un aérodrome. Dans la cuisine, les plomberies vibrent. Pour trouver le sommeil, elle se colle des boules Quiès, son mari avale des somnifères.

La révolte des Ikoots

917 éoliennes. Mars 2013. La même vague d’hommes en costume sombre déferle cette fois sur Juchitán, 70 000 âmes, surnommée la « capitale du vent », à une heure à l’ouest d’Unión Hidalgo. Des commerciaux de Mitsubishi, qui approchent Arturo ­Martínez. Ils voudraient visiter les seize hectares de broussailles dont il a hérité. C’est une blague, pense-t-il. Qu’est-ce que des fabricants de voitures japonaises pourraient faire de ses friches ? Mitsubishi investit dans les énergies renouvelables, lui explique-t-on. Ce fonctionnaire zapotèque a passé trente-trois ans dans les bureaux climatisés d’une entreprise pétrolière sur la côte atlantique. Arturo, 56 ans, aime la poésie (« Zapoteco ! Yo sé que morirás el día que muera el sol! » – « Zapotèque ! Je sais que tu mourras le jour où mourra le soleil ! »), le foot, le basket et la danse. De retour dans sa ville natale, il a besoin d’argent. Sa petite retraite ne lui suffit pas pour emmener dîner ses deux filles dans l’un des restaurants de la ville, où l’on sert le poisson accompagné de mole negro, une sauce à base de piment, de feuilles d’avocatiers grillées et de chocolat. Quand les hommes de Mitsubishi lui proposent 11 000 pesos (450 euros) par hectare et par an en échange d’une éolienne, Arturo jubile. Deal. Les dangers pour l’environnement ? Il ne les voit pas. Fendre l’air n’est pas fendre la terre. Pas de mine, pas de carrière, pas de puits. En exploitant le ciel, quel mal fait-on aux hommes ? Au pied du mât, il bâtira une belle ferme qui tournera, croit-il, avec l’énergie des moulins.

Ce n’est pas de sa faute, à Arturo. Arrivé comme un cheveu sur la soupe à Juchitán, il ignorait le passé mouvementé de ce parc et de ses 132 turbines. À l’origine, Eolica del Sur devait s’étendre à une heure de là, face au Pacifique, le long d’un immense bras de sable. Le projet, évalué à plus de 830 millions d’euros, approvisionnera en électricité des usines d’Heineken et de Coca-Cola. Pour pallier la destruction des fonds marins, les hommes en costume sombre ont promis l’élevage de daurades, d’espadons et de crevettes dans une ferme géante. Mais Na Lupita et ses amis sont entrés en guerre. On ne touche pas à la terre de ce peuple, les Ikoots, 20 000 âmes échouées sur ces côtes arides au fil des siècles. Son comité – rejoint par toutes les unités de résistance de l’isthme (une dizaine désormais) – a poussé les Ikoots à se révolter contre leur maire. Barricades, affrontements, interpellations : fin 2012, après la fuite du maire, le parc est abandonné, avant de refaire surface quelques mois plus tard… à Juchitán. 

Entre-temps, la « capitale du vent » est devenue le QG des opposants, qui usent les compagnies étrangères à coups d’amparos, un recours spécifique au droit mexicain. Voilà Mitsubishi contraint d’intégrer un volet « droits des communautés ». « ­Insuffisant! », clament les communautés, qui menacent de bloquer le chantier. ­Arturo enrage. Combien de temps avant de toucher sa rente ? Ces antiéoliennes, quelle bande de « jaloux » ! 

« Il faudrait se battre contre Goliath »

1 000 éoliennes. Printemps 2016. Sept nouveaux parcs ont vu le jour. L’isthme en compte désormais vingt-deux, dans un triangle de deux mille kilomètres carrés. Et il se passe quelque chose d’étrange à Unión Hidalgo. Du jour au lendemain, le club de foot reçoit des subventions, les façades des écoles primaires sont repeintes, leurs ­sanitaires, remis à neuf. Na Lupita cauchemarde : la nuit, un poulpe lui serre la gorge, et elle se réveille en sueur. ­Mauvais pressentiment. Seules des compagnies étrangères peuvent assurer de pareilles donations. Elle en informe les deux avocats de ProDESC, Guillermo Torres et Briseida Aragón. La trentaine, ils font chaque mois depuis cinq ans le voyage depuis Mexico, aux frais de ProDESC. Dix heures d’autoroute, cinq heures de lacets. Guillermo est grand et parle en faisant de longues phrases. Il a choisi le droit, car c’était l’une des rares carrières universitaires possibles dans l’État de Oaxaca, avant de se prendre de passion pour ce combat. Sa collègue Briseida Aragón est une Zapotèque obnubilée par le souci d’égalité. Enfant, elle s’assurait que son gâteau d’anniversaire était distribué à parts égales entre ses frères et sœurs. 

À l’arrivée, le rituel est le même. Na Lupita les reçoit dans son patio végétal, où de petits propriétaires – toujours plus nombreux – affluent, les bras chargés d’épais classeurs, avant d’énumérer leurs doléances. Maux de tête à répétition à cause du bruit, pression des gardes qui les surveillent avec des caméras, oiseaux retrouvés morts au pied des pylônes… Na Lupita tente d’apaiser la colère en apportant une marmite de chocolat froid. Puis le bulldog se met à japper et couvre les voix. « Le problème, c’est qu’ils réclament tous l’annulation de leur contrat, et ça, c’est impossible, confie Guillermo Torres. À moins de porter plainte contre la compagnie, mais aucune loi au Mexique ne le permet. Il faudrait s’attaquer directement à l’État mexicain, autant dire se battre contre Goliath. »

Un propriétaire d’Unión Hidalgo finit par vendre la mèche : la vague sombre est venue à lui. Des hommes travaillant pour Electrica del Valle de Mexico. Le sang de Guillermo Torres ne fait qu’un tour. C’est la filiale d’EDF Énergies nouvelles. ­L’entreprise détient déjà trois parcs : La Mata/­Ventosa (27 éoliennes), Bii Stinu Wind (82) et Santo Domingo Wind (80). Le nouveau complexe en prévoit 115. Baptisé Gunaa Sicarú, « les belles femmes » en zapotèque (en référence à la devise d’Unión Hidalgo, « tierra de las mujeres bonitas »), il occupera le nord de la ville ainsi qu’une partie de la communauté voisine, sur 4 500 hectares de terres agricoles. La moitié de Paris. Une palmeraie, des puits et des canaux d’irrigation seraient menacés. Dans une région où la pluie se montre capricieuse dix mois sur douze, c’est la mort annoncée. 

Quelques jours auparavant, un responsable français a dit à la radio qu’il rêve de développer six fois plus vite les énergies renouvelables à travers le monde, pour appliquer l’accord de Paris sur le climat. Et les conséquences humaines ? Les deux avocats sont sidérés en découvrant que plusieurs dizaines de paysans ont déjà signé le contrat avec EDF. Ils déposent une série d’amparos, contactent le siège à Paris pour exiger un dialogue, alertent les ONG. En octobre 2018, la justice mexicaine ordonne une consultation, au nom de la convention 169 de l’OIT. En attendant, les deux juristes distribuent dans les écoles des centaines d’exemplaires d’un poème de Pablo Neruda. Des dizaines de petits Zapotèques aux yeux tendres et ronds font danser leurs cerfs-volants en récitant son « Ode à l’air » : « Monarque ou camarade, / Fil, corolle, ou oiseau, / Je ne sais qui tu es, mais / Je te demande une chose : / Ne te vends pas. »

Les enveloppes d’EDF

1 100 éoliennes. Le 7 septembre 2017 à 23 h 49, dans la capitale du vent, Arturo joue aux cartes avec des amis lorsque la terre s’ouvre. Séisme de magnitude 8,2. Le groupe s’échappe in extremis avant que le plafond ne s’écroule. Depuis, Arturo et ses filles campent dans la rue au milieu des gravats, comme deux tiers des habitants. Le soir venu, Juchitán plonge dans le noir. À l’horizon clignotent des lumières rouges : les éoliennes tournent à plein régime. 

La rente annuelle d’Arturo (7 000 euros) ne lui permet pas de reconstruire ses murs. Mitsubishi pourrait-elle lui verser quelque chose, lui prêter un camion pour déblayer les ruines ? Elle fait la sourde oreille, se contente de restaurer quelques fours à tortillas. « Elle nous a dit qu’elle ne pouvait pas se substituer à notre municipalité. » Écœuré, Arturo reçoit en plus une sommation du Trésor public : l’usage de ses terres est devenu industriel, donc soumis à de nouvelles taxes. Il l’ignorait. Quand il demande l’annulation de son contrat, il découvre lui aussi qu’il a signé pour trente ans. 

EDF Énergies nouvelles fait meilleure figure. La compagnie finance le carburant des ambulances de l’hôpital de ­Juchitán et un système d’électricité autonome pour les urgences. L’homme à l’origine de cette opération, Rafael Cacho, numéro deux d’EDF Énergies nouvelles dans l’État de Oaxaca, est un istmeño. Il a grandi près d’ici et adore son métier. Transformer le vent en énergie est un rêve de gosse pour cet ingénieur aux petites lunettes, rondouillard, à l’allure débonnaire. Il travaille dans un quartier résidentiel de Juchitán. Un bâtiment blanc de deux étages. Aucun panneau extérieur. Dans le couloir, une série de photos montrent une éolienne surplombant un village français, un peu comme la statue du Christ domine Rio de Janeiro. Elles illustrent selon lui le rôle de l’entreprise, qui doit s’assurer « que tout le monde bénéficie des retombées financières des parcs éoliens, pas seulement les propriétaires terriens ». La colère de certains habitants face au mégaprojet Gunaa Sicarú ? C’est depuis ­Juchitán qu’il tente de l’apaiser avec son équipe composée d’une vingtaine de personnes. Entre leurs mains, une enveloppe annuelle de 250 000 euros d’aides sociales, à répartir entre les communautés de l’isthme impactées par les éoliennes d’EDF. Chaque mois, elles étudient les projets que les ­Zapotèques leur soumettent. La ­création d’un tout-à-l’égout à Unión ­Hidalgo ? ­Écartée. Trop coûteuse. Le groupe aide à la place au financement du département « énergies renouvelables » au sein de la petite faculté de la communauté. Histoire de rallier la jeunesse au miracle « vert ». 

« Une blague cruelle »

1 300 éoliennes. C’est le grand jour. Le 29 novembre 2019, pour la première fois, la population d’Unión Hidalgo est consultée. Dès le matin, l’équipe de Rafael Cacho sillonne les rues pour répondre aux habitants. Comptez-vous créer des emplois ? Bien sûr, des centaines au moins pendant la phase de construction. Ambiance électrique. Entre-temps, la violence a monté d’un cran. De nouveau, Na Lupita est attaquée par des hommes armés et échappe de peu à la prise d’otage. L’ombre des pistoleros, encore. Loin de l’agitation, dans le calme de sa ruelle, un homme, la cinquantaine, le dos voûté et le visage défait. Danilo. Quelques mois plus tôt, Katya, sa fille aînée, son « rayon de soleil », a été criblée de balles aux abords d’une éolienne. Elle voulait travailler pour Demex, l’entreprise en charge de Piedra Larga. Mais l’entretien d’embauche a tourné au règlement de comptes entre groupes mafieux. 

« Demex avait confié le recrutement à un homme très influent, appelé Victor, raconte Danilo. Les candidats étaient sous une éolienne quand un fourgon est arrivé. Encagoulés et armés, les pistoleros cherchaient Victor, furieux de voir qu’il avait remporté ce contrat à leur place. Victor était absent. Pour se venger, ils ont tiré sur le groupe. » Six corps à terre. Katya ouvre miraculeusement les yeux mais ses jambes ne répondent plus. Paraplégique, les reins et un foie en lambeaux, elle est hospitalisée à l’autre bout du pays, aux frais de sa famille. Danilo n’a pas porté plainte, par peur des représailles. Il a désormais la responsabilité du fils de Katya, 6 ans. Et Demex ? « Au départ, l’entreprise nous a dit que les problèmes avec ses sous-traitants ne la concernaient pas. Puis elle a proposé à Katya un emploi dans le parc. Un job où il fallait courir partout. De qui se moque-t-on ? »

Le soir du 29 novembre, Danilo, épuisé et ruiné, n’assiste pas à l’assemblée, moment crucial de la consultation. Propriétaires terriens et chefs des syndicats de travailleurs, favorables aux éoliennes, arrivent en masse. Rapidement, Guillermo Torres pointe de nombreuses irrégularités : les traducteurs zapotèques sont rentrés chez eux et les propriétaires ont déjà tous signé leur contrat avec EDF. Na Lupita essaie de prendre la parole mais ses propos sont hués. La consultation tant espérée se transforme en fiasco. « Une blague cruelle », résument les opposants. 

Une loi unique
au monde


1 500 éoliennes.
Janvier 2021. « Ils ne m’ont pas laissé le choix. » Face au refus de ­Mitsubishi d’annuler son contrat, Arturo bloque l’accès principal du parc, avec une vingtaine de petits propriétaires. Quarante jours de sit-in. Étonnamment, la compagnie laisse faire. Mais le 13 février, la police fédérale débarque. Arturo et son camarade Mariano Cabrera, 70 ans, sont roués de coups. ­Mariano reçoit d’un policier une balle dans le pied. Les deux hommes passent cinq jours en prison. Arturo est sous le choc : « La police nous a tabassés alors que nous manifestions sur nos terres…

— Qu’allez-vous faire si la compagnie continue de refuser l’annulation des contrats ? 

— Elle devra revoir notre rente à la hausse.

— Combien demandez-vous ?

— Six fois plus ! »

Ici s’arrêtent les similitudes entre Na Lupita et Arturo. Jamais la militante n’accepterait pareil compromis. Debout dans la plaine, ses boucles blanches s’emmêlant dans le vent, Na Lupita constate le désastre. Les éoliennes hachent le ciel. Dix ans que le Mexique double chaque année sa capacité grâce à ce bout de plaine. Mais Unión ­Hidalgo ne compte toujours ni tout-à-l’égout ni hôpital et ne s’est pas remis du tremblement de terre, des gravats ornent encore les parvis des maisons. Les 115 turbines de Gunaa Sicarú rendraient la vie un peu plus impossible. Une seconde consultation, cette fois-ci décisionnelle, pourrait se tenir cet automne et sceller le sort du projet. Le village s’exprimera à main levée : pour ou contre. Si le contre l’emporte, le projet sera abandonné. Compte tenu des menaces, Na Lupita n’en espère rien. Au bout du tunnel scintille pourtant une lueur d’espoir : « Comment s’appelle déjà cette loi, Guillermo ?

— La loi sur le devoir de vigilance, une loi unique au monde ! »

L’avocat lui raconte. L’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, en 2013. Un millier d’ouvriers du textile enseveli. La rédaction d’un texte qui oblige les grandes entreprises françaises à respecter les droits humains et environnementaux à l’étranger. Son vote de justesse au ­Parlement en 2017… « Leurs filiales et leurs sous-­traitants sont également concernés ! »

À l’automne 2021, le combat se déplace dans un tribunal de Paris. Unión ­Hidalgo contre EDF. Les opposants demandent la suspension de la consultation mexicaine, histoire de retarder le projet, le temps que la justice française examine si le « plan de vigilance » d’EDF est suffisant pour prévenir les risques liés aux droits humains, à l’environnement ou la santé. La procédure risque de durer des années mais si les ­Zapotèques gagnent, EDF pourrait être condamnée à réparer les dégâts occasionnés par ses parcs. Au point de compromettre l’avenir de Gunaa Sicarú ? On en est loin, mais les choses se compliquent pour le groupe contrôlé par l’État français. EDF affronte un autre vent contraire, cette fois-ci mexicain. 

Andrés Manuel López Obrador, dit « Amlo », a déclaré la guerre aux entreprises étrangères d’énergies renouvelables. Chef de l’État depuis 2018, il les accuse d’empocher des millions au détriment des entreprises publiques CFE et Pemex. Premier président de gauche dans l’histoire du Mexique, Amlo vient de signer le grand retour des énergies fossiles. La dépendance envers les États-Unis ? Terminée, avec la découverte fin 2019 d’un gisement « gigantesque » de pétrole dans l’État de Tabasco, et l’annonce de la construction d’une raffinerie.

EDF admet que ce changement « n’est pas une bonne nouvelle pour les acteurs internationaux qui seraient ainsi confrontés à une réglementation instable ». Le vent mène les entreprises étrangères vers d’autres pays plus libéraux, comme la Colombie. Début 2021, le gouvernement y a annoncé la construction de seize parcs éoliens sur la péninsule aride de la Guajira, terre ancestrale du peuple Wayuu, à l’extrême nord. Quelques mois plus tard, les dix premières éoliennes du parc Guajira I sont implantées à Puerto Brisa, face à la mer des Caraïbes, par l’entreprise privée d’électricité colombienne Isagen. Le chantier de la ­Guajira II débutera dans les mois à venir avec plusieurs dizaines d’éoliennes. Les Wayuu n’ont toujours pas été consultés.

Ce récit est paru dans le numéro 56 de XXI.

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