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07/06/2022

La Turquie s’est construite sur les ténèbres

Entretien. Taner Akçam

Il a exhumé la preuve de la planification du génocide arménien : cet historien a retrouvé des ordres écrits organisant l’extermination. En exil, il rêve de révéler aux Turcs leur véritable histoire pour « mettre son pays sur le chemin de la démocratie ».

Propos recueillis par Haydée Sabéran

Illustration : Olivier Dangla

Un matin frisquet d’avril, dans le hall d’un hôtel bruxellois, un petit homme dégarni en costume-cravate s’avance en souriant, les traits tirés par le décalage horaire. Un voyageur que personne ne remarque, surnommé le « Sherlock Holmes du génocide arménien » par le New York Times. Ce chercheur turc réfugié aux États-Unis met en rage les nationalistes de son pays : il a authentifié des textes donnant l’ordre d’exterminer les Arméniens de Turquie en 1915. Les preuves de la volonté d’éliminer un peuple, d’un massacre planifié. Taner Akçam, 65 ans, professeur d’histoire au Centre d’études de l’Holocauste et des génocides à l’université Clark, dans le Massachusetts, a démontré que l’intention génocidaire était claire. 

Le gouvernement turc continue d’assurer qu’il ne s’agit que d’un déplacement de population qui a mal tourné. Pour mémoire, les nationalistes au pouvoir dans l’Empire ottoman ont exterminé plus d’un million ­d’Arméniens, ainsi que des centaines de milliers d’assyro-chaldéens et de Grecs, hommes, femmes, enfants, essentiellement entre 1915 et 1916. Des massacres systématiques. À la fois des attaques de convois de déportés, et des ­tueries sur des sites dédiés, comme les gorges de Kemah, d’où les déportés étaient précipités dans ­l’Euphrate. Ailleurs, on a fusillé, égorgé, jeté dans des fosses ­communes creusées à l’avance ou jeté à la mer. Les déportations, les camps de concentration, les marches avaient pour but d’épuiser, d’affamer les gens, jusqu’à la mort. Les deux tiers des chrétiens du pays ont été exterminés.

Taner Akçam voudrait que sa découverte soit un point de départ, qu’elle permette à son pays de regarder enfin la vérité en face. Il sait que ce sera long, mais il estime que le chemin vers la démocratie ne se fera qu’à ce prix. Son rêve : donner une conférence sur le génocide en turc, en Turquie. Ce jour-là à Bruxelles, il se prépare à parler devant un auditoire d’Arméniens. Son regard doux pétille derrière les lunettes : le trajet en avion l’a décalé, il n’a pas mangé, on commence l’interview autour d’un petit déjeuner. Entre deux tartines, il se met à raconter : la cave sombre dans laquelle il a traqué les preuves du crime, l’avalanche de mensonges turcs auxquels il a répondu point par point, les menaces de mort avec lesquelles il a fallu vivre un temps. Au bout d’un moment, nos voisins de table subjugués se taisent et tendent l’oreille : Taner Akçam n’est plus seulement ­Sherlock Holmes, il est ­Indiana Jones. ­Berger des montagnes ­d’Anatolie puis étudiant révolutionnaire traqué, prisonnier évadé, passager clandestin, rat de bibliothèque, et enfin chercheur de renommée mondiale. L’universitaire en exil a eu plusieurs vies.

Comment prouver la réalité du génocide arménien ?

Il y a eu des ordres écrits. Comme ce télégramme crypté du ministre de l’Intérieur Talât Pasha, en septembre 1915 : « Le gouvernement a décidé d’éliminer complètement tous les Arméniens qui vivent en Turquie. […] Sans prêter attention à la femme, à l’enfant, à l’infirme, si tragiques que puissent être les méthodes d’extermination, il faut mettre fin à leur existence, sans écouter sa conscience. »

Difficile d’être plus limpide.

Oui mais l’original de ce texte a disparu. Celui-là et d’autres, de la même teneur. Ce qui a permis aux historiens officiels turcs d’affirmer depuis des années que ces messages sont des faux, une « ­fiction arménienne ». Faute de pouvoir les authentifier, les historiens du génocide ont longtemps renoncé à ce matériau historique, mais désormais l’argument ne tient plus : j’ai retrouvé les photos de ces télégrammes dans une cave, à New York, en avril 2015, puis j’ai prouvé leur véracité. Ils avaient été réduits au silence, je leur ai rendu la parole.

« En 1919, des enquêteurs turcs avaient trouvé des télégrammes, des ordres d’exterminer. Mais tout a disparu des archives du tribunal d’Istanbul. Tout ! »

Que faisaient-ils dans une cave à New York ?

Ils avaient été conservés chez un médecin, le neveu d’un prêtre catholique arménien, Krikor ­Guerguerian. Dans les années 1960, ce prêtre avait photographié, dans les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, de nombreux documents des procès d’Istanbul de 1919. À l’époque, les enquêteurs turcs qui jugeaient ce qu’ils appelaient les « crimes de guerre » commis contre les Arméniens avaient trouvé eux aussi des télégrammes, des ordres d’exterminer, des preuves. Mais tout a disparu des archives du tribunal ­d’Istanbul. Je dis bien tout ! ­Heureusement ce prêtre en a conservé des copies, et ce sont ces copies que je cherchais quand je suis entré dans la cave à New York. Je n’imaginais pas du tout tomber sur les Mémoires de Naïm.

Qu’appelez-vous « Mémoires de Naïm » ?

Naïm Efendi était un haut fonctionnaire turc, alcoolique et joueur, facile à corrompre car toujours en manque d’argent. Pendant le génocide, il travaille au bureau des déportations du camp de Meskene et fait évader les Arméniens les plus fortunés. Il aide un journaliste arménien, Aram Andonian, déporté en 1916, à s’échapper. Les deux hommes se retrouvent deux ans plus tard à Alep, en Syrie, alors occupée par les ­Britanniques. Le journaliste propose au fonctionnaire de l’argent contre des documents de nature à prouver la responsabilité de l’État turc dans les massacres. Ils se donnent plusieurs fois rendez-vous au célèbre hôtel Baron d’Alep. Naïm Efendi décode pour Aram Andonian une cinquantaine de messages chiffrés. Il les recopie à la main dans un cahier, dans lequel il ajoute des anecdotes, des dates, des chiffres, des noms. Puis il réclame de l’argent contre d’autres documents recopiés, mais le journaliste refuse le marché et lui demande des originaux. Naïm ­Efendi lui en remet une vingtaine, parmi lesquels le message que j’ai cité. On appelle cet ensemble les « Mémoires de Naïm ». Après la guerre, Aram Andonian les cite dans un livre, Le Grand Crime. En l’absence d’originaux, c’est ce livre, que les historiens turcs avaient qualifié de « fiction arménienne », qui nous avait permis d’avoir accès à ces textes.

Comment êtes-vous tombé sur ces télégrammes ?

Imaginez des rayonnages remplis de boîtes d’archives, sans aucune étiquette. Rien d’organisé, rien de rangé, un bazar. La cave est en forme de L. On n’y voit rien. Je vais jusqu’à la fin du L, je prends une boîte. Au hasard. Et là, il se passe un miracle, je ne peux pas le dire autrement. Moi, l’ancien gauchiste, pas vraiment croyant, je n’ai pas d’autre mot pour qualifier ce qui s’est passé. Je tombe sur un papier blanc, plié en deux, sur lequel est écrit d’un côté en turc moderne, de l’autre la traduction en anglais, et au-­dessus, l’écriture du prêtre qui indique : « Mémoires de Naïm, page 29 ». Je me suis dit : oh mon Dieu, ce type a les mémoires de Naïm ! J’ai tout scanné et au bout de cinq mois, je les ai trouvées.

Quel était votre état d’esprit ?

À partir du moment où j’ai su que les Mémoires étaient quelque part dans ces archives, j’ai eu l’impression de creuser pour ­chercher de l’or… Quand j’ai enfin trouvé, j’étais le plus chanceux sur terre, comme si j’avais reçu une couronne en récompense de tous mes efforts. J’étais très heureux.

Comment ces originaux ont-ils pu disparaître ?

Le journaliste les avait divisés et déposés en trois lieux, qu’il croyait sûrs. Un, le Tribunal militaire ­d’Istanbul. En 1919, quinze des principaux génocidaires sont condamnés à mort, la plupart par contumace, dont l’ancien ministre de l’Intérieur Talât Pasha. Deux, le Tribunal de Berlin. En 1921, Aram Andonian remet d’autres originaux à l’avocat d’un Arménien qui a assassiné ce même Talât Pasha à Berlin. Trois, la bibliothèque arménienne Nubar dans le 16e arrondissement à Paris. Il a lui-même dirigé cette bibliothèque jusqu’à sa mort en 1952. Dans les années 1970, un historien a constaté que ces originaux avaient disparu. Dans chacun de ces lieux, les archives relatives aux Mémoires de Naïm se sont évanouies. Une main invisible les a fait disparaître.

Une « main invisible » bien utile aux négationnistes.

On peut spéculer à l’infini. Le prêtre Guerguerian s’était, heureusement, rendu à la bibliothèque parisienne et avait fait des copies autour de 1951, ce que j’ai découvert ensuite.

Un argument des négationnistes pour contester l’authenticité de ces Mémoires était de dire que Naïm n’a jamais existé.

J’ai prouvé le contraire. Je n’ai aucun mérite, tout l’honneur revient aux archives militaires turques ! En 2005, pour prouver qu’ils étaient de bonne volonté, les Turcs ont publié huit volumes de documents qui avaient un lien avec les ­Arméniens. Dans le septième volume, il y a des documents sur le camp de concentration de ­Meskene. L’archive est consacrée à une enquête sur la corruption dans ce camp, et sur les évasions ­d’Arméniens. Un des témoins entendus est Naïm Efendi. Naïm Efendi, de Silifke, fils de Nuri, 26 ans, marié, ancien responsable des convois de déportés à Meskene. Tout ce ­qu’Andonian a dit sur lui se vérifie dans les archives ottomanes.

Grave erreur…

Je suppose que ceux qui ont mis ces archives à disposition n’ont pas pris la peine de les lire, sinon ils ne les auraient jamais rendues publiques. D’ailleurs, qui les lit, à part quelques idiots comme moi ?

Alcoolique, accro au jeu… Naïm Efendi n’est pas très fiable a priori. Or vous prouvez aussi qu’il dit la vérité.

C’est une question que je devais me poser. Et si Naïm avait tout fabriqué pour se faire de l’argent ? J’ai fait des recherches sur les anecdotes qu’il relate, les faits, les lieux, les personnes, j’ai tout recoupé.

Pour répondre aux négationnistes, vous dites « voilà ce que j’ai trouvé », mais aussi « voilà comment je l’ai trouvé ».

Eux ont le droit de se tromper à chaque pas, de mentir. Moi, si je fais la moindre erreur, c’est la fin de ma carrière.

Cette découverte des « Mémoires de Naïm » est racontée dans votre dernier livre, Killing Orders, pas encore traduit en français. Depuis, vous avez trouvé d’autres preuves du génocide, entendu en droit comme l’extermination systématique et programmée d’un groupe d’êtres humains.

J’ai découvert qu’une première décision d’exterminer des ­Arméniens est prise le 1er déc­embre 1914, contre la population masculine de la région de Van et Bitlis, par l’Organisation ­spéciale, la milice liée à l’appareil d’État qui a mis en œuvre le génocide. C’est la première fois qu’on lit le mot « extermination », imha en turc, contre les Arméniens dans les documents ­ottomans.

Avez-vous le sentiment d’avoir terminé votre enquête ?

Pas du tout ! Je continue mon travail. Être historien, c’est reconstruire le passé d’une manière qui permette de comprendre l’histoire aujourd’hui et à l’avenir. La découverte des documents est une partie infime du travail. Regardez ­l’Holocauste. Même si nous savons ce qui s’est passé, l’écriture de l’histoire ne s’arrête pas.

Le négationnisme non plus.

Bien sûr. C’est un sujet central. Le génocide du Rwanda a eu lieu, celui des Rohingya aussi. Ces catastrophes humaines récentes vous poussent à repenser votre propre recherche. Si je compare les Armenian genocide studies et les Holocaust studies, nous avons vingt à trente ans de retard. Il y a encore tant de sujets à couvrir.

Vous êtes turc. Pourquoi vous être intéressé au génocide arménien ?

On me pose souvent la question. Il n’y a rien d’inhabituel à ce qu’un historien allemand travaille sur ­l’Holocauste. Personne n’est surpris. Nous devons, en Turquie, créer cette normalité. Pour vous répondre, j’ai longtemps pensé que le hasard avait mis ce sujet sur ma route. ­Maintenant, je pense que mon père a joué un grand rôle.

Comment ?

J’en ai pris conscience après son décès. Il était instituteur, syndicaliste, un écrivain reconnu en Turquie. Il disait toujours qu’il fallait « dire la vérité », et « se battre pour la justice ». C’est ce que j’essaie de faire.

Une bibliothécaire dans votre institut de recherche, en Allemagne, vous a poussé à travailler sur le sujet.

C’est vrai. Elle était arménienne par sa mère. Elle insistait pour que je travaille sur le génocide en tant que Turc. À l’époque, je ne trouvais pas ça intéressant.

Pourquoi ?

Comme tous les Turcs, j’avais une distance naturelle avec ce sujet. Le génocide arménien, c’était la patate chaude. Mon opinion se résumait à peu près à ça : quelque chose s’est passé il y a cent ans, des Turcs ont tué des Arméniens, des Arméniens ont tué des Turcs, c’est compliqué. Puis à la fin des années 1980, assistant de recherche en Allemagne, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de la torture dans l’Empire ottoman. J’ai découvert les premiers massacres d’Arméniens de 1895-1897. Mais j’étais encore hésitant. Je pensais : les Arméniens ne sont pas si innocents, ils ont leur part de responsabilité. 

Toutes ces années dans les écoles turques avaient laissé des traces. Et puis, en tant que jeune gauchiste, j’avais des clichés en tête, une certaine façon de penser la Turquie et le monde. J’estimais que les mouvements politiques arméniens étaient contrôlés par les services secrets occidentaux, qui voulaient affaiblir la Turquie. Travailler sur le génocide arménien, ce n’était pas confortable.

Qu’est-ce qui aurait été confortable ?

Le combat des classes populaires. La question kurde. Au moins eux, ils étaient encore là, à défendre leurs droits face au pouvoir turc. Les Arméniens, c’était le passé.

Qu’est-ce qui vous a fait évoluer ?

Mon honnêteté, rien d’autre. Je travaillais avec des chercheurs sérieux, qui m’ont appris à poursuivre la vérité. Et puis je conservais un certain esprit critique venu de ma formation marxiste. Je ne suis plus marxiste, mais j’ai gardé l’esprit critique.

Comment vous êtes-vous approché du sujet ?

Au départ, je souhaitais juste trouver un nouvel objet d’études. On était en 1991, j’avais terminé ma recherche sur la torture dans ­l’Empire ottoman, et l’institut pour lequel je travaillais à Hambourg se lançait dans un nouveau projet sur les crimes d’État, autour de la question de la responsabilité, à une époque où il n’y avait pas encore de Cour pénale internationale. C’était l’occasion de travailler sur la tentative, en 1919 à Istanbul, de juger les responsables du génocide arménien. J’ai proposé d’organiser un séminaire. On m’a répondu : « D’accord, trouvez un expert. » C’est ainsi que j’ai rencontré celui qui est ensuite devenu mon maître, l’historien arménien Vahakn Dadrian, qui vient de mourir à l’âge de 93 ans. C’est lui qui a ouvert la voie de la recherche sur le génocide arménien. Et je n’ai plus quitté le sujet depuis.

Cet Arménien ne s’est pas méfié de vous, un Turc ?

Je lui avais été recommandé. Je lui avais écrit une lettre en turc, car j’avais supposé en lisant ses recherches qu’il le parlait, et j’avais raison. Il m’a répondu que j’étais son premier correspondant turc depuis quarante ans ! Nous nous sommes toujours bien entendus. Assez vite, il a fait partie de ma famille élargie. Certains Arméniens lui disaient à l’époque : « Qu’est-ce que tu fabriques, Dadrian ? Ce Turc pourrait être un espion ! » Lui trouvait important qu’un Turc travaille sur cette question. Il a dû se battre contre ce genre d’arguments. Aujourd’hui la plupart des Arméniens dépassent ce préjugé et des dizaines d’historiens turcs explorent le sujet.

Vous êtes allé à Erevan en Arménie commémorer le génocide.

Quatre fois. La première en 1995. J’avais avec moi le maire progressiste d’une ville près ­d’Istanbul, un ami proche, et on a visité le mémorial. Ç’a fait la une des journaux en Turquie. Pendant une semaine ç’a été un des sujets les plus importants dans la presse ! La ­deuxième fois, en 2005, j’étais avec le journaliste arménien Hrant Dink et d’autres intellectuels turcs.

« Il est difficile pour une nation d’admettre qu’elle a été fondée par des assassins et des voleurs qui ont pillé les biens des Arméniens massacrés. »

Pourquoi la Turquie refuse-t-elle de reconnaître le génocide ?

D’abord pour éviter de payer des réparations aux descendants des victimes. Ensuite il y a l’effet ­Pinocchio : à force de mentir, il est difficile de revenir en arrière. Et le nez de la Turquie est très long. Enfin, les pères fondateurs de la nation ont été impliqués dans le génocide. Il est difficile pour une nation d’admettre qu’elle a été fondée par des assassins, et des voleurs, puisqu’ils se sont enrichis en pillant les biens des ­Arméniens ­massacrés.

Vous êtes d’Ardahan, dans l’ancien territoire arménien. Avez-vous changé de regard sur la région de votre enfance ?

Je ressens un certain chagrin. Enfant, j’ignorais qu’il y avait eu là des Grecs, des Géorgiens, des ­Arméniens. En parlant avec mes amis arméniens, j’ai découvert peu à peu que des mots que nous utilisons dans cette région, et dont j’ai toujours pensé qu’ils étaient turcs, étaient arméniens, russes ou ­géorgiens. Ces gens ont vécu ensemble. Pas toujours en paix, mais ensemble. Il ne reste que les Turcs. Et il y a une grande haine contre les Arméniens dans ce territoire. Un de mes cousins m’a dit un jour : « Au lieu de travailler sur les Arméniens, tu devrais plutôt t’intéresser à notre région, et comment les Arméniens ont tué des musulmans. » Si j’étais jeune, j’apprendrais l’arménien, le ­géorgien, le russe et le grec, et j’étudierais l’histoire de ma région.

Quels mots arméniens utilisez-vous ?

Pour dire le « sillon » tracé par la charrue, nous disons haghos dans ma région. En arménien, c’est agos. Pour « fontaine », nous disons tchermoukh. En Arménie, une marque d’eau minérale porte ce nom. Les gens ont pris les uns des autres. Y compris certaines musiques traditionnelles. Tout cela est terminé. J’espère qu’un jour les Géorgiens, les ­Arméniens, les Turcs pourront vivre en paix dans ce ­territoire. Ce sont les mêmes gens. Les Turcs et les Kurdes ­d’Ardahan ressemblent plus aux Arméniens et aux Géorgiens de l’autre côté de la frontière qu’aux Turcs de la région égéenne. La géographie crée sa propre culture.

À quoi a ressemblé votre enfance à Ardahan ?

J’étais berger. Je mettais les animaux au pâturage, je travaillais dans les champs. J’ai vécu à ­Ardahan jusqu’à mes 6 ans, puis j’y suis retourné tous les étés, trois mois et demi par an, chez nos grands-parents, avec mes frères et ma sœur, jusqu’à 21 ans. Notre village, où ma mère vit toujours, est à 2 000 mètres d’altitude. Ça ressemble à la Suisse. Je suis un enfant de la montagne, je connais les chemins.

Et l’enfance de votre père ?

Sa famille était si pauvre qu’il priait Dieu de mourir pour avoir de quoi manger au paradis. Quand il a découvert qu’il existait une école avec internat pour les garçons de la campagne, il a marché deux jours et deux nuits pour y arriver. Il est devenu instituteur. Plus tard, il est ­devenu le secrétaire national du syndicat des instituteurs. Ensuite il s’est mis à écrire des livres. Le premier livre qui l’a rendu célèbre s’appelait Le Pain des morts. Il racontait qu’il espérait que quelqu’un meure au ­village, parce qu’aux enterrements il y a toujours à manger.

Quel genre d’homme était-il ?

Il disait qu’il fallait se battre, que rien ne serait donné. C’est la raison pour laquelle il s’est mis à détester la religion. Il disait qu’attendre tout de Dieu était une erreur. C’était aussi un homme patriarcal. Il passait très peu de temps avec ses enfants. Nous n’avons jamais connu un père qui vous emmène au théâtre, au terrain de jeu, ou qui s’inquiète de vos problèmes scolaires. C’était notre mère qui s’occupait de cela. Il se battait sur la scène publique pour les droits des autres, mais quand il rentrait à la maison, il voulait que le repas soit prêt.

Et votre mère ?

Elle a 88 ans, elle est le pilier de la famille. Elle s’est sacrifiée toute sa vie. Elle était institutrice elle aussi. En plus de sa journée de travail, elle devait s’occuper de quatre enfants, cuisiner, laver, gérer les problèmes de chacun, et de son mari. Il y a une blague sur elle dans la famille : chaque homme de la famille a fait de la prison une fois dans sa vie, elle a passé vingt ans à nous rendre visite. D’abord mon frère aîné a été détenu en 1968 pour avoir manifesté contre la guerre du Viêtnam. Ensuite mon père, après le coup d’État de 1971, parce qu’il était syndicaliste. Puis j’ai été incarcéré un an. Enfin mon jeune frère, entre 1981 et 1989, arrêté par le régime militaire. Ma mère en plaisante : « Vous, vous avez visité la prison une fois. Moi, j’ai visité les prisons turques ­pendant vingt ans. »

Pourquoi avez-vous été arrêté ?

Adolescent, j’étais à la tête de la Jeunesse lycéenne révolutionnaire. J’ai continué à militer à l’université. Je suis devenu un des leaders du mouvement étudiant turc. C’étaient les années 1970, dans le sillage de Mai 68. On réclamait la démocratie, les droits de l’homme, l’indépendance vis-à-vis des pouvoirs impérialistes, le droit de grève, la réforme agraire, des droits pour les Kurdes. À l’époque, il était interdit de mentionner l’existence des Kurdes. Selon le mythe ­fondateur de notre république, il n’y a pas de Kurdes en Turquie, ce sont des Turcs qui s’ignorent, des « Turcs des montagnes » ! On a commencé à en parler dans notre journal étudiant. Voilà comment on se retrouve en prison. 

J’ai été placé en garde à vue cinq fois en deux ans. La première fois en 1974 parce que j’avais distribué des tracts contre l’invasion de Chypre, la dernière fois après des articles sur les Kurdes. En garde à vue, nous étions privés de sommeil, de nourriture en quantité suffisante, on devait rester assis ­quarante-huit heures sur une chaise. On était ­frappé à coups de bâton. On ne le vivait pas comme de la torture, on se disait qu’il fallait faire avec. À la cinquième garde à vue, j’ai été ­incarcéré. C’était en 1976, j’ai été condamné à neuf ans et huit mois de prison. Je me suis évadé au bout d’un an.

Vous vous êtes échappé en creusant un tunnel.

Un jour, des codétenus m’ont prévenu qu’ils creusaient un tunnel depuis un mois. Cette ­prison à ­Ankara était une ancienne étable. Pas de mur de ciment, pas de barbelés. Un très vieux bâtiment. Les toilettes n’étaient qu’un trou dans la terre. Pour cuisiner, on utilisait des réchauds à gaz, montés sur des pieds en métal. Quand ils se cassaient, on les cachait. C’est avec ça qu’on a creusé un tunnel de 5-6 mètres. L’entrée du tunnel était cachée derrière le papier peint.

Il n’y avait que des prisonniers politiques ?

Dans notre bâtiment, oui. La nuit, on était entre nous. On était une ­centaine, pour des milliers de prisonniers de droit commun. Ils avaient peur de nous parce que, contrairement à eux, nous étions solidaires.

C’est un film.

Si vous connaissez un bon réalisateur, je lui raconte tous les détails.

Dans La Grande Évasion, le film de 1963 avec Steve McQueen, les prisonniers cherchent toutes sortes de moyens de se débarrasser de la terre. Vous faisiez comment ?

Au début, on la jetait dans le grand trou des latrines. Ensuite, on en a mis une partie dans un grenier auquel on avait accès. À la fin, on cachait la terre dans nos lits. On la couvrait avec des couvertures de façon à ce que ça ressemble à un corps humain, comme si quelqu’un dormait. On avait fabriqué un système électrique à l’intérieur du tunnel. Si un gardien passait, on éteignait la lumière et les creuseurs arrêtaient de creuser. 

Bien sûr, il y avait des fouilles. Une fois par mois, ils retournaient la prison. Mais un des gardiens, proche de nos idées politiques, nous prévenait. Un jour, il nous annonce une fouille pour le lendemain. On travaille toute la nuit, pour s’évader avant la fouille. On avance dans le tunnel, qui donne sur la rue. On sait que les gendarmes passent toutes les demi-heures. Mais, pris par l’enthousiasme, on ne regarde pas nos montres, et on sort au moment de la ronde. On commence à sauter du mur. ­J’entends crier derrière moi : « Arrêtez ! ­Arrêtez ! » Je cours. Celui qui a sauté après moi a été ­arrêté. À cinq secondes près, j’étais pris moi aussi.

Comparé à ce qu’ont vécu les prisonniers politiques après le coup d’État de 1980, ça semble bon enfant.

Effectivement, après le coup d’État, c’est devenu l’enfer. Je le sais par mes amis, la torture était ­quotidienne. En comparaison, ma prison était un hôtel cinq étoiles. On avait entre 19 et 24 ans, on était entre prisonniers politiques, tous étudiants. On était amis.

Que se passe-t-il après votre évasion spectaculaire ?

Je me cache pendant six mois, et puis je réussis à atteindre ­l’Allemagne via la Syrie. Un ami kurde m’emmène à la frontière syrienne. Le passeur me met dans un train, il me dit : « Assieds-toi là. Ne parle pas, ne dis rien. » Et je suis ­arrivé à Alep. Puis j’ai pris l’avion de Damas à Munich avec un faux ­passeport. Et j’ai été arrêté à ­l’aéroport de Munich, ils ont tout de suite vu que mon passeport était faux.

Là, vous êtes en danger.

C’est le pire moment de ma vie. J’ai passé trois mois en ­prison en Allemagne, je préfère la prison turque ! J’avais droit à l’asile, ­Amnesty International m’avait adopté comme prisonnier de conscience en Turquie. Mais j’avais peur d’être renvoyé avant même de pouvoir déposer une demande. C’était arrivé à d’autres. On m’avait dit de ne pas révéler mon identité sauf en présence d’un avocat. Je n’en ai pas demandé. Je craignais d’être trahi. J’avais 24 ans, j’étais seul, personne ne savait où j’étais. Je ne parlais pas allemand, à peine anglais. Je n’avais aucune idée de ce qui pouvait arriver.

Comment en êtes-vous sorti ?

Les amis qui m’attendaient à l’aéroport de Munich, ne me voyant pas sortir, ont prévenu mes amis en ­Turquie. Mon père est allé en ­Allemagne, il a contacté ­Amnesty. Une avocate a écumé les prisons à Munich et dans les alentours pour retrouver « Mehmet Ali ­Tekinalp », mon faux nom. Un jour, j’ai été appelé au parloir. Une inconnue blonde m’attendait, c’était elle. Elle m’a dit : « Taner Akçam, n’ayez pas peur, je vais vous sortir de là. » J’ai pleuré.

Vous continuez la politique quelques années, puis un de vos amis est assassiné par le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, qui a pris les armes contre l’État turc.

C’est une partie triste de ma vie. Après le coup d’État militaire de 1980, je participe à un collectif de « résistance antifasciste » contre la dictature turque. Le PKK ­d’Abdullah Öcalan et mon organisation, Devrimci Yol (« la voie révolutionnaire »), en étaient les chevilles ouvrières. Deux ans plus tard, j’apprends que le PKK a arrêté ses propres membres en Syrie, qu’il torturerait et tuerait ses dissidents. J’appelle à la libération immédiate de ces prisonniers si cette information était vérifiée. Si on se bat pour la démocratie et les droits humains, on doit commencer par soi-même. Le PKK lance alors une campagne contre moi et tous ceux qui ­s’opposent à ce parti. Il tue ­plusieurs de ses membres en Europe. Nous protestons, nous tractons. Le PKK réplique en tuant une vingtaine de personnes en Europe, dont un de mes meilleurs amis à Hambourg. J’ai cessé la politique.

Vous étiez menacé ?

Je me suis caché un an en ­Allemagne. Puis, comme j’avais cessé d’être activiste, je n’étais plus une menace à leurs yeux. Mais Öcalan a continué de me qualifier d’agent de la CIA, d’espion. Je ne suis plus dans ce monde. J’ai totalement arrêté la politique désormais.

Sur le génocide, vous passez beaucoup de temps à parler au grand public.

Je souhaite que les Turcs comprennent leur histoire. J’ai donné une dizaine de conférences à des Turcs en Allemagne pour mon dernier livre. Mais pour l’instant aucune en Turquie.

Comment réagissent les Turcs exilés que vous rencontrez à ces occasions ?

Ceux qui viennent sont des démocrates, des gens de gauche. Donc la réaction est très positive. Bien sûr il y a parfois des nationalistes.

Ils contestent ?

Ils ont des questions, je réponds, c’est gérable. Jusqu’en 2006, même aux États-Unis, les nationalistes m’attaquaient verbalement ­pendant mes conférences. Parfois ­physiquement. J’ai été agressé une fois à l’université de New York par des nationalistes turcs qui ont essayé de me frapper. Quand j’ai commencé à travailler sur le génocide aux États-Unis, il y a eu des campagnes contre moi. De l’intimidation, des menaces. Ça ne m’a pas arrêté. Je donnais mes conférences sous protection policière. Ces temps sont révolus.

« En Turquie, on sait désormais que quelque chose de mal est arrivé. Peut-être pas un génocide, mais “quelque chose de mal”. »

Pourquoi ?

Les gouvernements successifs sont toujours négationnistes, mais ils ont perdu sur le terrain moral. Ils sont sur la défensive. En ­Turquie, on sait désormais que quelque chose de mal est arrivé. Peut-être pas un génocide, mais « quelque chose de mal ».

Comment l’expliquez-vous ?

La société civile progresse depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, le parti islamo-­conservateur d’Erdoğan, et l’essor du mouvement kurde. Quand les Kurdes ont pris la tête de municipalités dans les provinces, ils ont ­commencé à construire des monuments pour commémorer le génocide arménien. Ils ont organisé des conférences, utilisé la langue ­arménienne pour nommer les villes et les rues. Il y a eu une ouverture dans la société turque. Internet a beaucoup aidé. C’est la source d’information la plus puissante pour la jeune génération. Autrefois, la source était le gouvernement turc. Ils avaient mis la ­société dans une boîte et ils ­pouvaient contrôler le savoir. Ce n’est plus possible. Mais le tournant majeur a été l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink en 2007 à Istanbul [lire l’entretien avec Fethiye Çetin dans « XXI » n° 30, ndlr]. À partir de ce moment, les gens ont commencé à se poser des ­questions.

Quels étaient vos liens avec ce journaliste arménien ?

Hrant Dink était mon ami. Je l’ai rencontré en 1994, deux ans avant la création de son journal en turc et en arménien, Agos. Je dormais chez lui quand j’allais à Istanbul. Je suis devenu chroniqueur dans son journal. Nous parlions presque toujours avant de sortir un texte. Un exemple : Hrant était contre les résolutions parlementaires des pays étrangers en faveur de la reconnaissance du génocide. Avant de l’écrire, il m’a appelé pour en discuter. Autre exemple, les commissions historiques : autour de 2005, le gouvernement turc a émis l’idée d’une commission d’historiens avec le gouvernement arménien. J’étais pour, il était contre, on en a discuté. Il me disait : « Tout est dans la tête, si tu ne changes pas les mentalités, une commission ne servira à rien. Ils entreront dans la commission avec leurs idées préconçues, et en sortiront avec la même logique. »

Vous pourriez vous rendre en Turquie ?

Je ne serais pas en sécurité pour le moment. Beaucoup de mes amis sont en prison. La dernière fois que j’y étais, c’était en juillet 2016, pendant le coup d’État manqué, j’étais au village auprès de ma mère de 88 ans. Je suis parti, à sa demande. Même s’il n’y a plus rien contre moi, pas d’enquête, pas de plainte, je ne veux pas prendre le risque. On pourrait trouver un prétexte pour ­m’incarcérer. Je vois ma mère à Vienne. Mais j’ai bon espoir de pouvoir aller en ­Turquie dans deux ou trois ans. Il y a un consensus dans la société turque pour réclamer la fin du système ­présidentiel ­dictatorial.

Votre rêve est de donner des conférences en turc en Turquie sur le sujet.

Oui. Je dis aux Arméniens qui viennent m’écouter : « Vous n’avez pas besoin d’apprendre ce que je vais vous dire, à part quelques nouveautés vous savez déjà tout. » Ils n’ont pas besoin qu’on leur fasse la leçon. L’enjeu majeur est de sensibiliser le peuple turc. Un grand rêve. Le moyen de mettre la Turquie sur le chemin de la démocratie.

C’est-à-dire ?

Si les Turcs ne font pas face à leur histoire et leurs méfaits, ils ne résoudront jamais leurs problèmes. Je suis convaincu que si la Turquie a un ­problème kurde aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’a pas fait la lumière sur le génocide arménien. Si vous vous construisez sur des ténèbres, elles seront la base de votre avenir.

Vous avez dédié un de vos livres à Haji Halil, un Turc qui a caché des Arméniens en 1915.

Ce Turc musulman pieux a sauvé une famille d’Arméniens en les cachant pendant plus d’un an au péril de sa vie. J’ai découvert cette histoire lors d’un colloque en 1995 en ­Arménie. Un des organisateurs de la conférence, Greg ­Sarkissian, l’a racontée à la tribune. C’était l’histoire de sa famille. Il disait que les ­Arméniens devaient tendre la main au peuple turc, en ­s’appuyant sur des exemples comme celui de Haji Halil. Ça m’a bouleversé au point que la nuit même, à l’hôtel, je n’ai pas réussi à dormir. Je suis descendu dans le hall de l’hôtel et il était là. Nous avons parlé toute la nuit.

À la fin de vos conférences, au moment des questions, il y a souvent un Arménien qui lève la main juste pour vous dire merci. Vous semblez être un héros pour certains.

Héros n’est peut-être pas le mot. Mais il y a un grand respect. Et plus encore depuis ce dernier livre : j’ai l’impression que les cœurs se sont ouverts. Je le ressens dans les ­rencontres. C’est un honneur, mais j’ai le sentiment de ne pas le mériter. Je ne suis qu’un historien, et je veux juste faire mon travail avec honnêteté, c’est tout ce que j’ai. ­J’attends avec impatience le moment où tout le monde trouvera tout cela ­normal.

Publié dans le numéro 48 de XXI

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