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07/06/2022

« Une béquille chimique dans un environnement toxique »

Infirmières, ouvriers du bâtiment, avocats, pompiers… Pour bien faire leur boulot, ils se dopent. Le chercheur Renaud Crespin décrypte ce revers de nos vies professionnelles.

Propos recueillis par Estelle Maussion

Illustration : Séverin Millet

Qu’entendez-vous par « dopage » dans le monde du travail ?

Je travaille sur cette question depuis une dizaine d’années. Récemment, j’ai codirigé un ouvrage avec une vingtaine d’universitaires internationaux, sociologues comme moi, mais aussi ergonomes, addictologues, psychiatres ou syndicaliste. Nous n’avons volontairement pas fait de distinction entre les substances légales (café, cigarette, alcool, médicaments) et illégales (cannabis, cocaïne et autres) pour éviter tout jugement moral. L’important était de comprendre comment et pourquoi certains utilisent ces produits pour réussir à travailler. Si les cas d’addiction restent rares, il y a un halo de consommations plus ou moins importantes qui interviennent en entreprise, mais aussi avant ou après le travail, notamment pour assurer une meilleure productivité. 

Y a-t-il un profil type du travailleur dopé ?

Non. Cela concerne tous les secteurs, toutes les classes sociales et tous les niveaux hiérarchiques. On pense toujours aux cols blancs de La Défense. Certains (banquiers, avocats, traders) consomment en effet des substances dopantes. Mais j’ai aussi rencontré des infirmières, des CRS, des pompiers, des médecins, des journalistes, des ouvriers du ­bâtiment ou de piste travaillant dans les aéroports.

Pourquoi prennent-ils des produits ?

Pour tenir : l’orthodontiste, qui souffre d’arthrose après trente ans de carrière, avale des antidouleurs pour pouvoir soigner ses patients ; l’ouvrier du BTP fume un joint avant de peindre vingt-cinq radiateurs, tâche au combien répétitive ; l’avocat ou le consultant enchaîne cafés, clopes et parfois cocaïne lorsqu’il a un délai serré à ­honorer. D’autres se donnent du courage avant d’embaucher ou ont besoin d’aide après leur journée pour décompresser et s’endormir. On consomme aussi pour s’intégrer ou casser l’ennui. Les produits sont nocifs mais constituent aussi une ressource pour le travailleur, une béquille, chimique, pour faire son travail dans un environnement parfois toxique. Ils sont à la fois remède et poison.

À vous entendre, ces personnes n’ont pas le choix.

C’est un choix contraint. Cette jeune femme de 27 ans, par exemple, chargée de production dans l’audiovisuel. Elle doit envoyer chaque soir un ­programme réalisé dans la journée : elle commence à 10 heures, reçoit les images dans l’après-midi, écrit et monte son sujet dans la soirée, avant de rentrer chez elle vers 2 heures du matin. Et ­recommence le lendemain. Café toute la journée, souvent un verre à midi avec les équipes, rail de coke dans la soirée pour finir à temps puis médicaments pour trouver le sommeil. Elle a fait cela huit mois avant d’arrêter. Sur le moment, elle ne pouvait pas faire autrement, il s’agissait d’assurer et de faire ses preuves sur un poste à responsabilité. Même chose pour des infirmières sous médicaments lors d’une restructuration. Ou pour cette policière qui a plongé dans l’alcool pour composer avec une hiérarchie de plus en plus déconnectée du terrain, le manque de moyens et des horaires de ­travail invivables.

« La toile de fond des usages de ces substances, ce sont les conditions de travail. »

La faute à qui ?

Aux conditions de travail. La toile de fond de ces usages, ce sont les horaires décalés ou à rallonge, les tâches répétitives, l’isolement, la logique de rendement poussée à l’extrême ou la succession d’objectifs de court terme. Face à la réalité du dopage en entreprise, on est dans le déni (la ­consommation n’existe pas car interdite) ou dans la ­culpabilisation de l’individu, considéré comme déviant (l’entreprise doit s’en séparer).

Le dépistage est-il la solution ?

Il s’est beaucoup développé en France depuis dix ans, sous l’influence des États-Unis où il est quasi systématique à l’embauche, régulier ensuite. Un arrêt du Conseil d’État de 2016 établit qu’il peut être réalisé par un supérieur et plus uniquement par la médecine du travail. Les entreprises, soumises à une obligation de résultat en termes de prévention des risques, vont être tentées de le généraliser : le nombre de dépistages réalisés est un indicateur facile à présenter et à faire croître… même si le dépistage masque plus qu’il ne résout le problème.

C’est-à-dire ?

C’est un jeu de dupes. D’une part, il incite les salariés à ­adopter des stratégies de contournement, déplaçant le problème sans le résoudre. D’autre part, il individualise le problème et le cantonne au plan moral, niant le lien évident entre travail et prise de substances. Tant qu’on n’admettra pas que le souci peut venir de l’organisation du travail, on ne pourra pas véritablement agir de façon efficace et faire de la prévention.

Est-ce que l’on se dope plus que par le passé ?

La consommation d’alcool a baissé en France. Dans le même temps, l’offre de produits s’est diversifiée et leur consommation s’est diffusée. ­Étonnamment, on observe en parallèle, venue des États-Unis, une recherche de performance qui passe par la quête du « bien-être » au travail, par la promotion d’une « vie saine » des salariés, notamment dans des secteurs, comme la publicité, qui ont connu des années d’excès par le passé. 

Chargé de recherche à Sciences-Po, Renaud Crespin a codirigé, avec Dominique Lhuilier et Gladys Lutz, « Se doper pour travailler » (Éd. Érès, 2017).

Publié dans le numéro 48 de XXI

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