Nous, les Césars du monde

cesar

Sur une jetée rouge, une jeune femme nous fait signe. La brise plaque son combishort contre le corps. Elle agite la main droite tout en retenant son chapeau de soleil avec la gauche. Le capitaine rapproche le hors-bord du débarcadère, le moteur toussote. Je saute hors du bateau. « Bienvenue à Necker, me dit la jeune femme. Je m’appelle Kezzia… » Elle se retourne et ajoute : « Suivez-moi. »

L’air est à cette température parfaite, un peu inférieure à 30 degrés, où l’on cesse de sentir son corps et où on a l’impression de fondre dans le reste de l’univers. L’eau cristalline de la mer des Caraïbes est à peine plus fraîche de quelques degrés. Comme l’invitation disait « élégance décontractée », je porte une chemise blanche habillée au-dessus de mon short de bain.

Après un voyage de trente-six heures, j’ai enfin atteint ma destination : l’île privée du milliardaire britannique sir Richard Branson. Kezzia m’emmène jusqu’à une voiturette de golf garée sur le sable. Je ne peux m’empêcher de penser à une vidéo que j’ai vue, où l’une des comptables de l’île Necker racontait gaiement qu’après ses heures de bureau elle avait servi de plateau humain lors d’un repas naturiste à base de sushis. Dans une interview, Branson parlait en riant d’une nouvelle intendante sur l’île qui voulait instaurer une règle interdisant toute liaison entre employés et visiteurs : « Ça a duré exactement deux jours. »

Sur l’île Necker, il n’y a pas de séparation entre le travail et la vie privée, du moins pour les employés. Pour les moments où il ne veut pas être dérangé, Branson s’est acheté l’île voisine de Mosquito. Seul Larry Page, le PDG de Google avec qui il fait du kitesurfing, a récemment été autorisé à s’acheter un terrain là-bas.

J’ai été convié à Necker Island à l’occasion d’une réunion de chefs d’entreprise de la Silicon Valley et d’anarcho-capitalistes radicaux formant le noyau dur du mouvement en faveur du bitcoin, la monnaie numérique. Le sens exact de l’événement m’échappe complètement, mais apparemment il s’agit de préparer une sorte de coup d’État. « Nous avons hâte de vous accueillir au paradis », proclame l’invitation.

Un petit groupe de personnes triées sur le volet a été invité. Chacun a dû entreprendre un voyage ardu car Necker se situe à la limite orientale des îles Vierges, à deux heures d’avion à l’est de la Jamaïque. Le droit d’entrée à acquitter est de plusieurs milliers de dollars par jour.

« Définir l’avenir »

En chemin, j’ai déjà rencontré quelques-uns des participants. Devant un kiosque sur la plage, attendant le bateau pour l’île Necker, j’ai croisé Michael Zeldin, 64 ans. Aux États-Unis, c’est un éminent expert de la lutte contre le blanchiment d’argent. Pour l’avoir souvent vu sur CNN, je l’ai reconnu malgré son jean et son t-shirt vert. Ancien délégué américain au G7, il est désormais « conseiller spécial » d’un cabinet d’avocats qui représente dix-sept des vingt principales banques des États-Unis.

À côté de lui, il y avait Brock Pierce, en maillot de bain, une bière Carib à la main. Brock Pierce, qui prétend avoir inventé l’expression « user-generated content » (« contenu généré par l’utilisateur »), est passé à 17 ans du statut d’enfant star à celui de milliardaire de l’ancienne « nouvelle économie ». Puis, il a disparu de la circulation après un scandale sexuel impliquant des mineurs. Pendant son exil en Espagne, il a bâti un empire des jeux en ligne en vendant des armes virtuelles pour les jeux sur ordinateur, devenant ainsi l’un des principaux patrons à s’enrichir en monnaie numérique. Alors que nous prenions un verre ensemble, il m’a confié avoir investi dans trente-quatre sociétés différentes.

Comme moi, Brock Pierce et Michael Zeldin ont été invités au « dîner de clôture du Sommet de la blockchain » célébré sur l’île de Branson par « un cocktail et repas des lémuriens », les animaux fétiches du milliardaire. Selon l’annonce, ce « sommet » vise à réunir « les plus grands esprits mondiaux dans le domaine de l’innovation numérique » afin de « définir l’avenir ». Au fond, cela signifie que beaucoup d’argent et de pouvoir sont rassemblés ici, au milieu des Caraïbes, sur l’île privée d’un milliardaire, dans le but de comploter.